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mardi, 18 juillet 2017
               
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« Cette puanteur atroce » : 75 ans plus tard, une rescapée de la rafle du Vél d’Hiv se souvient

« Cette puanteur atroce » : 75 ans plus tard, une rescapée de la rafle du Vél d’Hiv se souvient
© Mehdi Fedouach, AFP | Sarah Lichtsztejn-Montard montre une photo d'elle adolescente.

Il y a 75 ans, les 16 et 17 juillet 1942, plus de 13 000 juifs étaient arrêtés à Paris, dont 4 000 enfants. Une partie d’entre eux a été rassemblée dans le Vélodrome d’Hiver. Sarah Lichtsztejn-Montard a réussi à s’en échapper.

Pendant longtemps, Sarah Lichtsztejn-Montard a fait le même cauchemar. « La nuit, je voyais les petits fantômes verts du Vél d’Hiv’, raconte-elle d’une voix forte qui ne tremble pas. À l’intérieur, il y avait une grande verrière peinte en bleue pour protéger le bâtiment des bombardements. Cela donnait une lumière glauque et les gens qui étaient assis là avaient un air verdâtre. »

Ces corps sans visage continuent de la hanter, mais Sarah Lichtsztejn-Montard témoigne encore et encore. À 89 ans, elle est l’une des rares survivantes de la rafle du Vélodrome d’Hiver. Elle fait partie de la poignée de personnes qui ont réussi à s’échapper de cette arène sportive transformée à l’été 1942 en lieu de détention pour des milliers de juifs.

Deux policiers français

Sarah n’a alors que 14 ans. La jeune fille, née en Pologne en 1928 et arrivée en France deux ans plus tard, vit seule avec sa mère Maria dans un modeste appartement du 20e arrondissement de Paris. Son père, Moïse, arrêté dès juillet 1941, a été interné dans le camp de Pithiviers d’où il a réussi à s’échapper. Pour se protéger, il se cache depuis dans une chambre à Paris et circule avec de faux papiers.

Le 15 juillet 1942, le dernier jour de classe avant les grandes vacances, une des camarades juives de Sarah l’alerte : « Elle m’a expliqué que ses parents connaissaient un commissaire de police qui leur a dit qu’il se préparait une rafle monstre de femmes, d’enfants et de vieillards. Elle a ajouté qu’ils quittaient leur appartement et que je devrais en faire autant ».

SARAH LICHTSZTEJN ET SES PARENTS POSANT CHEZ UN PHOTOGRAPHE À PARIS EN 1934.
© Mémorial de la Shoah/CDJC

Sitôt rentrée chez elle, Sarah informe sa mère. Cette dernière a du mal à y croire. « Elle répétait : ‘Mais ce n’est pas possible en France d’arrêter des femmes et des enfants’. Pour elle, c’était le pays des droits de l’Homme ». Mais le souvenir des pogroms en Pologne la rend quand même méfiante. La mère de Sarah décide de passer la nuit sur une chaise. Elle glisse leurs maigres économies dans sa gaine et se prépare à s’enfuir par la fenêtre de la cuisine de leur appartement situé au rez-de-chaussée si quelqu’un vient les chercher.

« Mais elle s’est assoupie. À 6 heures du matin, on a cogné à la porte. Elle s’est réveillée en sursaut et elle a crié : ‘Qu’est-ce que c’est ?' », se souvient Sarah, comme si c’était hier. Deux policiers français, un inspecteur en civil et un gardien de la paix, font irruption dans l’appartement et leur demandent de préparer leurs affaires. À la demande du régime nazi, les autorités françaises viennent de lancer une rafle massive de juifs dans la capitale et sa banlieue. En deux jours, 13 152 hommes, femmes et enfants sont arrêtés.

