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vendredi, 5 janvier 2018
               
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Iran : « Ce sont les pauvres et les humiliés qui manifestent, pas comme en 2009 »

Iran : « Ce sont les pauvres et les humiliés qui manifestent, pas comme en 2009 »

iGFM – Une quarantaine de villes iraniennes sont le théâtre de manifestations depuis jeudi 28 décembre, au cours desquelles 21 personnes ont trouvé la mort. Les autorités ont suspendu l’accès à Instagram et Telegram (alors que Facebook et Twitter étaient déjà interdits) et il est difficile d’obtenir des témoignages de manifestants. Notre rédaction est néanmoins parvenue à joindre l’un d’entre eux, qui détaille les causes multiples de la mobilisation, qui ne doit pas être comparée au « mouvement vert » de 2009.

Le mouvement a débuté il y a cinq jours à Machhad, la deuxième ville du pays, avant de s’étendre à, essentiellement l’ouest et le centre du pays, dont la capitale, Téhéran. Dans la nuit du 1er au 2 janvier, au moins six personnes ont été tuées, alors qu’elles tentaient de prendre des armes dans une station de police. Un policier et un militaire ont aussi été tués.

Devant le théâtre de Téhéran, des centaines de policiers prêts à intervenir, ce mardi 2 janvier. Photo publiée sur Telegram.

Forces de l’ordre devant l’universit de Téhéran, le 2 janvier 2018. Photo publiée sur TelegramLes manifestants crient avant tout leur ras-le-bol des difficultés économiques que connaît l’Iran. À l’origine, une annonce sur la hausse du prix des œufs et de l’essence en 2018 avait mis le feu aux poudres, avant que le gouvernement n’annule la mesure le 30 décembre. La colère se dirige aussi contre les nombreux établissements de prêts illégaux qui ont fait faillite, après des mesures prises par le président Hassan Rohani pour assainir l’économie.

Les manifestants s’insurgent également contre le fait que près de 40 % de l’économie serait contrôlée par les Gardiens de la Révolution ou des organisations religieuses. Et dans les cortèges, on entend aussi des insultes envers le guide suprême de la Révolution Ali Khamenei, comme le détaille notre Observateur Hesam, 30 ans, qui a participé aux manifestations depuis le 30 janvier dans une ville de l’est du pays. Comme d’autres, il utilise un VPN pour se connecter à Telegram et a pu répondre à nos questions, malgré un débit très ralenti.

« Parfois, j’ai l’impression que mon propre pays m’interdit tout : c’est humiliant »

J’ai trouvé sur Telegram les informations concernant l’heure et le lieu de rendez-vous pour les manifestations. J’y suis d’abord allé par curiosité. Mais j’ai de bonnes raisons à faire valoir : je suis ingénieur, mais je n’ai jamais trouvé d’emploi dans ma branche. Donc je dois travailler dans d’autres secteurs, je multiplie les petits boulots, et j’ai dû vivre chez mes parents jusqu’il y a deux ans. Donc je suis en colère.

Certains manifestent d’abord contre la corruption et les difficultés financières, ce sont des gens qui n’en peuvent plus d’être pauvres. Dans les rues, on voit des gens de différents horizons : des gens qui ont perdu de l’argent dans la faillite d’une banque, des travailleurs ou encore des étudiants. Je dirais que la moyenne d’âge dans ma ville est de 35 ans. Ce sont des manifestations de gens qui ont faim, mais aussi des jeunes humiliés.

« Je ne suis pas prêt à mourir »

Car, outre des réformes économiques, certains veulent aussi se débarrasser des mollahs à la tête du pays. Il y avait énormément de slogans contre l’ayatollah Khamenei. Les jeunes surtout en ont marre que tout soit interdit au prétexte de la religion : boire est interdit, faire la fête est interdit, marcher dans la rue avec son petit ami ou sa petite amie est interdit. Parfois, j’ai l’impression que mon propre pays m’interdit tout : c’est humiliant.

À Qom, la ville la plus religieuse d’Iran, des manifestatns chantent « nous ne voulons plus de la République islamique », le 29 décembre. Photo publiée sur Telegram

La police nous a violemment attaqués, donc nous devons nous défendre, mais je ne suis pas prêt à mourir, je ne suis pas le genre à risquer ma vie pour une cause. Mais je n’ai aucune idée de ce que ce mouvement va donner.

Ce mouvement ne doit en tout cas pas être comparé au « mouvement vert » de juin 2009. A l’époque, des milliers d’Iraniens avaient manifesté pour réclamer un recomptage des votes de l’élection présidentielle, convaincus que le réformateur Mir Hossein Moussavi l’avait emporté sur l’ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad, proclamé vainqueur. Réprimé dans le sang, le mouvement n’avait pu empêcher le deuxième mandat de Mahmoud Ahmadinejad.

Hesam précise :

Les manifestants ne sont pas ceux du « mouvement vert « de 2009, ils n’ont rien à voir. Autour de moi, personne n’y avait participé. Les manifestants d’aujourd’hui n’ont pas de positionnement politique précis, nous ne soutenons ni les fondamentalistes, ni les réformistes. En 2009, c’était des gens de la classe moyenne, dans les grands villes, des étudiants, des femmes, des activistes des droits de l’Homme ; cette fois, ce sont des gensdes zones rurales, en majorité issus de petites villes, des gens plus modestes même si souvent ils ont une éducation.

« J’ai manifesté en 2009 et je ne sens pas le besoin de retourner dans la rue »

Simin, 35 ans, a pris part au mouvement vert de 2009 à Téhéran. Arrêtée, elle a passé deux années en prison. Elle explique ne pas se reconnaitre dans le mouvement actuel, même si elle en comprend les raisons.

Dans les manifestations de 2009, il y avait des leaders connus et respectés, et une demande bien précise : recompter tous les bulletins glissés dans les urnes à l’occasion de l’élection présidentielle. Cette année, les manifestations ont été initiées par des conservateurs contre le gouvernement réformiste de Rohani, mais ils ont vite été dépassés par l’ampleur du mouvement.

J’ai manifesté en 2009 pace que le système m’avait volé mon élection et que je ne pouvais pas décider de mon futur via les urnes. Mais après l’élection de Rohani en 2013 et sa réélection en 2017, j’ai le sentiment que je peux avoir mon mot à dire, et je ne me sens pas le besoin de retourner dans la rue.

Je peux comprendre que les gens soient fatigués de la situation économique ou de celle des libertés individuelles et qu’ils aient besoin de manifester.  Mais je ne cautionne pas la violence, d’où qu’elle vienne des manifestants ou des policiers.

Des manifestants ataquent un poste de police le 1er janiver à Ispahan. Photo publiée sur Telegram

Selon la Banque mondiale, l’Iran connait un taux de chômage particulièrement élevé chez les jeunes (29,2%), et un taux de pauvreté général de 13,1%.

 

france24

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