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Feuille de route – Migration en Allemagne : Le mirage berlinois

Société

IGFM – Jadis territoire hostile, aujourd’hui, l’Allemagne est devenue le nouvel Eldorado des migrants. Entre success-story et déchéance, les fortunes sont diverses pour les migrants. Reportage au cœur du mirage berlinois. 

Il a réussi là où beaucoup de ses pairs ont échoué. A 32 ans, Modou Ndao est le premier Noir à intégrer la compagnie de transport de luxe Black Lane. Ce mercredi-là, il envoie nous chercher en Limousine. Le thermomètre affiche 5 degrés. Dans le hall de l’hôtel, Claudio Burlacescu, droit comme un «I» dans son costume noir, tablette magnétique à la main, guette ses hôtes. L’horloge affiche 8H30mn. Claudio est ponctuel. A ses côtés, notre guide du jour, Stéphanie Otto, patiente, le regard rivé sur son Iphone5. «Ah, vous êtes prêts ? On y va ! Modou nous a envoyé une voiture. La classe non», cligne-t-elle du coin de l’œil. Dehors, une bourrasque glaciale happe les imprudents. «Ça caille grave», lance Momar, avant de s’engouffrer prestement dans le confortable véhicule. Une Mercedes noire rutilante qui glisse silencieusement sur la chaussée. En ce matin de mercredi, Berlin s’extirpe paresseusement des dernières rainures de la nuit. La ville semble encore endormie, tandis que quelques voitures arpentent le tunnel Tiergarten, sous la lumière blafarde des phares. Quelques minutes de course plus tard, on débouche sur la rue Principale. Une large allée ceinturée, de part et d’autres, de petits commerces. Peu de piétons sur les différentes artères. Il est 8H50mn à nos montres, lorsque Claudio s’arrête au 59, Schöneberg, siège de la Black Lane, compagnie qui emploie Modou Ndao.

Haschich, cannabis, cocaïne, héroïne, tout se vend à Görlitz sauf… les êtres humains

