(Enquête) Portés disparus : «Du jour au lendemain, mon grand frère s’est levé et est parti…»

Société

IGFM – Ousmane Diakhaté, Alioune Badara Sy et Wally Touré sont des portés disparus. Tous trois se sont soustraits à l’affection des leurs. Sans préavis. Ni explication, laissant femme(s), enfants, sœurs, frères ou neveux dans le désarroi total.

Sa vie est un véritable cauchemar. Astou Diakhaté, 62 ans, ménagère, ne dort plus du sommeil du juste. Depuis que son frère aîné, Ousmane, s’est fait la malle. Courte de taille, le corps paralysé à moitié par les séquelles d’un accident vasculaire cérébral (Avc), la vieille dame semble perdue dans sa chambre dénudée du populeux quartier de Yeumbeul, dans la banlieue dakaroise.

A l’entrée de leur gourbi, c’est sa fille Fatoumata qui accueille. Sourire contrit, silhouette menue enveloppée dans une robe en basin orange, le ventre tendu d’une grossesse de quelques mois, la jeune femme, maman d’une petite fille de 2 ans, semble harassée. En ce dernier mercredi du mois de septembre, les dernières pluies font leurs adieux. Le soleil est de plomb, mais Fatoumata et sa mère n’en ont cure. Tellement elles ont perdu le nord depuis la disparition, sans aucune explication, de leur oncle et frère, Ousmane Diakhaté.

L’homme a disparu des radars de sa famille depuis bientôt une trentaine d’années. Trente longues années que sa sœur, Astou, se saigne pour le retrouver. Trente ans que sa nièce, Fatoumata, piaffe d’impatience de connaître enfin cet oncle, seul membre vivant de sa famille maternelle. Affalée sur son lit, le regard ployé, la bouche déformée par une récente crise d’Avc, Astou articule difficilement sa douleur. Ses mots, entrecoupés, sont complétés par sa fille, qui joue les porte-parole.

«Depuis son Avc, ma mère s’exprime difficilement, mais comme je connais toute l’histoire, je peux vous expliquer», lâche Fatoumata, réajustant un foulard noir sur son ventre rebondi. Pour avoir entendu sa mère ressasser sans arrêt le récit de la disparition de son cher frère disparu, Fatoumata a fini par en cerner les moindres détails. Regard entendu avec sa génitrice, elle embraie : «Mon oncle Ousmane Diakhaté a disparu de nos radars depuis bientôt 30 ans. Un jour, il est venu à la maison pour faire part à ma mère de son projet de partir en Côte d’Ivoire pour faire fortune là-bas. Depuis, il n’est plus revenu.»

Ousmane Diakhaté est parti. Sans préavis. Depuis ce jour de l’an 1989, l’homme n’a plus fait signe de vie, tournant définitivement ( ?) le dos à sa femme, une Guinéenne et ses 4 enfants.  Pourquoi ? A quelle fin ? Nos questions resteront sans réponse, puisque même sa famille peine à en trouver. Astou Diakhaté écrase une larme, pendant que Fatoumata enchaîne son récit. «Quand il partait, je n’étais même pas encore née. Ma mère m’a raconté qu’il lui avait fait part de son envie de partir chercher du travail là-bas. Il est parti comme ça.» Longtemps sa famille a espéré un coup de fil ou une lettre porteuse de bonnes nouvelles, mais jamais rien ne leur est parvenu. «C’est comme s’il s’était évaporé dans la nature. Il n’a laissé aucune trace et ne nous a laissé aucune chance de le retrouver. Nous ignorons tout de lui et nous nageons dans l’incertitude. Depuis son départ, nous ne dormons plus que d’un seul œil. Toutes sortes de pensées nous traversent l’esprit», renseigne Fatoumata. Est-il vivant ? Est-il mort ? Est-il dans les liens de la détention ? A-t-il péri en cours de route ?

Les interrogations de Fatoumata et de sa mère sont restées sans même un début de réponse. «Ma mère passe son temps à se lamenter. Ma grand-mère est morte, certainement de chagrin. Elle est partie sans pouvoir poser les yeux sur son fils. D’ailleurs, tous les membres de la famille sont aujourd’hui décédés. Il ne reste que ma mère et sa vie ne rime plus à rien depuis», geint-elle. Désespérée, mais la foi en bandoulière, Astou ne baisse tout de même pas les bras. Elle multiplie les recherches et les consultations ésotériques. Jusque-là, rien. Elle se tourne vers les medias. Sans succès. C’est à ce moment que Souleymane, son fils aîné, aujourd’hui âgé de 28 ans, s’est décidé à aller à sa recherche.