UN REPORTAGE RÉALISÉ PAR FRANCE 24 POUR LE 72E ANNIVERSAIRE DE LA RAFLE

« Des parents affolés, l’air hagard »

Maria Lichtsztejn tente de résister, mais sans succès. « Ils ont mis les scellés sur la porte comme pour des criminels. Mon enfance s’est écroulée à ce moment-là. Jusque-là, j’avais toujours pensé que les grandes personnes avaient raison, mais là, ce n’était plus le cas ». Dans la rue, la jeune lycéenne découvre un spectacle effroyable. Dans ce quartier populaire, ce sont des centaines de personnes qui sont conduites de force à l’extérieur des immeubles : « Certains avaient mis des affaires dans des draps, d’autres portaients des matelas d’enfants. Les parents étaient complètement affolés, l’air hagard. Ils tenaient à bout de bras des petits mal réveillés qui pleuraient, le tout entouré par des policiers. C’était un choc terrible ».

Sarah et sa mère sont d’abord conduites pendant une heure dans un garage à l’angle des rues de Belleville et des Pyrénées. Puis, elles sont poussées dans un bus de la société des transports en commun de la région parisienne. De la fenêtre, la jeune fille aperçoit l’une de ses camarades de l’école : « Elle ne m’a pas vue, mais elle regardait tristement l’autobus. J’ai alors ressenti une injustice terrible. Elle était là dehors, il faisait beau, et moi, j’étais enfermée, uniquement parce que j’étais née juive ».

L’autobus traverse Paris. Dans les rues, Sarah ne voit aucun soldat allemand : « Ils avaient dû recevoir pour consigne de ne pas quitter leur caserne. Je n’ai vu que la police française arrêter des familles entières ce jour-là ». Non loin de la tour Eiffel, rue Nélaton, le véhicule s’arrête près de l’entrée du Vélodrome d’Hiver, où se déroulaient des compétitions sportives et des spectacles, et « déverse sa cargaison « , comme le résume la rescapée : « J’ai retrouvé des camarades d’école. ‘Ah tu es là’, disaient certaines, comme si c’était un jeu, mais moi j’ai vite senti que ce n’était pas le cas ».

LES AUTOBUS ET VOITURES DE POLICE AYANT SERVI À TRANSPORTER LES JUIFS AU VÉLODROME D’HIVER LORS DE LA RAFLE, GARÉS DEVANT LE STADE, PARIS. FRANCE, 16 JUILLET 1942.
© Mémorial de la Shoah/BHVP

Les enfants jouent, les parents silencieux

Accompagnée par un policier, la mère de Sarah réussit à se rendre dans un café de la rue pour lui faire avaler un petit déjeuner. Mais comme tous les autres, les deux femmes sont finalement poussées à l’intérieur. « Il y avait déjà 5 000 personnes. C’était épouvantable. Il y avait un brouhaha horrible. Des enfants couraient partout, mais dans les gradins, les parents étaient silencieux », décrit la vieille dame. « Il y avait surtout cette puanteur atroce. Les quelques toilettes ont été rapidement bouchées. J’ai même vu des adultes faire leurs besoins un peu partout. »

Rien n’est prévu pour accueillir autant de personnes. L’eau et la nourriture manquent. Les conditions d’hygiène sont déplorables. Installées dans le fond du Vél d’Hiv, la mère et la fille se résignent d’abord à leur sort : « Quand on demandait aux flics ce qu’ils allaient faire de nous, ils nous répondaient qu’on allait être envoyé pour travailler en Allemagne ». Mais vers 17 h, l’arrivée de personnes handicapées ou amputées, certaines en fauteuils roulants, et de civières transportant des moribonds, les contredit la version de a police. « Ma mère me dit : ‘On nous a menti. Ils préparent quelque chose de très mauvais. On ne peut pas faire travailler ces gens-là. Nous devons nous sauver !' »

Elle glisse alors un billet de cent francs et sa carte d’alimentation dans la poche de Sarah et lui ordonne de sortir par tous les moyens possibles et de se rendre chez des amis non juifs vivant dans le 13e arrondissement : « Elle me suppliait du regard. Moi, j’étais très timide. J’essayais de me glisser derrière les agents de police, mais on me repoussait toujours vers l’intérieur ». Près de l’entrée, elle commence à entendre les premiers détails sordides sur cette terrible journée : « Une femme racontait à une autre que sa voisine s’était jetée du troisième étage avec ses deux enfants quand on est venu l’arrêter ».