Sur le parvis de l’enseigne de la compagnie de transport de luxe, un fâcheux contretemps vient perturber une journée qui avait pourtant démarré sur les chapeaux de roue. «Modou Ndao s’excuse. Il vient d’être acheminé d’urgence à l’hôpital par son médecin. Il se plaint de douleurs abdominales atroces. Je crains qu’il ne soit hospitalisé pour quelques jours», annonce Idrissa, le fixeur qui vient de raccrocher avec Modou Ndao. Une mauvaise nouvelle qui vient mettre de l’eau dans notre moulin, mais qui renseigne sur la condition sociale de Modou Ndao. Etre hospitalisé à Berlin pour un émigré est un «luxe» que bien de migrants admis illégalement au pays de Merckel ne peuvent s’offrir. Mamadou Lamine Saneh, plus connu sous le pseudonyme de Abass Saneh, grossit le lot de ces «épaves». Lui n’a eu comme point de chute de sa tumultueuse pérégrination, que ce vaste parc de Görlitz à Kreutzberg. Un immense «No man’s land», niché au cœur de Berlin. Dans ce vaste parc couché sur une quinzaine d’hectares, un vrai business se développe. Tandis qu’à côté, des familles, conscientes des drames qui s’y jouent, promènent leur progéniture. Tout en restant sur leur garde. C’est que ce parc à l’allure anodine et quelconque est un vrai carrefour du trafic de drogue. Ici, tout se vend. Haschich, cannabis, héroïne, cocaïne… Tout, «sauf des êtres humains». La confidence est glissée par Abass. En cette matinée de lundi, Görlitz parc profite des quelques rayons de soleil qui réchauffent ses allées. Des familles entières ou des crèches pour enfants sont de sortie. Dans des poussettes ou en groupes, les parents font le tour du parc et profitent de ce soleil de début de printemps. «Il fait beau aujourd’hui. Le climat est clément avec vous», souffle notre guide. Quelques Africains sont disséminés, par grappes, autour des bancs du parc. Gobelets de café ou de thé en main, ils dégourdissent leurs membres gelés, du reggae en fond sonore. La méfiance en bandoulière, le regard inquisiteur, ils sont à l’affût du moindre signe suspect. Plus que de simples promeneurs, ces migrants guinéens, sénégalais, gambiens, mauritaniens, nigériens, entre autres, sont des marchands de la mort. Des trafiquants de drogue qui squattent les abords de ce parc pour écouler leur marchandise. Tout en faisant comme si… Ils allongent un sourire méfiant à l’approche de compatriotes, glissent des salamecs timides, tout en restant sur leur garde. «Hey, Assalamou aleykoum (bonjour)», lance-t-on hasardeux. Une minute de réflexion, puis les visages se détendent. Abass tend une paire de mains raidies par le froid et offre un sourire goguenard. Allure chétive, âge incertain, le bonhomme flotte dans un jean noir sur une jaquette beige crasseuse, un peu trop grande pour lui. Dreadlocks mal entretenus au vent, chicots jaunis par le tartre, Abass, le regard perçant, semble planer. Ses yeux rougis contrastent avec la clarté de ses propos. Abbas est, à coup sûr, un drogué, mais il est bien lucide. Lui a atterri en Allemagne au hasard de l’aventure. Il dit : «J’ai quitté le pays en 2010. Je suis né en Gambie, mais j’ai effectué toutes mes études au Sénégal. Après mon Bac, j’ai décidé de tenter l’aventure et j’ai pris le large.» Ses envies d’ailleurs le mènent d’abord en Libye. Il y fera long feu avant de déposer ses baluchons en Espagne. Là, face aux conditions drastiques d’intégration, il décide, avec un ami, de migrer vers l’Allemagne en 2014. Le périple ne se fera pas sans frais, mais Abass tient bon, caressant le rêve de toucher l’Eldorado, une fois au pays de Merkel. Sa désillusion sera grande. L’Allemagne ne lui offre pas l’asile tant recherché. Malgré ses multiples tentatives. Ses demandes d’asile feront, à chaque fois, l’objet de refus, au motif que Abass vient d’un pays considéré comme politiquement stable par les autorités allemandes. En désespoir de cause, Abass s’est reconverti en dealer et en coiffeur occasionnel. «Je suis poseur de dreadlocks, mais ce métier n’est qu’un accommodement pour avoir des ressources licites, parce que j’ai cessé de prendre les 300 Euros accordés mensuellement aux demandeurs d’asile, en attendant que leur dossier soit traité. Avant, ils nous remettaient de l’argent, mais aujourd’hui, ils nous remettent des tickets de supermarché. J’ai cessé de les prendre, car je ne veux pas vivre éternellement sous perfusion. En vérité, pour m’en sortir et pouvoir envoyer 500 ou 1 000 Euros de temps à autre au pays, je vends de la drogue. Je ne transporte jamais de grosse quantité avec moi. Juste 2g, la valeur autorisée par la Police pour sa consommation personnelle. Le reste, je le cache dans ma chambre ou dans un trou enfoui quelque part dans ce parc. En attendant, je vivote et joue à cache-cache avec les policiers, comme je n’ai pas pu me trouver une porte de sortie en me dégottant une épouse allemande.» La seule garantie pour Abass d’avoir des papiers en règle et espérer vivre légalement en Allemagne.