Juché sur ses 2 ans quand son pater a disparu, Souleymane, mû par son désir de mettre un visage sur le nom de son géniteur, prend à son tour le chemin de la Côte d’Ivoire. Il rentrera bredouille, au bout d’un séjour d’un mois. Aujourd’hui, la famille d’Ousmane semble  résignée. Fatoumata : «Après un mois d’intenses recherches, mon cousin Souleymane est rentré à Dakar. Il n’en demeure pas moins qu’il se lance sur toutes les pistes qu’on lui soumet car tout comme nous, il garde espoir que son père rentre un jour. Tout le contraire de sa belle-mère, la femme de mon oncle, qui est rentrée en Guinée avec ses enfants, 7 mois après son départ. Elle aussi, a coupé les ponts avec nous. Nous espérons que mon oncle reviendra un jour. Cet espoir est si fou que même sa part d’héritage, personne n’ose y toucher. Pas même son fils, qui est actuellement totalement déboussolé. Nous ne comprenons toujours pas l’acte de tonton Ousmane», pleure-t-elle, en essuyant furtivement une larme. Sa mère, Astou, le regard dans le vide, n’en dira pas plus.

«Evoquer la disparition de mon frère devant mon père, c’est comme remuer le couteau dans la plaie»

Qu’est-ce qui peut pousser un homme à tourner définitivement et sans préavis le dos aux siens ? La question fait sourire Amadou Sy. «C’est saugrenu, je l’avoue», démarre-t-il, installé derrière son bureau. «Du jour au lendemain, mon grand frère s’est levé et est parti, sans aucune explication.» Alioune Badara Sy, frère d’Amadou s’est fait la malle. Sans préavis. Sur la photo diffusée sur les réseaux sociaux pour avis de recherche, il prend la pose, le regard chaleureux, sourire jovial, bonne mine, en caftan caramel, le bonnet sur le chef. «C’est une des rares photographies de lui que nous avons. Alioune Badara était quelqu’un de très simple, voire taciturne. Il n’aimait pas se faire prendre en photo ? C’est pour cela que quand il a disparu, il nous était difficile, au début, de lancer des avis de recherche sur le net», confie son frère.

Alioune Badara, 41 ans, s’est détourné des siens un matin du 30 juin 2014. Cinq ans aujourd’hui que sa famille n’a plus de ses nouvelles. «Il jouissait de toutes ses facultés mentales. Alioune Badara travaillait à Dondou (village de la région de Matam, département de Matam, arrondissement de Ogo, communauté rurale de Bokidiawé) au sein de la Case des tout-petits. Avant cela, il s’activait dans de petits boulots et c’est par l’entremise d’un oncle qu’il a intégré la Case des tout-petits. Il restera à ce poste jusqu’en juin 2012, date de son retour à Dakar», confie son frère. Une fois à Dakar, Alioune Badara s’installe à Castors, chez un cousin. Il y vivra jusqu’où jour de sa disparition, le 30 juin 2014. La voix enrouée de fatigue, Amadou poursuit : «Aux premiers jours de sa disparition, on ne s’en faisait pas trop. Puisque cela coïncidait avec le Ramadan, on se disait qu’il était sûrement resté à Touba pour aider dans la distribution des Ndogou. Mais au Magal, on a commencé à nous inquiéter réellement. Nous avons entamé les recherches dans le milieu Baye Fall, à Touba ou encore Darou Mousty. Sans succès. C’était un peu compliqué parce qu’on n’avait pas sa photo. Et comme n’aimait pas trop se faire prendre en photographie, c’était difficile. En plus, dans ces milieux, ils sont très solidaires. C’est comme une fraternité.»

Quid des raisons qui l’ont poussé à partir ? Amadou Sy perd ses mots. Il bafouille, inspire profondément et souffle : «Je ne sais vraiment pas ce qui l’a poussé à poser un tel acte. On se parlait souvent. Et il était en de bons termes avec tous. De petites chicanes avec mon cousin ne manquaient pas, mais ce n’était rien de bien méchant. La femme de mon cousin m’a confié que quelques jours avant sa disparition, il lui a dit qu’elle n’avait pas à s’en faire, que la situation allait revenir à la normale et qu’il n’y aurait plus de disputes avec mon cousin.» Un discours prémonitoire qui sonnait comme un adieu. Mais personne n’a su déchiffrer le message codé. Aujourd’hui, Amadou cherche encore à percer le mystère. Pour pouvoir aller de l’avant mais surtout ramener à la vie leur père. Les yeux embués, un trémolo dans la voix, il souffle : «Nous avons toqué à toutes les portes. Nous avons sollicité des marabouts. Ils ont bouffé tout notre argent, sans résultat. Les marabouts nous disent qu’il est vivant et dans un groupe. Sans plus. On nous a recommandé des tonnes de sacrifices, mais toujours sans résultat. Par la suite, on s’est dirigés vers les medias et les réseaux sociaux, mais toujours rien. Chaque démarche entamée plonge un peu plus notre père dans le désarroi. Il vit très mal la situation. Amadou est son frère aîné. A chaque fois qu’on aborde la question, c’est comme si on remuait le couteau dans la plaie. Il gère difficilement la situation.» Et chaque appel lui donne des raisons d’espérer, avant que l’espoir ne se dissipe. Comme un nuage.

