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mercredi, 21 février 2018
               
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Contribution – Lettre à la jeunesse sénégalaise (Amadou Lamine Sall)

Contribution – Lettre à la jeunesse sénégalaise (Amadou Lamine Sall)

 

iGFM – (Dakar) IGFM vous propose la lettre ouverte du poète Amadou Lamine Sall adressée à la Jeunesse sénégalaise, dont copie est parvenue ce lundi à IGFM.

 

« Chacune de vous, chacun de vous, porte quelque chose de grand, visible ou invisible. Par contre, redoutons d’être visible et de ne pas être regardé comme nombre d’hommes politiques de par le monde. Ce ne sera pas le cas d’aucun de vous. Vous êtes trop important et trop précieux à la nation pour que l’on vous prête toute l’attention requise. Chacune, chacun de vous, est une espérance, une étoile qui brille ou qui s’apprête à briller. Que personne ne vous fasse croire que vous n’êtes rien, que vous ne représentez rien. Chacune, chacun de vous est irremplaçable. Croyez en vous. Si vous ne croyez pas en vous, vous ne croirez en rien, même pas à votre belle jeunesse. Chacune, chacun de vous est un fruit rare. Vous êtes nos premiers gisements. Nos premiers puits de pétrole, de gaz. Vous êtes notre première richesse. Chacune, chacun de vous, est un bijou pour nous. Vous représentez le Sénégal et le Sénégal à travers vous, l’Afrique, le monde. Vous comptez dans ce pays et ce pays compte sur vous. Bien sûr, vous n’êtes pas venus au monde seul. Personne n’est venu au monde seul. Vos parents comptent. Un papa, une maman sont sacrés. Quels qu’ils soient. Quelque soit ce qu’ils ont été pour vous. Si vous devez ramper, vous agenouiller, baiser une main, un front, commencez par leurs genoux, leurs mains, leurs fronts. Le Coran nous dit que c’est là ou réside notre gloire.

 

Bien sûr, il nous faut un guide dans la vie, un maitre, un exemple, une référence. Ce guide, ce sont d’abord les préceptes que notre religion et son prophète, compris tous les prophètes des autres religions révélées, nous dictent de suivre: travailler, servir, faire du bien, être juste, porter la paix, raffermir les fraternités, étoffer les solidarités. Les guides, c’est aussi les hommes et d’abord ceux à qui Dieu a parlé ou parlent encore dans un monde où l’argent, le paraître, croient pouvoir prendre Sa Place. Parmi ces hommes à qui Dieu a donné Sa Lumière, il y a nos saints. Il suffit de regarder, entre autre, El Hadji Malick Sy, Serigne Touba, ou imaginer ce que fut leur vie, pour mesurer la beauté et la force du travail et de l’humilité. Il suffit de revenir sur ce que nous gardons d’eux comme image unique et comme écho d’un autre temps du monde, pour mesurer ce que la postérité nous a laissés et nous a enseignés sur leur vie humble et studieuse d’hermite, pour enfin s’arrêter devant la vraie grandeur humaine. Ces hommes n’étaient pas certes des hommes. Ils étaient les amis de Dieu et des compagnons « intimes » du prophète, de jour comme de nuit. Souvenez vous en, chère jeunesse.

 

Le monde n’est pas beau. Il n’est beau nulle part. Aucune jeunesse n’est à l’abri de l’angoisse et du visage fermé de l’avenir. Mais vos parents, vos cultures vous ont donné des armes pour être invincibles. Vous n’êtes pas désarmés comme pourraient l’être les autres jeunesses du monde. Si vous portez vos propres habits, si vous gardez dans vos cœurs la flamme du travail, de la foi, de la patience, de l’humilité, rien ne pourra vous vaincre: ni la vanité, ni l’orgueil, ni la jalousie, ni l’argent mal acquis, ni l’envie, ni le mal. Ne renoncez pas à aller à la conquête du monde. Mais allez-y sans vous suicider jeune. Allez-y avec dignité en ayant toujours en mémoire qui vous êtes et ce que l’Occident pendant des siècles a fait de vos peuples, sans les vaincre. Ne portez-pas aux nues l’Occident. Votre continent lui a beaucoup donné, beaucoup prêté, mais il a peu donné en retour et a oublié ce qu’il a emprunté, ce qu’il a volé. Leurs musées, leurs « usines du rêve », sont remplis de nos trésors.

 

N’attendez pas tout de votre pays. Ne le sous-estimez pas. Ne l’humiliez pas. On ne demande pas à prendre ce qui vous appartient. Ce pays est le vôtre en premier. Bâtissez-le en posant votre brique. Aucune brique ne sera de trop. Levez-vous avec ce qu’il vous a donné comme drapeau, comme nation, comme patrie et allez accomplir vos rêves en y mettant toute l’énergie de votre vie et votre rage de servir, d’être utile. Sur le quai de ce pays, votre container attend. Qu’il soit rempli, lourd et riche de votre sueur. Jeunesse, refusez d’avoir un passé, refusez surtout de se soumettre à lui s’il est lourd, handicapant. Qu’il soit plutôt le moteur de vos ambitions. Inventez-vous un avenir, remplissez-le et accomplissez-vous. Une jeunesse se bat pour ses droits et meurt pour ses devoirs. Certes, ne pas pouvoir accomplir vos devoirs n’est pas une honte. Par contre, ne pas chercher à les accomplir est une trahison. En mourir n’est pas une loi, mais une sombre démission.

