Bassoul, l’île mystérieuse et mystique de Yékini !

Société/Vidéo

IGFM – Le «Tigre» Mbaye Guèye est resté attaché à son fief, Fass. Double Less et Falaye Baldé à leur Casamance natale. Yékini, lui, Yakhya Diop, a vécu et toujours célébré sa terre de nativité, Bassoul. Une île logée dans le lointain Sine Saloum, là-bas dans la très culturelle région de Fatick. Plongée au cœur de l’île mythique et mystérieuse où l’ancien roi des arènes a vu le jour et préparait son arsenal mystique.

L’info est passée en filigrane. De bouche à oreille. L’on a pronostiqué les débuts de la reconversion de Yékini dans le paysage audiovisuel sénégalais, plus précisément à la 2STV pour animer une émission sportive. Il en est rien. D’ailleurs connu pour son franc-parler, l’enfant de Bassoul a, dans une interview exclusive accordée au journal Le Quotidien, épongé la rumeur. «Je précise que je n’ai pas d’émission télé». Un point. Un trait.

Toujours est-il que les tapages ont constamment escorté la vie de l’ancien chef de file de l’écurie «Ndakaaru» et ancien roi des arènes. Devenu par la force des choses, un opérateur de grue et agent immobilier.

Yékini ! C’est l’histoire d’un homme parti de nulle part et qui, à force d’abnégation, a atteint les cimes. Yakhya Diop ! C’est aussi et surtout, le parcours exceptionnel d’une légende vivante de la lutte sénégalaise. D’un homme attaché à sa terre de nativité, Bassoul, comme l’on s’attache à la prunelle de ses yeux.

Palmarès élogieux

Lundi 17 octobre 2016. Un jour pas comme les autres. Yakhya Diop Yékini annonce sa retraite sportive. Le lutteur de 42 piges, qui avait entamé sa carrière, un soir de 10 août 1997, venait de boucler 24 ans de présence dans la lutte. Un palmarès exceptionnel : 15 ans d’invincibilité, 22 combats dont 19 victoires, 2 défaites et un match nul. Un record rare : double Meilleur lutteur de la Cedeao, Lutteur du Cinquantenaire, Lion d’or, Lauréat de la Fondation Abdou Diouf sport et vertu. Yékini a acquis une gloire, connu des honneurs, digne de son rang de roi des arènes. Le tombeur de Bombardier, Tyson, Baboye, reste un lutteur hors pair. Un grand champion qui aura marqué son temps et son époque. Mais, l’on ne peut parler de Yékini, sans pour autant évoquer son village natal, Bassoul. Où le lutteur faisait sa retraite «mystique», à la veille de ces combats. Un haut lieu symbolique.

Bassoul. Le nom est évocateur. Île mythique et mystérieuse. Pays des pangols (génies protecteurs sérères) et des patriarches. Commune, située à l’Ouest du pays, dans la région de Fatick. Une des plus vieilles îles du Sénégal, couchée sur 4037 hectares et déclarée patrimoine historique mondial classé en 1981 par l’Unesco. Terre de nativité de l’ancien «empereur» de l’arène sénégalaise. Bassoul reste collé à Yakhya Diop Yékini, comme une gale à la peau.

Bassoul, c’est l’aboutissement d’un voyage d’une journée, ou presque, dans les tréfonds de la société sérère. Une île du Saloum difficile d’accès. Où règnent en maître lagunes, mangroves, forêts et cordons sableux, formant une variété riche de paysages. Où, les bras du fleuve épousent la mer, en pénétrant la mangrove et les palétuviers. Où, l’on se déplace d’île en île, en pirogue, avec la pêche artisanale comme la principale activité économique.

Et pour s’y rendre, il faut arpenter la nationale 1, en partance pour Fatick. Une fois au croisement Ndiosmone, dans la région de Fatick, au pied de la commune de Thiadiaye, l’on fait cap sur Fimela, en passant par Dioffior. Puis, de là, l’on embarque à destination de Ndagane ­Sambou. Jusque-là, tout semble tranquille comme un long fleuve.

Toutefois, le supplice commence dès que l’on entame le voyage en pirogue de fortune, à partir de l’embarcadère de Ndagane ­Sambou. Les amarres coupées, la barque prend le large. Sans gilets de sauvetage, l’on prend son courage en deux mains et invoque tous les saints. A nos risques et périls. Le jeu en vaut la chandelle ! Le défunt journaliste investigateur, Albert Londres, dira le contraire. Puisque disait-il, le journaliste est avant tout un homme vivant…

L’on a osé brader l’interdit, en s’engouffrant dans la gueule des eaux, la vie ne tenant qu’à un bout de fil, la peur au ventre. Le périple suicidaire de trois tours d’horloge a semblé durer une éternité. Et dans ce voyage «sans retour», l’on contourne, tour à tour, les îles Marlothie, Djirnda, Moundé, Tilane, Bassar et Nghadior. Soudain, comme l’on s’extirpe d’un long cauchemar, Bassoul se dévoile. Le minaret de sa grande mosquée, nichée au cœur du village, pointe son toit vers le ciel. L’on accoste sur le quai du village, orné de pirogues à perte de vue. L’instant d’après, l’on foule le sable fin de Bassoul. Où la méfiance des insulaires à l’endroit des visiteurs est d’ordre. Çà et là, des mômes jouent et plongent dans l’eau.

