L’arrestation de Cheikh Ndiaye, la controverse sur son âge et la valse des prisons

Société

IGFM – Tivaouane-Peulh vit mal la mort du jeune Cheikh Ndiaye. Dans les rues sablonneuses qui mènent au quartier Baol où crèche la famille de Cheikh Ndiaye le moindre véhicule, le moindre visage étranger est interrogé du regard. Ici tout le monde veut savoir comment la vie du jeune vulcanisateur a basculé si vite. Trop vite même pour les habitants et notamment les voisins qui continuent d’envahir la maison du défunt pour tenter de consoler les parents du jeune détenu mort à la prison de Rebeuss.

Baol, ce quartier populeux situé à Tivaouane-Peulh, est brusquement sorti de l’anonymat. Depuis quarante-huit heures dans ce quartier, tout a été relégué au second plan. Ici, on ne parle plus que de la mort du jeune détenu. C’est également l’occasion pour les habitants de fouiller dans les souvenirs pour se rappeler ce vulcanisateur qui, malgré son jeune âge, était déjà un passionné d’automobiles. Souvent, il se mettait au volant de la voiture de son employeur pour l’amener chez les laveurs de véhicules. A la maison mortuaire envahie par les populations, les visages accueillent dans la tristesse. Et pourtant, cela fait juste six ans que la famille Ndiaye est venue s’établir dans ce quartier. Démuni, le chef de famille qui vit de petits boulots a trouvé plus sage de quitter Nord-Foire pour venir s’établir au quartier Baol de Tivaouane-Peulh. «Le loyer était trop cher là-bas bien que j’y habitais avec mon père et la grande famille, j’ai préféré venir avec ma petite famille ici à Tivaouane-Peulh où j’ai déniché une maison que je paie mensuellement 50 000 FCfa», explique Moussa Ndiaye, père du défunt. De l’argent que le chef de famille réussit à réunir difficilement chaque mois, pendant que son fils Cheikh se charge de trouver le fameux sac de riz. Il en est toujours ainsi dans cette famille où, malgré la modicité des moyens, on garde la dignité face aux différentes épreuves de la vie.

Cheikh Ndiaye a été arrêté pour une affaire de vol et écroué à la prison des mineurs de Fort B

Un long fleuve tranquille qui s’est brusquement agité. C’était un mardi après-midi, lorsque le jeune Cheikh Ndiaye quitte l’atelier où il est engagé comme vulcanisateur pour se rendre à Keur Massar, une localité distante de moins de trois kilomètres de Tivaouane-Peulh. «Il m’avait toujours dit qu’il avait avec lui une petite somme et qu’il souhaitait se payer des habits à Keur Massar et à chaque fois je lui disais d’attendre qu’il y ait moins de boulot», a témoigné, hier, son employeur, Mor Ndiaye. A Keur Massar, au grouillant rond-point situé à l’entrée de cette commune, le jeune Cheikh Ndiaye est subitement pointé du doigt par une dame qui l’accuse de vol. La foule gronde alors de colère, le garçon est appréhendé et livré au gendarme en faction qui le conduit à la brigade de gendarmerie située juste à un jet de pierre. Face aux enquêteurs, Cheikh décline son âgé et explique qu’il est né en 2002, puis il livre sa version sans toutefois convaincre les enquêteurs. Au terme de sa garde à vue, il est installé dans une fourgonnette, puis conduit au tribunal où le juge le place sous mandat de dépôt et l’envoie à Fort B, la prison des mineurs sise à Hann. Dans cette prison, Cheikh prend ses marques et attend sagement que son procès soit programmé.

«J’ai eu mal au tribunal de Pikine quand j’ai aperçu mon fils»

Au quartier Baol de Tivaouane-Peulh, ni ses parents, ni son employeur, encore moins ses camarades ne s’inquiètent outre mesure de son absence. Tout le monde pense qu’il est allé passer quelques jours chez son grand-père à Nord-Foire. Le garçon qui a grandi à Nord-Foire avant que sa famille ne décide plus tard de venir s’établir à Tivaouane-Peulh, avait l’habitude d’aller rendre visite à son grand-père les week-ends. «Nous pensions qu’il était là-bas», souffle son père Moussa Ndiaye, loin d’imaginer que son fils croupit à la prison pour mineur. Puis lorsque la famille a appris que Cheikh n’est pas à Nord-Foire, des recherches sont très vite déclenchées. Ce n’est qu’une semaine plus tard que le téléphone du papa a enfin sonné pour donner des nouvelles du jeune Cheikh. De mauvaises nouvelles. Au bout du fil, une dame (on ignore si c’est le régisseur) agent de l’Administration pénitentiaire en fonction à la prison des mineurs, informe le père. «Bonjour ! C’est votre fils Cheikh Ndiaye qui m’a fourni votre numéro. Il faut votre présence pour son jugement au tribunal», lui dit la dame. Sonné par ses propos, le père du jeune garçon perd la voix, ses jambes ne tiennent plus. Dans sa tête moult questions. Il se demande comment tout cela a pu arriver sans qu’il ne soit informé. «Personne ne m’avait informé de l’arrestation de mon fils, même pas la Gendarmerie qui s’est pourtant rendu compte qu’il est mineur et qu’il doit être assisté par ses parents», s’est longuement lamenté hier le père du garçon. Dans tous les cas, plus question d’attendre, le temps file, il faut faire vite et aller au tribunal de Pikine où le procès doit avoir lieu dès le lendemain du coup de fil de l’agent de l’Administration pénitentiaire.