«Depuis sa disparition, Wally brouille toute piste pouvant mener à lui»   

Autre lieu. Même histoire. Mamadou Diallo est à la quête désespérée de son frère, perdu de vue depuis bientôt cinq ans. Sur son post partagé sur la page Facebook «Perdus ou trouvés», l’annonce est anodine. «Je cherche mon grand-frère du nom de Wally Touré. Il habitait à Thiès. On l’a perdu de vue il y a un peu plus de 5 ans. Il ne souffre d’aucune anomalie mentale. Ce sont des raisons familiales qui l’ont poussé à quitter la maison. Nous n’avons pas sa photo», a écrit Mamadou Diallo. Un post laconique mais intrigant. Alors on a tenté d’entrer en contact avec l’auteur du post. Au bout du fil, le jeune étudiant à l’Institut Supérieur de Management (Ism) est d’abord méfiant, puis le but de notre appel décliné, il baisse sa garde et se donne de la contenance pour ne pas craquer. «Wally Touré est un frère. Il a 40 ans. Il est célibataire, sans enfant. A Thiès où nous habitons, il s’adonnait à l’aviculture et à de petits business. Mais depuis bientôt 5 ans, nous l’avons perdu de vue. Nous n’avons plus aucune information sur lui. Un jour, il est parti pour ne plus revenir.» Sans rien dire à personne. Sans se confier sur ses intentions, ni sur les motifs qui l’ont poussé à partir. Loin des siens.

De son départ, Mamadou retiendra juste une supposition. Une hypothèse glanée auprès de sa tante, la mère de Wally. Le ton las, la voix monocorde, le jeune homme murmure : «Sa mère m’a expliqué que quelques jours avant son départ, il a eu des ennuis avec un des cousins, qui était son associé dans un projet d’aviculture. Je pense qu’il s’agissait d’un problème d’argent. Mais ce n’est pas très clair car, il n’en a parlé à personne. Sa famille est fortement convaincue que c’est pour cette raison qu’il est parti.» Avait-il détourné l’argent ? Etait-il dans l’incapacité de respecter sa part du contrat qui le liait à cet autre cousin ? Ou s’agissait-il de problèmes plus personnels ? Seul l’intéressé, pour le moment absent des radars, qui pourra y répondre. Ce qui est sûr et qui semble irréfutable pour Mamadou, c’est que son frère, Wally, est vivant et qu’il a choisi délibérément de s’effacer des yeux des siens et de brouiller toute piste pouvant mener à lui.

Mamadou : «Aux premiers mois de son départ, il appelait souvent la famille pour donner de ses nouvelles, puis d’un coup, plus rien. Parfois, des connaissances de la famille nous disent l’avoir aperçu à Kédougou, à Bargny ou à Yarakh, mais dès qu’on essaie de l’approcher, il se fond dans la nature. Comme s’il cherchait à effacer sa trace, pour ne pas qu’on le retrouve.» N’empêche, sa génitrice n’a pas baissé les bras. Sa mère, désespérée, ne s’est pas résignée à laisser filer son fils aîné. D’intenses recherches sont menées et divers marabouts consultés, mais le verdict tombe toujours comme un couperet : Wally da gnou ko nawtal (il a été envoûté), clament les charlatans, sentencieux. Sa mère tient là sa réponse, qu’elle ne lâche plus face au comportement renversant de son Wally.

NDEYE FATOU SECK

1 Comment

  1. Pour moi c est la disparition de mon grand frère bien aimé de même père il y’a de cela 35 à 36 ans. Vers les années 83-84-85 : un gars superbe. La seule et unique personne extraordinaire dans ma vie. Il était venu à mon lieu de travail me dire je veux aller en Côte d Ivoire et depuis ce jour je ne l ai plus revu-Personne dans notre famille-Je me souviens d une lettre que Double-Less m avait apporté de sa part de côté d ivoire ( ils se connaissaient depuis le building administratif) quand ils y travaillaient ensemble. Mon fils ici en Allemagne porte son nom: un superbe garçon Mashalah comme lui. Dans la lettre il disait vouloir aller au Gabon. Il y’a des gens ici en Europe venant du Gabon qui disent le connaître la bas. J espere qu il est toujours en vie Il est fils unik de sa maman. Lui c’est Djibril ( Djiby) Daffe… quelqu’un le connaît ou l a connu laisse un mot ici je te serais reconnaissant Nguess

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