La tragédie n’est pas l’incapacité de votre pays à vous procurer un emploi. La tragédie ce n’est point des hommes politiques inanimés. Ils sont souvent morts avant d’exister. La tragédie c’est vous-même, quand vous refusez de vous battre, de croire en vous-même. « Ceux qui luttent ne sont pas sûrs de gagner, mais ceux qui ne luttent pas, ont déjà perdu », nous dit Brecht. Refusez que l’État soit plus grand, plus noble que vous. C’est vous l’État. Nous sommes tous l’État, adultes ou jeunes. Ne prenez pas le miroir que l’on vous prête. Vous êtes votre plus fidèle miroir. Agissez. Résistez. Libérez-vous des chaînes de l’assistanat. N’attendez personne pour venir vous louer un rêve. Soyez propriétaires de vos rêves. N’attendez pas que l’on vienne vous atteler au train du bien-être social. Vous raterez le train. Conduisez-le plutôt. Ne mettez pas dans votre lit la paresse, le découragement, la médiocrité, l’analphabétisme, le parasitage, l’indignité. Soyez votre propre livre, votre propre prophète. Votre jihad est d’apporter votre propre pierre aux autres Diamniadio de demain, aux autres AIBD de demain, aux autres autoroutes de demain, aux autres grands hôpitaux de demain, pour que votre peuple vive heureux. Votre jihad est de forer d’autres puits de pétrole et de gaz. La jeunesse sénégalaise possède cette force, cette envie, cette rage d’assécher la mer pour qu’aucune barque ne s’enlise plus au fond d’impitoyables océans et que de grands Blancs aux leçons puantes et à l’histoire prédatrice, ne continuent à s’apitoyer sur l’Afrique, après trois siècles d’extorsion, de cambriolage et de viol de leur part. Qu’elle se taise donc, l’Europe ! Elle ne rembourse rien, elle répare avec peu, alors qu’elle nous a tout pris, sauf ce qu’elle ne croyait pas être l’essentiel: notre âme! Ne nous retournons plus. Avançons. Travaillons. Pensons. Cherchons. Produisons. L’art, la pensée, la créativité littéraire et artistique, ont montré le chemin à nos gouvernants. Ils nous apportent le respect des autres, le rayonnement international et nourrissent leurs auteurs plus qu’ils ne les appauvrit, comme on veut le faire croire. Ce sont nos États qui vivent plutôt de la dignité des mendiants, mais désormais de belles voix d’hommes d’État s’élèvent de l’Afrique, pour ranger les gamelles. L’Europe aussi tend ses gamelles à la Banque mondiale, au FMI, à la Chine, aux Émirats arabes, au fonds commun de l’Union Européenne. Elle les tend même à l’Afrique, mais en renversant les rôles, alors que nous n’avons pas cessé de les remplir d’or, de diamants, de pétrole, d’uranium, avant notre sang d’hier ! Puisse la jeunesse européenne forte et belle, refaire le chemin des cactus, lever d’autres aubes, apprendre à lier le bois au bois, apprendre à ne pas vaincre mais à aimer.

 

Jeunesse, rebroussez chemin partout où votre dignité peut être piétinée. Restez ici et découvrez de jour en jour la grandeur de votre mission en terre natale. Avec vous, c’est d’une nouvelle « génération de l’espérance » dont il s’agit ! C’est une belle aube qui se lève sur le Sénégal! Laissons-la couvrir l’avenir.

Notre jeunesse nous étonnera ! C’est dans le domaine de la foi, « domaine inaccessible aux sciences et à la raison », que nous accèderons à sa propre vérité. Jeunesse de mon pays, armez-vous de cette foi. Le lait de vos mères, les leçons incandescentes du Coran, les psaumes de la Bible, les yeux de foudre et de tendresse de vos pères, vous ont appris que nul n’est besoin de chausser les pattes du lion avec des mocassins, pour affûter son approche silencieuse du gibier. Vous portez vos propres armes. Rien ne peut vaincre la foi! Nourrissez-vous d’elle.

 

L’on nous dit que « la désintégration du message éducatif » d’antan a porté un coup fatal à la jeunesse d’aujourd’hui, sans doute « parce que nous étions libérés -nous les anciens- des contraintes économiques; que ce fut aussi une période intellectuellement foisonnante ». Cependant, il nous « faut croire au progrès et à la capacité de tous de s’élever », quel que soit le temps du monde. Il nous faut travailler pour « une géopolitique de l’autosuffisance alliée à une plus grande compétitivité sur le plan de la recherche et du savoir ». L’espoir doit revenir et elle reviendra. Agissons et dispensons la bonne parole jusqu’à l’évanouissement. Il en restera un fruit et ses graines seront d’une semence prodigieuse. Nous y arriverons plus vite si « la vie de la société est nourrie de la vie de l’esprit ». Nous devons également et plus vite encore, en accélérant, mieux « reclasser la jeunesse dans l’économie nationale ». La jeunesse est faite pour la gloire de la patrie !

