Les 452 Km, la minute de gloire et les larmes de crocodile de Pa Ibou

Chronique

IGFM-Ces temps-ci, Pa Ibou a la posture des jours sombres. Les deuils lui bouffent son précieux temps. Des lunettes noires qui lui mangent son visage émacié triste, des boubous traditionnels basins noirs de préférence et des sandales sombres. La tenue de Pa Ibou respire le deuil, ses démarches chaloupées ont laissé place à de petits pas de sénateur, Pa Ibou ne se sépare plus de son long chapelet  noir.  Cette semaine à courir les deuils, une semaine à traquer la grande faucheuse. Sans succès. Ce jour-là, au bout du fil, la sérénité de Boy Fall son interlocuteur est palpable au téléphone.

L’horloge affiche 14 heures. Pa Ibou éreinté par les rigueurs du Ramadan, décroche son téléphone sans peine. «Grand j’ai une mauvaise nouvelle à t’annoncer,  Bineta est décédée, elle a été agressée chez elle par une personne. L’enterrement est prévu demain. Grand c’était ta fille, c’est difficile, c’est la volonté de Dieu. Je te présente mes condoléances.» Pa Ibou reçoit un coup de massue. Il tente de faire bonne figure, appelle son «frère» Malal et tombe sur son répondeur. Il s’assied alors sur le douillet fauteuil de son salon XXL. Il respire un gros coup. Aucune émotion vive sur son visage. Il réfléchit plutôt sur l’occasion en or qu’il pouvait avoir de rencontrer enfin la ministre de la Famille pour son dossier qui n’évolue pas. Loin des bureaux dakarois, loin des regards indiscrets, et en toute tranquillité. Il câble alors un de ses amis au ministère qui lui confirme que le ministre sera à Tamba. Pa Ibou se dit qu’il faut y aller vite. Qu’il ne faut plus perdre de temps.

Puis, il décide sans crier gare de rallier Tambacounda. Binetou était sa fille virtuelle, il l’aimait comme sa benjamne Astou. Quelques coups de fil pour prévenir et il demande à son chauffeur Papiss de filer direction Tamba. Sur la route serpentée de cette route qui mène vers l’Est, son véhicule 4X4 Ford roule à tombeau ouvert. A bord du véhicule à destination de Tamba, Pa Ibou ameute toute la République. Son téléphone ne cesse de grésiller aussi. Mais à peine, la ville de Kaffrine dépassée, l’humeur de Pa Ibou change, il demande au chauffeur de mettre de l’ambiance et commande un morceau de Pape Diouf. Il a déjà oublié la mauvaise nouvelle, la circonstancielle tristesse de l’après-midi.

Tamba pointe enfin le bout de son nez, après s’être gavé de tubes endiablés de Pape Diouf, il remet ses lunettes noires, sort de son grand boubou traditionnel noir son long chapelet et au bas de la porte, c’est Boy Fall qui l’accueille, tout en pleurs. En l’absence du père de la défunte, lui un ami de la maison s’assoit confortablement au salon. Le vigile arrêté pour les besoins de l’enquête est en détention. Et Pa Ibou qui ne sait rien de l’enquête se plait à faire des extrapolations hasardeuses sur le gardien «qui n’était pas très fiable». Conforté par le traitement des sites d’informations et de certaines radios qui envoient le malchanceux vigile à Canossa. Boy Fall, masque de fer, attitude trompeuse, hypocrisie feinte raconte lui les derniers instants de Bineta. Tout d’un coup deux agents de la Police demandent à voir, celui qui s’occupait de tout, funérailles, préparation des repas du soir pour les hôtes de la famille… Les deux policiers l’invitent respectueusement à les suivre au poste. Boy Fall obéit. Il ne sait pas encore qu’il court vers sa perte. Quelques heures plus tard, tremblement de terre dans le domicile des Camara, Boy Fall assistant du «Kilifeu» avoue le crime.

Pa Ibou n’en croit pas ses oreilles. Enfin le père de la fille débarque sur les lieux, dévasté, Pa Ibou d’une étreinte interminable l’accueille et commence à pleurer. «Mon frère Masta, personne n’aurait souhaité pareille nouvelle», sanglote-t-il. Pa Ibou est tellement effondré qu’on l’invite à aller se reposer dans la chambre des hôtes préparée pour l’occasion. C’est comme ça qu’il avait fait devant le fils aîné d’un Grand marabout décédé en France. C’est un homme de conjoncture qui sait s’adapter à toutes les circonstances, les plus imprévues. Pendant tout le temps du deuil, Pa ibou guette l’arrivée de la délégation gouvernementale attendue à Tamba. Lui Pa Ibou a fait le déplacement juste pour avoir le temps de discuter loin de Dakar avec la ministre de la Famille sur un marché de gré à gré qu’on lui avait promis et qui tarde à se concrétiser. Pa Ibou s’est tapé 452 kilomètres pour une minute de gloire avec la ministre de la famille. Et cela vaut le coup de passer par toutes les émotions… même les plus feintes.

(A suivre)

Mor Talla GAYE

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