Les sanctions américaines contre le pétrole iranien ne visent pas que Téhéran

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iGFM-(Dakar) Washington veut priver l’Iran de précieuses ressources en interdisant à huit pays d’importer de l’or noir iranien. Une mesure qui pourrait aussi faire les affaires des producteurs de pétrole américain, tout en servant d’arme contre Pékin.

Donald Trump a sorti l’artillerie lourde contre Téhéran. Le président américain a décidé, lundi 22 avril, de mettre fin aux exemptions qui permettaient encore à huit pays – dont la Chine, l’Inde et la Turquie – d’importer du pétrole iranien. Officiellement, Washington veut « porter à zéro » les exportations iraniennes d’or noir et « priver le régime de sa principale source de revenus », a indiqué la Maison Blanche. Mais ce durcissement des sanctions américaines risque d’avoir des répercussions bien au-delà de l’Iran.

« Le but principal de l’administration Trump est de mettre autant de pression que possible sur Téhéran en espérant forcer le pays à revenir à la table des négociations [sur la question du nucléaire iranien, NDLR] », note Ali Ghezelbash, directeur associé et spécialiste du pétrole iranien au cabinet britannique de conseil Critical Resource, contacté par France 24.

Coup de pouce aux producteurs américains de pétrole de schiste

Mais pour lui, cette escalade des sanctions « renforce surtout ceux qui, en Iran, prone la plus grande intransigeance possible à l’égard des États-Unis ». Dans le contexte politique interne iranien, « il devient de plus en plus dur de défendre une reprise des négociations avec Washington, lorsque le sentiment qui domine est qu’on ne peut pas faire confiance à Donald Trump », résume Ali Ghezelbash.

La fin des exemptions risque, en outre, de ne pas avoir les effets économiques escomptés par Washington. « Il devrait y avoir une baisse des exportations iraniennes, qui va avoir des conséquences financières, mais certains pays – comme la Chine ou l’Inde – sont trop dépendants du pétrole iranien pour s’en passer complètement », estime Céline Antonin, spécialiste des questions pétrolières à l’Observatoire français des conjonctures économiques, contacté par France 24. Pour elle, Pékin ou New Dehli peuvent contourner la sanction américaine – qui consiste à interdire tout achat de pétrole en dollars -, en utilisant, par exemple, une autre monnaie (comme le yuan chinois).

Cette offensive contre les exportations de brut iranien risque donc de faire long feu. Mais l’initiative américaine pourrait se révéler plus efficace sur d’autres fronts. En fermant le robinet à pétrole iranien, ce qui a eu pour conséquence une hausse du prix du brut, Donald Trump fait, par ricochet, le jeu des producteurs pétroliers américains. Ces derniers ont, en effet, besoin que le pétrole se vende cher car le gaz ou pétrole de schiste (la spécialité américaine) coûtent davantage à extraire que le pétrole traditionnel iranien ou saoudien.

« Il existe, depuis 2016, un conflit entre les pays de l’Opep, d’un côté, et les États-Unis, de l’autre, pour gagner des parts de marché », rappelle Céline Antonin. Les premiers poussent pour maintenir les prix sous un certain seuil afin que le pétrole reste profitable pour eux, tout en décourageant les investissements dans les exploitations nord-américaines. En novembre 2018, l’Opep et la Russie se sont, d’ailleurs, mis d’accord pour augmenter leur production d’or noir dans le but avoué de faire baisser les prix et rendre, de ce fait, les champs pétroliers aux États-Unis moins rentables.

« Ce n’est peut-être pas la motivation principale, mais l’administration Trump a sûrement eu à l’esprit l’idée qu’en tirant les prix du pétrole vers le haut, ces sanctions favoriseraient les efforts des producteurs américains de pétrole de schiste pour grapiller des parts de marché aux pays de l’Opep », estime Céline Antonin. Une stratégie qui n’en demeure pas moins risquée. En effet, cette envolée du cours du brut va se traduire « par une hausse des prix à la pompe pour le consommateurs américains », souligne Ali Ghezelbash. Cette augmentation du prix de l’essence pourrait avoir des conséquences politiques négatives pour un président aussi obsédé que Donald Trump par son image de grand défenseur du pouvoir d’achat des Américains. D’autant plus qu’il est déjà en campagne pour l’élection présidentielle de 2020.

Cadeau au Saoudien, punition pour les Chinois

Mais Donald Trump n’en oublie pas pour autant que les Saoudiens sont ses principaux alliés dans la région. Après l’annonce du durcissement des sanctions contre l’Iran, Mike Pompeo, le secrétaire d’État américain, a annoncé être en discussions avec « l’Arabie saoudite et les Émirats arabes » pour que ces deux pays deviennent les nouveaux fournisseurs des huit pays privés d’accès au marché iranien. Traduction : les États-Unis veulent que leurs amis dans la région vendent davantage de pétrole que l’Iran, grand adversaire de Riyad pour le rôle de leader régional. « Cela fait deux ou trois ans que ces deux pays poussent les États-Unis pour qu’ils durcissent le ton à l’égard de l’Iran. En outre, la perspective de vendre davantage de pétrole plus cher est une bonne affaire pour eux, à court terme », résume Ali Ghezelbash.

L’ambition américaine d’avoir le pétrole, l’argent du pétrole et le sourire de l’Arabie saoudite risque, cependant, de montrer rapidement ses limites. En effet, même si Riyad a les ressources pour prendre le relai de l’Iran, son pétrole n’est pas le même que celui vendu par Téhéran. L’or noir iranien « est plus lourd que celui extrait en Arabie saoudite, et l’un ne peut pas simplement remplacer l’autre », précise Céline Antonin. Riyad risque, aussi, de trouver que le pétrole cher n’est pas une si bonne affaire pour le royaume à plus long terme, « si cela signifie qu’il perd des parts de marché au profit des États-Unis », estime Ali Ghezelbash.

Enfin, dans cette affaire, les États-Unis « utilisent l’Iran pour atteindre la Chine et prendre l’avantage dans son conflit commercial avec Pékin », estime Céline Antonin. En essayant de priver son adversaire économique du moment d’un fournisseur essentiel de pétrole, Washington « essaie peut-être de mettre la pression sur la Chine, qui va avoir du mal à trouver des alternatives rapidement », reconnaît Ali Ghezelbash.

Mais là encore, les experts interrogés jugent le calcul risqué. « Cela peut amener les Chinois à se montrer plus conciliants [dans l’espoir que Washington réinstaure une exemption pour eux, NDLR], mais peut aussi durcir encore davantage les tensions et entraîner des nouvelles mesures protectionnistes de part et d’autres », résume Céline Antonin. Le durcissement des sanctions contre l’Iran ressemblent donc à un coup de billard à multiples bandes. Reste à savoir si l’administration Trump a bien envisagé toutes les conséquences possibles de son acte.

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