Bassoul, la mystérieuse et mythique, a l’air bien sage. Ce carré de terre enfoui dans le Sine-Saloum des profondeurs. Où gîtent vestiges de royaumes disparus, plages et îles paradisiaques, une variété de cultures ethniques. Ce village charme par ses pistes orthogonales, ses bâtiments modernes, son climat doux. Ceinturée par la mangrove, ce patelin de terre, mal famé est un dédale de maisons construites, pêle-mêle, au hasard des caprices de la nature et fondus en elle. Une île où vivent des milliers d’âmes. Toutes unies comme un seul et même homme.

A des encablures du quai, sur la terre ferme, l’on retrouve et salue poliment un vieux, assis sur une tante aux toits de zinc, enrôlée de filets de pêche, s’attelant autour d’une petite pirogue. Lui, c’est Mamadou Diouf, l’oncle maternel de Yékini. L’homme a 74 ans, la taille moyenne, le teint noir, le regard vitreux, les lèvres pulpeuses. Coiffé d’une petite calotte blanche sur un grand boubou jaune blondinet col V, le septuagénaire dégaine un air de jeunot. Le vieux Diouf a une sobriété qui déteint sur sa noirceur. Le commerce facile, il charge un gamin pieds nus de nous mener chez le chef du village, El Hadji Ousmane Sarr, retrouvé dans son salon, le chapelet à la main. Informé de l’objet de la visite, le chef de tous les Bassalois convoque, in extrémis, une rencontre de quelques Sages du village. Après les salamalecs d’usage, les Sages donnent le feu vert. Et c’est l’oncle de Yékini qui est chargé de répondre à nos questions. «Tout ce qu’il vous dira engagera le village. Parce qu’il est l’oncle maternel, le guide de Yakhya Diop», lance d’emblée le chef de village.

Mamadou Diouf, oncle de Yakhya Diop : «On est content que Yékini ait pris la décision de mettre fin à sa carrière»

Mamadou Diouf, lui, ne fera pas dans la langue de bois. L’oncle de Yékini : «Yakhya est né et a grandi ici. De même que ces géniteurs. Il était un garçon poli, discret, serviable. Il a appris et mémorisé très tôt le Saint Coran. Et était un sacré footeux. D’ailleurs, le surnom de Yékini lui est venu du milieu footballistique. Depuis, ce sobriquet lui est resté collé à la peau. On l’appelait affectueusement «Yakhya Ndiogou». Puisque chez nous, les sérères, le nom «Diop» se prononce «Ndiogou.» Un jour, il était venu me voir, me faisant part de son désir de devenir lutteur professionnel et abandonner l’apprentissage du Coran. Mais, avant de confirmer ou d’infirmer, je lui ai tout bonnement suggéré de m’en ouvrir à mon papa, qui était en voyage. C’est par la suite que j’ai mis mon pater au courant du vœu de Yékini. Sans y aller par quatre chemins, mon père m’a donné son accord. J’ai ensuite transmis le message à Yakhya qui attendait, impatient. L’accord de son grand-père lui a fait du baume au cœur. Mon père avait également prédit que Yékini allait devenir un grand lutteur.»

Un lutteur exceptionnel, auréolé, qui a ravi plus d’un et émerveillé le monde très bouillant de la lutte. Lui, Yakhya Diop Yékini, a défendu les couleurs de son Bassoul natal, partout. Avec dévouement et vaillance. Une fierté pour tous les habitants de cette île qui, à son tour, vit et respire encore Yékini. «La fin d’une carrière est toujours difficile à concevoir. Nous, populations de Bassoul, avons du mal à digérer cette situation qui a frustré certains et indisposé d’autres. Aucun d’entre nous n’avait prédit que Yakhya allait vaincre ou perdre. Seul Dieu est Connaisseur. Aujourd’hui, tout Bassoul et les îles environnantes louent la bravoure de son fils. Car, l’heure était venue pour lui de décrocher. On est content qu’il ait pris cette décision de mettre fin à sa carrière. D’ailleurs, tous les sages du village ont apprécié la décision. Car seul le royaume de Dieu est éternel. Yékini peut dormir tranquille, car il a eu droit à tous les honneurs dans l’arène. Grâce à la lutte, il a mis les pieds dans les quatre coins du monde. C’est déjà un pas de géant. Un potentiel incommensurable», ajoute le vieux Diouf, serein.

