Accidents : Pourquoi les routes tuent de plus en plus !

Société

IGFM – Les mortels accidents de la circulation ont pris une proportion inquiétante. Les routes ne cessent d’emporter quotidiennement et tragiquement des vies. Enquête sur les causes d’un mal persistant.

Laly Dème est là, immobile comme une statue de granit. Le regard hagard, le cœur gros. De temps en temps, les lèvres closes, il fixe furtivement son ami inerte, étalé de tout son long sur le sable fangeux, une jambe sur l’autre, la tête soutenue par un amas de pierres ocres. Il a eu la sensation que la terre s’ouvre pour l’engloutir. La lune bienfaitrice a pris l’apparence d’une fournaise qui le consumait, à petit feu. Autour de lui, des volutes de fumée noire s’élèvent au-dessus, des passagers blessés criaient au secours, à côté d’autres corps inertes. Mais le son de leur voix faible était presque noyé par le vrombissement du moteur du bus, qui ronronnait. Le décor est infernal. Des carcasses dispersées, ça et là, des bagages, débris et objets de tout genre, éparpillés un peu partout. Il était 00 heures, ce 11 septembre 2011. L’homme, grand et fin, venait de perdre son fidèle compagnon de toujours dans un accident de la circulation. À jamais. Aujourd’hui, quand il évoque ce lourd passé, ses pensées se transforment en pleurs et il fond en larmes. Laly Dème : «Il m’est difficile de raconter cet accident qui a emporté mon frère. Quand la grande faucheuse sonne, on n’y peut rien. Mais, cet accident-là a été causé par le manque de maîtrise du chauffeur. Tout le monde a reconnu que le conducteur du bus somnolait. Et au lieu de s’arrêter, il a continué à rouler à vive allure. Et voilà, le résultat.»

Ils sont des milliers à pouvoir raconter une histoire similaire qui a emporté des vies et conduit à des drames. Que des vies emportées, des destins brisés ! Les mutilés et naufragés traumatiques se comptent par milliers. La psychose est générale, la peur disproportionnée. Les routes tuent. Les accidents foisonnent comme du Popcorn. Il ne se passe plus un jour, sans que l’on dénombre des victimes de la circulation. Cette recrudescence des accidents routiers est due à beaucoup de facteurs. Outre l’étroitesse et l’impraticabilité des routes, «l’indiscipline notoire, l’entêtement et le défaut de maîtrise des chauffeurs» expliquent ce phénomène. S’y ajoutent le manque d’équipements et de logistiques adaptées des Forces de l’ordre et des Sapeurs-pompiers pour assurer la sécurité et la sécurisation des routes, la vétusté du parc automobile, les défaillances techniques des véhicules, etc.

«430 décès sur 18 390 victimes, de janvier à août 2019 sur l’ensemble du territoire national…»

Les chiffres font froid dans le dos. De janvier à août 2019, chiffre le Lieutenant-Colonel Papa Ange Michel Diatta de la Brigade nationale des Sapeurs-pompiers, 18 390 victimes ont été dénombrées, dont 430 décès, sur plus de 11 082 interventions des soldats du feu, sur l’ensemble du territoire national. Et pour le mois d’août passé, la région de Dakar a enregistré 536 accidents de la circulation, dont 692 assistés et 15 personnes décédés, sur un total de 707 victimes. Soit une moyenne de 20 accidents par jour durant le mois d’août dernier. Et avec 65% des accidents de la route, Dakar et l’axe Thiès-Diourbel demeurent les zones les plus accidentogènes du pays.

Et pourtant, l’État a, via le ministère des Infrastructures, des transports terrestres et du désenclavement, pris une batterie de mesures. La modernisation, le renforcement et le renouvellement du parc automobile, les Permis à points, la numérisation des plaques, des permis de conduire et des cartes grises, ainsi que la mise sur pied de Brigades mixtes, tout y passe. Il y a peu, le gouvernement a aussi décidé de renouveler les véhicules «07 places».

Fausses solutions à un vrai problème

Mais force est de constater que ces mille et une mesures prises par l’État pour freiner les accidents de la route n’ont pas eu l’effet escompté. Au contraire, le mal est devenu plus profond. La plaie infecte. Gora Khouma, Secrétaire général (Sg) de l’Union des routiers du Sénégal (Urs) : «Ces mesures n’ont pas prospéré, car il y a beaucoup de choses qui concourent aux accidents mortels. L’obtention du permis de conduire et des visites techniques par complaisance, la complicité manifeste entre Forces de l’ordre et conducteurs, la recherche effrénée du profit et le manque de sommeil des chauffeurs ainsi que l’absence de signalisation des plaques et des véhicules sans aire de repos favorisent les accidents. Se droguer ou se souler et conduire en état d’ébriété contribuent aussi à accentuer les accidents mortels.