L’évasion

Horrifiée, l’adolescente parvient finalement à sortir dans la rue en marchant à reculons vers un attroupement : « Un agent m’a alors dit : ‘Qu’est-ce que vous voulez ?’. Je n’ai rien trouvé d’autre à lui dire que : ‘Je ne suis pas juive, je suis venue voir quelqu’un’. Il m’a alors répondu de foutre le camp et de revenir le lendemain ». Sans courir, de peur de se faire tirer dessus, Sarah réussit à s’éloigner du Vél d’Hiv, à traverser un autre barrage de police et à prendre le métro : « Quand je suis arrivée à la station Glacière, sur le même quai, j’ai vu descendre ma mère. Elle s’était sauvée 20 minutes après moi. Elle aussi a réussi à se glisser derrière un flic. Arrivée dans la rue, elle s’est accrochée au bras d’un balayeur et a fait semblant de le connaître ».

Les deux femmes trouvent refuge pendant quelques semaines chez leurs amis. Sarah reprend même les cours, mais en mai 1944, après une dénonciation, elle est arrêtée avec sa mère et déportée à Auschwitz-Birkenau. Soudées plus que jamais, les deux femmes survivent à cette nouvelle épreuve. « C’est encore une fois grâce à la lucidité de ma mère. Quand on est passé dans un camp de travail, elle n’a pas voulu dire qu’elle était couturière, parce qu’elle savait qu’elle serait séparée de moi qui n’était que lycéenne et que je ne pourrai pas me débrouiller », estime Sarah. Affectées à des commandos extérieurs, elles effectuent des travaux de bagnards et vivent un enfer. Après avoir été envoyées à Bergen-Belsen, elles sont finalement libérées le 15 avril 1945.

« On peut très bien détourner les ordres »

La rescapée de la rafle du 16 juillet 1942 a toujours pensé qu’elle ne devait pas seulement la vie à sa mère, mais aussi aux policiers français qui l’ont laissé s’éloigner du vélodrome : « Ce jour-là, je portais sur le bras un manteau léger. Alors qu’on était en été, ils ont dû bien se douter que je sortais du Vél d’Hiv et que je ne me baladais pas comme cela dans la rue ». Sarah n’a ainsi pas de ressentiment particulier contre les forces de l’ordre. Pendant plusieurs années, au Mémorial de la Shoah, elle a tenu au contraire à témoigner devant des jeunes recrues de la police en fin de formation : « Je leur ai dit qu’on peut très bien détourner les ordres. Il y en a qui l’ont fait durant la rafle ou qui ont prévenu les gens ».

L’ancienne déportée est toutefois vigilante face aux réécritures du passé. Lorsque durant la campagne présidentielle, la candidate du Front national Marine Le Pen a nié la responsabilité de l’État françaisdans la rafle du Vél d’Hiv, cela l’a mise terriblement en colère. « Cela me fait peur d’entendre des choses pareilles. C’était bien l’État français ! Jacques Chirac l’a admis en 1995. Il a eu le courage de le dire parce que c’était vrai. »

Sarah demande juste qu’on ne nie pas l’Histoire. Malgré tout ce qu’elle a traversé, elle n’a jamais été guidée par la haine. Avec ses yeux d’adolescente, elle a vu le pire. Sept décennies plus tard, elle ne voit que de l’amour. « La race humaine n’existe pas. Nous sommes l’espèce humaine. Nous avons tous le même sang rouge qui coule dans nos veines. Si on nous humilie, c’est le même cœur qui saigne », insiste cette battante. « Mais ce qu’il y a de plus important, c’est l’amour et surtout l’humour. J’ai toujours su faire de ma vie quelque chose de joyeux, même dans les pires moments. »

Par : France24

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