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mardi, 28 mars 2017
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L’espace de Ndèye Takhawalou : Quarante ans, Sénégalaise, toujours dans le pétrin

L’espace de Ndèye Takhawalou : Quarante ans, Sénégalaise, toujours dans le pétrin

 

L’OBS – La mal-aimée

Elle n’était qu’un enfant de plus pour son père, qui en avait déjà onze à sa naissance. Il était un père qui s’était octroyé un quota d’amour pour ses enfants, parce que son cœur exigu ne pouvait les aimer tous. Sa fibre paternelle n’était en réalité qu’une fibrille, qu’un rien pouvait rompre. A la place d’une vibration paternelle, il n’y avait qu’indifférence et la petite fille ne pouvait se résoudre à ce détachement du père, à ce flegme accablant. Elle se sentait fautive, sans savoir d’où jaillissait le dédain du père. Son éloignement affectif  désagrégeait en elle l’insouciance des premières années de vie. Elle était une exilée dans sa propre famille. De tous les enfants du père, c’était pourtant elle qui avait le plus besoin de son affection : elle était née avec un immense désir de tendresse, dévoilé clairement par ses grands yeux laiteux. Elle mendiait sans cesse le regard du père, qui ne s’attardait jamais sur elle. Elle cherchait à croiser ce regard qui la survolait sans jamais la voir. Elle voulait nouer avec ce regard une relation de complicité, mais c’était trop demander à ce père. La petite fille a commencé à se sentir à l’étroit dans ce monde, devant ce père pour qui être dignitaire était se draper dans l’insensibilité, comme dans ses boubous en bazin amidonnés, qui crissaient à chacun de ses gestes, devenant ainsi l’hymne grinçant de sa notabilité. La musique de son inaccessibilité. Son père avait dans le foyer un petit appartement confortable, c’est là qu’on lui servait son poulet au dîner, son lait caillé et ses fruits. Il était le pacha. A six ans, la petite fille était déjà grave et soucieuse, elle était déjà tourmentée par l’équation de l’amour paternel qu’elle ne pouvait résoudre. Elle ne se lassait pas de faire des évaluations, dans son petit cerveau, elle jaugeait les probabilités. Un samedi en fin d’après-midi, une solution s’était profilée dans son esprit. Elle avait demandé à sa mère de la coiffer, de lui faire deux pompons. Elle avait mis sa robe en vichy bleu et blanc, celle avec un énorme nœud au dos, qui lui donnait l’air d’un grand papillon prêt à s’envoler. Elle avait mis aussi ses jolies chaussures de ville et est allée timidement frapper à la porte de l’appartement paternel, pour se faire admirer, pour qu’il se dise que sa fille est une beauté et qu’il est fier d’elle.

Il ne l’avait pas plus regardée que les autres jours. En la saluant, il avait promptement retiré sa main, avec un empressement blessant et la petite fille est restée debout, égarée. Le père agacé par sa présence, lui a hurlé : «Vas-t-en, j’attends de la visite.» La petite fille est retournée sur ses pas, décontenancée. Elle est allée se blottir dans son fauteuil préféré devant la télévision, ses larmes brouillaient les images. Au générique de ce dessin animé, son petit corps fluet était secoué par des sanglots. Lorsque sa mère lui a demandé ce qui la faisait pleurer, par pudeur, la petite fille n’a pas parlé de son père, qui l’avait renvoyée de son appartement. Elle a répondu qu’elle pleurait parce que la mère de Bouba, le petit ourson, est morte et que dans la nuit noire et glacée, il est seul avec sa sœur, Frisquette. La mère, afin de la distraire, l’avait emmenée à la Sonadis du coin pour lui offrir un paquet de biscuits fourrés Lemon et une bouteille de Seven Up. Elle a fait semblant d’être heureuse devant sa mère, mais la nuit, elle a encore pleuré, se glissant ainsi lentement dans la peau d’une mal-aimée.

Ndèye Takhawalou

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Un commentaire

  1. J’adore tes post ma chére……que je cherche desesperement des fois….et je me demande bien pourquoi tu publierais pas sur un blog…ou simplement sur une page facebook.

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