A Bassoul, la formule de politesse, de reconnaissance et le respect envers les anciens passe en priorité. Dans ce carré de terre, la parole des patriarches est équivaut à une loi, une norme. D’ailleurs c’est ce qui fait tout le charme de cette localité où, souvent, vieillards d’un côté et adultes de l’autre, palabrent sans cesse, sous une ambiance d’alacrité, dans un langage propre, peu ordinaire et codé. Ici, chaque maison porte un nom, legs des anciens.

L’île est divisée en deux grands quartiers : Ndorogamack (grand) et Ndorogatep (petit). Malgré son ordre et sa splendeur apparents, ce village est profondément mystérieux et mystique. Ici, le respect du plus âgé est des plus strictement observé. Tout individu, femme comme homme, enfant comme adulte, est à la fois assujetti et garant de l’ordre établi. Dans ce coin perdu des îles, un peu partout de robustes piquets, bien plantés dans le sol, supportent de vieux zincs, offrant une ombre bienfaitrice.

L’impénétrable secret de Yékini ?

L’on croit fermement que les succès de Yékini n’étaient pas fortuits. L’on invoque la Main de Dieu ; mais Basoul n’est pas en reste. Ici, la raison est autre. Mamadou Diop : «Un des secrets de Yékini, c’est qu’il bénéficiait des prières de ses deux parents, sa mère et son père. Et les prières d’un géniteur sont plus puissantes que la force de frappe d’un canon. Bassoul et tous les habitants des îles du Saloum ont toujours soutenu mon neveu. On l’a jamais lâché et le fera pas. Lors de ces combats, hommes et femmes, tous, priaient pour lui. Au-delà, il était aimé de tout le Sénégal et les soutiens venaient de partout. Aujourd’hui, malgré sa retraite, Yékini ne peut oublier sa terre natale.»

Les questions taraudent l’esprit : Où Yékini passait la nuit à Bassoul à la veille de ses combats ? De quoi était constitué son arsenal mystique ? Qui étaient ses marabouts ? L’on n’aura pas réponse à nos questions. Puisque l’oncle maternel du lutteur ne veut aucunement vendre la mèche. Ou du moins, entrer dans les moindres détails, afin de lever un coin du voile sur les bains mystiques de l’ancien roi des arènes.

Il ne faut pas non plus compter sur le chef de village pour percer le mystère. L’énigme. El Hadji Ousmane Sarr : «Il y a des choses qu’on ne dira guère à un étranger. Il y a des secrets qu’on ne peut dévoiler. Yékini n’est plus actif ; mais on continue de garder jalousement les secrets qui entourent sa préparation mystique.» Le vieux n’en dira pas plus. Tout reste un mystère. Un secret qui, vraisemblablement, résistera au temps et aux époques.

Et pourtant, il n’y a rien de plus normal pour Bassoul. Car, l’impénétrable, l’inviolable, c’est aussi le propre de cette île. Terre incontestée du mysticisme. «Dieu seul sait ce qui adviendra. Mais, il sera très difficile, voire impossible, pour Bassoul, d’avoir un champion, à la dimension de Yékini. Il a fait ce qu’aucun lutteur de sa génération n’a pu faire. Il reste inégalable et irremplaçable. Il nous est difficile de soutenir un lutteur qui n’est pas du terroir, comme on le faisait pour Yakhya Diop», prévient, d’un trait, El Hadji Diamé, le plus âgés des Sages de Bassoul.

Yékini et la lutte, c’est comme qui dirait les deux faces d’une pièce d’argent. Ils sont inséparables. Le frangin du vieux El Hadji Diamé, Gorgui témoigne : «La lutte est innée en Yékini. Il est né et a grandi dans ce milieu. Son oncle Mamadou Diouf était un lutteur redoutable, qui terrassait tous ses adversaires en un clin d’œil. Il a fait les beaux jours du «Boud» (grand tournoi de lutte simple) dans la région du Sine-Saloum. Il a remporté le «Drapeau Sine Saloum», en 1965. Un trophée très prisé à l’époque et qui distinguait les meilleurs de l’époque. C’est dire que Yékini, son neveu, ne lui arrive même pas à la cheville.»

Ce jour-là, le disque solaire rougeoyant et amorçant sa chute irréversible vers l’Ouest, disparaît finement derrière les arbres géants. Le crépuscule et la nuit noire furent un même instant, avalant progressivement toute l’animation de la nature. Seuls quelques insectes faméliques s’éparpillent aux quatre vents. Et bourdonnent autour.

Bassoul, coin perché sur la terre ferme, se terre, sous la maternelle caresse du vent frais, baigné par la mangrove et les palétuviers. Fière de son enfant, Yékini. Le lutteur qui, en 15 ans dans l’arène, n’a point mordu la poussière. Un champion parmi les champions de la lutte sénégalaise qui aura, sans doute, marqué son époque. Sûrement ! Bassoul se souviendra…

IBRAHIMA KANDÉ (ENVOYÉ SPÉCIAL)

 

 

1 Comment

  1. Quel beau texte! Vous pouvez devenir écrivain! Du français admirable, beau à lire. Un texte imagé comme si le lecteur est sur place. Envoyé spécial de choc!

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