«35 000 migrants expulsés, 190 000 demandeurs d’asile sans statut de protection et 280 000 étrangers rapatriés»

A quelques pas de Abass et ses curieux hôtes, un groupe de Gambiens taillent bavette en dialecte Socé. De temps à autre, ils lancent un regard inquisiteur dans notre direction. Avec ces dealers, le langage est de connivence. Ils discutent du regard ou dans leur dialecte local. «Ils me demandent l’objet de notre discussion. Ils sont méfiants et curieux, mais ils ne mordent pas», rit Abass qui, face aux interpellations de ses «collègues», met un terme à la discussion et propose un autre rencard, avant de disparaître dans les dédales du parc. En attendant, Görlitz, véritable condensé de cultures, se libère délicatement des nervures du soleil et accueille de plus en plus de visiteurs. La plupart des migrants africains en mal de papiers, venus écouler leur drogue et qui guettent désespérément une légalisation. Comme ce couple de Nigériens, shootés à mort, qui paressent sur un banc ou encore ce groupe de Gambiens qui déversent leur bile sur le régime de leur Président Adama Barrow. «Le gouvernement gambien ne fait rien pour ces enfants établis en Europe. Pis, il encourage même le rapatriement des migrants en situation illégale. C’est vraiment pitoyable de leur part. Nos autorités ne nous aident pas quand nous sommes au pays et collaborent avec les gouvernants européens pour nous faire rapatrier, quand nous parvenons enfin à quitter la misère du pays», rouspète Souleymane Njie. Combien sont-ils de migrants à qui on refusé la demande d’asile, sous le prétexte que leur pays présentait des garanties fiables de sécurité ? «Des milliers. 35 000 migrants ont déjà reçu leur ordre d’expulsion, mais la Police peine à leur mettre la main dessus, car ils changent constamment de lieu d’habitation ou de travail. Il y a 190 000 demandeurs d’asile auxquels les lois allemandes dénient tout statut de protection, en tant que réfugiés et 280 000 étrangers rapatriés vers leur pays d’origine ou transférés vers leur zone de provenance européenne depuis 2013, comme stipulé par le Règlement de Dublin. En fait, l’Allemagne n’accorde pas l’asile économique, mais plutôt l’asile politique. On n’accorde l’asile qu’à des personnes qui ont besoin d’une protection personnelle», renseigne l’Office fédéral pour la migration et les réfugiés. Ce qui est loin d’être le cas pour Abass Mané et ses compères du parc qui continuent de jouer au chat et à la souris avec les Forces de l’ordre. Fort heureusement pour eux, ce lundi est un jour d’accalmie. Point de ronde de la Police. «Les policiers font des descentes inopinées, pas toujours couronnées de succès», indique un habitué des lieux. «Ils connaissent très bien la situation qui prévaut ici, mais ils manquent de personnel pour la surveillance des lieux, explique l’avocat Benjamin Düsberg. Quand ils arrêtent des migrants, c’est souvent avec de petites quantités de drogues. La Justice les libère très vite et ils reviennent pour reprendre leur business. Lorsqu’un dealer est arrêté une première fois, il paie une amende de 600 à 1 000 Euros, selon la quantité de drogue trouvée sur lui. Une 2e fois, il écope d’une peine de prison avec sursis et s’il récidive une 3e fois, il est condamné à une peine ferme.» Paradoxe, le consommateur n’est jamais condamné, mais le vendeur, oui. «C’est cette astuce que connaissent les dealers africains qui fait qu’ils ne se promènent jamais avec une quantité supérieure aux 2g par consommateur permis par la loi. Les Africains, eux, sont souvent des revendeurs au service d’une mafia contrôlée par des Russes, des Mexicains, des Arabes», continue Düsberg. Au parc, le trafic continue sous le regard impuissant des riverains. Et au péril de la vie et de la santé des migrants. Tandis que Modou Ndao recouvre la sienne petit à petit. En ce matin de vendredi, le jeune logisticien de la Black Lane reprend des couleurs sur son lit d’hôpital. Le sourire en bandoulière, il assure pouvoir sortir dès le lendemain, samedi, afin de reprendre son travail, le lundi. Et continuer ainsi sa success-story germanique. Loin des turpitudes de ses malheureux compatriotes migrants.

NDEYE FATOU SECK (BERLIN)

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