Au tribunal de Pikine où il s’est pointé tôt, ça a été un choc pour Moussa Ndiaye lorsqu’il a vu son garçon descendre du véhicule de l’Administration pénitentiaire et marcher côte à côte avec d’autres détenus. «Cela faisait plusieurs jours que je ne l’ai pas vu et le voir dans cet état m’a fait trop mal», raconte Moussa Ndiaye qui, pour la première fois, apprend pourquoi son fils a été envoyé en prison. «C’est au tribunal qu’on m’a dit qu’il est accusé d’avoir agressé une dame», dit-il. Puis faute d’avoir amené un bulletin de naissance prouvant que Cheikh Ndiaye est bien mineur, le procès est renvoyé. Sous le regard impuissant de son pater, le jeune garçon s’installe à nouveau dans le véhicule de l’Administration pénitentiaire et retourne à la prison des mineurs.

Pourquoi Cheikh a quitté Fort B pour la prison de Rebeuss

Lorsqu’il retourne à Tivaouane-Peulh où toute la famille l’attend, pensant qu’il allait revenir avec son fils Cheikh, Moussa Ndiaye est abattu. La démarche lente, le cœur lourd, il leur apprend alors que son fils est resté en prison. Il fallait maintenant faire vite pour retrouver le bulletin qui n’était plus dans les tiroirs de l’armoire où la famille garde la paperasse. Mais dans la famille, on se souvient tout de même que le garçon a vu le jour pendant un match du Sénégal lors de la Coupe du monde 2002 co-organisée par la Corée du Sud et le Japon. On se rappelle que c’est le jour où le Sénégal battait la France grâce à un but de Pape Bouba Diop : «C’est quand le Sénégal a marqué que mon garçon est né à l’hôpital Mame Abdou des Parcelles Assainies», déclare le père, convaincu. Qui ignore qu’il en faut plus pour convaincre le juge. Et pour ne rien arranger, l’émissaire envoyé à Diourbel pour chercher le bulletin de naissance du jeune détenu, revient avec un jugement de naissance daté de 2000. «Il pensait certainement que mon fils cherchait à obtenir une carte nationale d’identité et qu’il fallait lui donner un âge majeur», se désole le père. Une grosse erreur qui va faire migrer le jeune Cheikh Ndiaye de la prison des mineurs de Hann vers la Maison d’arrêts de Rebeuss où sont envoyés les majeurs en détention provisoire. «Lorsque j’ai présenté le bulletin de naissance au juge, il a constaté que la date de naissance mentionnée est 2000 et a décidé du transfert de mon fils vers la prison de Rebeuss», renseigne Moussa Ndiaye qui, malgré ce transfert, n’a pas baissé les bras. Il se rend fréquemment à Rebeuss pour rendre visite à son fils (il brandit le permis de visite). «J’y allais tous les jours pour lui assurer les trois repas et lui remonter le moral. C’est mon sang, je ne pouvais pas l’abandonner. Et il me disait à chaque visite : ‘’Papa, je ne suis pas l’auteur de ce qu’on m’accuse. Je n’ai volé, ni agressé personne. Je n’ai rien fait’’.»

«La dernière fois que j’ai vu mon fils vivant»

«La dernière fois que je l’ai vu, c’était mardi dernier. Je lui ai renouvelé mon soutien et je lui ai annoncé qu’on a trouvé un avocat. Je lui ai demandé de garder espoir et rester courageux. Il m’a rassuré. J’ai alors quitté la prison de Rebeuss pour retourner au tribunal où on m’a remis un papier pour m’informer que le procès est prévu le vendredi 30 août (aujourd’hui même : Ndlr). J’ai informé l’avocat qui m’a promis que les choses allaient bien se passer», récite le père. Moussa Ndiaye ignorait que c’était sa dernière conversation avec son fils. Quelques heures plus tard, dans la nuit de ce même mardi 27 août, l’ange de la mort se présente à Rebeuss et emporte deux vies dont celle de son fils Cheikh Ndiaye.

Circulant à Nord-Foire où il s’était rendu pour trouver un petit boulot et ramener quelque chose à la maison mercredi matin, Moussa Ndiaye ne se fait pas de soucis. Il est plus préoccupé par la dépense quotidienne que par autre chose. Il ignore que la seule information qui défraie la chronique actuellement dans le pays était la mort de deux détenus à la prison de Rebeuss. Les radios, ils les écoutent rarement. Et lorsque son téléphone sonne, il n’accorde aucune importance à la voix grave de son interlocuteur. «C’était la voix du Colonel N… Il m’a demandé si je suis le père de Cheikh Ndiaye, j’ai dit oui et j’ai immédiatement paniqué lorsqu’il m’a demandé de passer le voir à la prison de Rebeuss. J’ai eu de mauvaises pensées. Je me suis demandé à quoi est encore mêlé mon fils. S’il avait pris part à une tentative d’évasion. J’ai pensé à beaucoup de choses avant d’arriver à la prison où on m’a dit que mon fils est décédé pour des raisons qu’ils ignorent encore. Puis, ils m’ont demandé si je voulais voir le corps. J’ai été d’ailleurs surpris par une telle question, parce que même mort, il reste mon fils, donc je dois assumer jusqu’au bout mon rôle de père. Ils m’ont alors dit d’aller à la morgue de l’hôpital Aristide Le Dantec.»

«A la morgue, je n’ai pas reconnu mon fils Cheikh, il avait la tête enflée»

«A la morgue, lorsqu’ils ont ouvert le tiroir où il y avait le corps de mon fils, je ne l’ai pas reconnu. Il avait la tête enflée et je l’ai fait remarquer à celui qui m’a ouvert le tiroir. J’étais vraiment en colère. J’ai compris qu’il s’est passé quelque chose. Je me suis retenu et j’ai évoqué Allah et prié sur le Prophète Mouhamed (PSL). J’avais très mal…»

ALASSANE HANNE

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.