Seulement, pour des experts de la sécurité routière, la résolution d’un problème nécessite sa maîtrise. D’après les confidences de ce cadre de la Gendarmerie nationale, l’équation principale, c’est la sécurisation des routes. Une mission dévolue aux Forces de l’ordre. Or, ces dernières ne disposent pas de moyens adéquats pour faire face. Le pandore fait remarquer que la sécurité et la sécurisation des routes est une mission très complexe qui nécessite des moyens spécifiques. «La tâche exige des connaissances techniques spécifiques, des instruments, des moyens, mais surtout la logistique adaptée à la pratique», liste-il. Et pourtant, regrette-t-il, le Sénégal dispose de cette expertise qui a réussi dans d’autres pays.

En bon homme du sérail, le Sg de l’Urs déplore, de son côté, l’étroitesse des routes sénégalaises dont la moyenne est de 7m. «Il y a aussi l’inexistence d’accotement, le non-respect des passerelles et la divagation des animaux qui occasionnent les dégâts. Ainsi que le laisser-aller de l’État, qui octroie des papiers à des bus de 60 places qui, à l’origine, étaient construits pour 45 places. C’est inadmissible», regrette la voix des transporteurs routiers.

Le syndicaliste est conforté par son collègue de la Coordination des professionnels des transports routiers du Sénégal (Cptrs). Momar Sourang est d’avis que la responsabilité des accidents se situe à trois niveaux : le chauffeur, le responsable du véhicule et le déficit d’infrastructures incombant à l’État. Il dit : «Si chacun des acteurs jette la faute sur l’autre et n’assume pas sa part de responsabilité, le problème va perdurer. Avec la modernité, les transports évoluent, les textes devraient aussi changer, car ils sont devenus obsolètes. Aujourd’hui, si l’offre est supérieure à la demande, c’est parce qu’il n’y a aucune autorité de régulation. Il faut donc cette autorité de régulation pour l’attribution des licences, évitant tout dysfonctionnement dans le secteur routier.»

Les professionnels du transport sont unanimes. Pour freiner la recrudescence des accidents routiers, il faut s’attaquer à la racine. Prendre le mal à bras le corps, dans une démarche inclusive où aucun maillon du secteur n’est laissé en rade. Momar Sourang : «L’État doit construire un Centre de formation, chargé de renforcer les capacité des détenteurs de Permis de conduire. Des psychologues devront être impliqués pour conscientiser les chauffeurs sur leurs responsabilités. Nous autres acteurs devront être consultés, afin d’avoir notre avis sur la construction des infrastructures. La mise sur place d’une école de formation est opportune, elle permettra aux chauffeurs de mieux se former.»

La longue chaîne de responsabilités

Alors que l’on salue le retrait des «07 places», Momar Sourang, lui, estime que le gouvernement devrait néanmoins revoir le mode d’attribution de ces vieilles guimbardes, avant de les envoyer à la casse. Parce que, croit-il fermement, cette mesure risque d’engendrer une Kyrielle de problèmes, notamment le décompte exact des véhicules.

Croisé au détour d’une ruelle du fiévreux quartier des Parcelles Assainies, Ousmane Kamara, Sénégalais bon teint, taille bavette avec des potes d’infortune. Comme Laly Dème, lui aussi pleure la perte douloureuse d’un parent mort dans un accident de la circulation, en partance pour sa ville natale. Pour lui, il est bon de prendre des mesures, mais il faut les rendre effectives. «On a tous perdu des proches, soit directement ou indirectement dans un accident routier… Il ne faut pas aller chercher loin les causes. Déjà ici à Dakar, c’est l’indiscipline et le manque de tolérance qui créent les embouteillages monstres. Il suffit d’aller dans les intersections pour s’en rendre compte. À vrai dire, c’est la société toute entière qui est malade ; et cela se répercute sur les routes», explique-t-il.

Pendant ce temps, le sieur Mame Aly Kane, transporteur de car «Ndiaga Ndiaye», attend patiemment le signal de ses deux apprentis pour s’ébranler à travers les rues sablonneux de Grand-Dakar. Cette matinée-là, le quinqua affiche bonne mine. Les clients se disputent les sièges de son véhicule, dans un brouhaha terrible. Mame Aly Kane : «Les accidents relèvent de la volonté divine. Mais, il y a une part de responsabilité humaine. Que mes camarades conduisent en toute lucidité et responsabilité ! La précipitation et la course effrénée du profit ne provoquent que la mort.» Un refrain de… cœur qui sera certainement entendu par ses camarades d’infortune.

IBRAHIMA KANDE

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