 

Oui, une grande mélancolie couvre le monde: « mélancolie démocratique », mélancolie économique, mélancolie sociale, mélancolie spirituelle. Jeunesse de mon pays, enjambez cette détresse, ignorez ces tableaux sombres et portez le manteau de l’enthousiasme. Votre navire lèvera l’ancre si vous avez le goût du sel sur vos fronts. L’on dit, à tort ou à raison, que les intellectuels sont déconsidérés car ils ne servent plus l’esprit mais rôdent plutôt autour des palais des rois. Les écrivains ne sont plus lus. Les poètes sont de naïfs et paumés insulaires. Les imams sont suspects. Les marchands d’ombre font paradoxalement de l’or la nuit plus que le jour. L’hypocrisie est devenue la valeur la mieux partagée. C’est le sauve qui peut, si ce n’est le silence des meilleurs qui ont fait vœu de chasteté, retranchés dans leur dignité, loin de toutes souillures. Notre jeunesse doit savoir. Elle doit peser le temps du monde et la détresse des sociétés. Elle ne doit rien attendre, elle doit tout apporter, bâtir de nouvelles destinées.

 

En vérité, jeunesse, personne ne vous croit capable d’un tel sursaut, au regard des tares que vous semblez porter dans un cruel déficit de connaissance et de formation. Les nouvelles technologies vous plongent dans une terrifiante facilité, comme la drogue qui rend si léger au point de prendre la mesure fatale de croire que l’on peut faire comme les oiseaux: voler. En somme, rien ne semble ni solide, ni garanti en vous. Et si tout le monde se trompait, perdu par cette absurde et impossible comparaison entre ce qu’ont été les femmes et les hommes formés dans les années 50-70 et cette inquiétante jeunesse des années 2000 ? Ceux qui nous ont précédés dans les années 40-50 et au regard de ce qu’ils ont été, de ce qu’ils ont accompli: poètes, écrivains, artistes, intellectuels, sportifs, hommes d’État, hommes de science, hommes de Dieu, généraux des armées, n’ont-ils pas été meilleurs, plus travailleurs, plus rayonnants, plus producteurs, plus assis dans l’histoire, que ceux venus après eux? Avons-nous eu de plus grands que Kocc Barma, Lat-Dior, Aline Sitoé, Moussa Ka le poète de Bamba, Serigne Touba, El Hadji Malick Sy, Seydina Issa Laye, Baye Niass, Socrates, Rousseau, Hugo, Napoléon, Gandhi, Einstein, Marx, Mozart, Beethoven, Samory, Keïta Fodéba, Nkrumah, Mandela, Toussaint Louverture, Martin Luther King, Mère Térésa, Jean Paul II, et tant d’autres? Pourquoi le monde ne donnerait-il pas d’autres grandes dames et grands hommes que ceux-là, aujourd’hui que l’éclat et la fascination des inventions et des capacités de l’homme à conquérir l’espace, donnent le vertige?

Alors, il nous faut croire en notre jeunesse ! Nous croyons en votre capacité de changer votre pays, votre continent, de vous faire une place dans le monde et de changer le monde. Là est votre pari, là est notre espoir, nous vos mères, nous vos pères, vos devanciers. Nous vous laissons relever ce pari sur cette terrifiante planète-terre menaçante, où se faire une place semble relever d’un enfer sans nom. Pourquoi plus le monde accomplit des prouesses scientifiques et technologiques hors du commun, plus tous les horizons semblent bouchés, clos, fermés. La recherche d’emploi, le chômage endémique, la détresse, les maladies, la pauvreté, la solitude, l’injustice sociale, l’enfer des arènes politiques et le mauvais kenkéliba servi à longueur de matins anxieuses, les cahiers secs des écoliers et les cailloux pleins les poches des étudiants, le savoir punitif des préposés et mauvais marchands d’alphabets, la conscience terrifiante qu’une tombe serait plus confortable que cette vie sur terre, décrivent un monde moderne à la fois aux confins de toutes les misères, de tous les gouffres humains, mais aussi de toutes les richesses et de toutes les espérances.

 

Qui a failli ? Les pères ou les fils? L’État ou la société toute entière ? Certainement pas Dieu qui nous appelle à la joie, à la beauté des âmes, à l’amour, à l’entre-aide.

 

Jeunesse de mon pays, battez-vous pour vivre et que le Seigneur et les prières incandescentes de vos douces mères et l’espérance infinie de vos braves pères, vous installent dans une vie si belle, si prospère et si longue, qu’il vous arrive un jour lointain, de vous battre pour enfin mourir, tant vous avez vécu, servi votre famille, grandi votre pays, laissé votre nom à l’histoire.

 

Meilleurs vœux à la jeunesse sénégalaise et aux jeunesses du monde! »

 

./.

Amadou Lamine Sall

Poète

Lauréat des Grands Prix de l’Académie française

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