Madické Niang : La longue marche politique

Politique

IGFM – Après près de quarante ans de vie politique, Me Madické Niang a décidé de se retirer de la scène. Trajectoire militante d’un avocat qui a fait du militantisme politique une aventure et non un moyen.

«Fii Todj na!» L’expression est vite devenue virale. De slogan de campagne pour une Présidentielle, qui vit de sombres «heurts de démarrage», elle est passée à thérapie comportementale. Un soft traitement de la névrose politique d’un peuple sénégalais habitué, à pareils rendez-vous avec son histoire électorale, à vivre les tourments sanguinaires des «factions» rivales, à marcher dans la pénombre des grosses écuries politiques. Et puis… Fiat lux ! Comme dans la Genèse, Madické Niang fut. En lumière salvatrice. Avec son phrasé «Ndar-Ndar», caractérisé par une prédominance des hautes fréquences, des voyelles, le candidat embarque tout le pays dans sa…voix. Jusque-là héraut de la bataille de libération du Pds où il a écrit quelques chapitres – dans l’Opposition comme au Pouvoir – Madické est devenu héros du vivre ensemble. Une façon pour cet avocat, qui a blanchi sous le harnais, de montrer que chez lui, la politique est une aventure pour combattre les horreurs citoyennes et non un moyen de s’amasser éternellement des honneurs républicains. Un happy-end pour un engagé politique volontaire dont la trajectoire militante n’a jamais trempé dans la haine.

Du Rnd au Pds de Wade 

 Avec ce retrait de la vie politique – dont l’acte final a été paraphé ce vendredi 13 décembre 2019 à Touba-, c’est une carrière politique de près de quarante longues années qui prend fin. Une symbolique sortie de piste qui inscrit à jamais le nom de Me Madické Niang dans les annales de l’histoire politique du Sénégal. Me El Hadji Amadou Sall, ami et compagnon de lutte de Me Madické Niang au Pds pendant plusieurs années, explique : «Madické Niang est le genre de personne à l’approche facile, mais avec de fortes convictions. Il a un parcours politique à la fois atypique et peu connu. Les gens pensent qu’il est novice en politique. Madické Niang étudiant, était dans le milieu politique et le mouvement syndical. Un jeune étudiant à la fois Maoïste et un des fondateurs du Dahira Mouride des étudiants et il faisait beaucoup de politique. Il était militant du Rnd et a fait partie du comité d’entreprise du barreau. Au Rnd, il y avait les comités de quartier et les comités d’entreprise. Me Babacar Niang, un des secrétaires généraux adjoints du Rnd, était avocat et il animait un important comité de section qui regroupait une cinquantaine d’avocats. Madické en faisait partie et faisait partie des avocats les plus actifs à la fois sur le terrain politique comme au niveau de la réflexion doctrinale. C’est après qu’il a rejoint le Parti démocratique sénégalais (Pds).» Dans ce parti libéral, Me Madické Niang se rapproche très vite du secrétaire général, Me Abdoulaye Wade. Dont il deviendra le bras droit, l’autre manche de la paire de ciseaux qui coupe les différents modèles de gouvernance proposé par le Pape du Sopi au peuple.

Il faut remonter aux années 1980 pour comprendre l’intimité des liens qui unissent Madické Niang au clan Wade. À l’époque, Abdoulaye Wade, virulent opposant au régime de Abdou Diouf, multiplie les critiques contre le régime socialiste et, par conséquent, les séjours en prison. Madické Niang, jeune avocat, vient de prêter serment au barreau de Dakar et évolue dans les réseaux d’opposition. «En 1985, Wade avait été arrêté lors d’une manifestation pour la libération de Nelson Mandela. Madické Niang, qui militait pour la défense des droits de l’homme, s’était porté volontaire pour le défendre. Wade l’a rapidement repéré et ne l’a plus lâché», se rappelle El Hadj Amadou Sall. Les années passent et la complicité entre les deux hommes grandit. Me Madické Niang assiste Me Wade dans toutes les affaires judiciaires où son nom est cité. Il fait aussi office de conseiller spécial de Wade. «Je les ai trouvés ensemble en 1988. Ils ont toujours été de grands amis, des complices. Ils étaient comme deux larrons en foire. Abdoulaye Wade ne faisait rien sans informer Madické Niang. Madické voue un grand respect, une grande admiration à Abdoulaye Wade, ça il faut le reconnaître. Tout ce qu’Abdoulaye Wade lui demande de faire, il le fait sans état d’âme. Madické aime beaucoup Wade», reconnait Pape Samba Mboup, ancien Chef de cabinet de Me Wade, frère de parti de Me Madické Niang, témoin de la grande complicité entre les deux hommes. Les premières années, l’avocat se tient en retrait des instances dirigeantes du parti, mais n’hésite pas à mettre la main à la poche pour soutenir la cause. Il fait partie des contributeurs du Pds, mais surtout des hommes qui ont toujours un bâton de pèlerin pour arrondir les angles, s’il y a une brouille.

Médiateur de l’ombre

Depuis des décennies, Me Madické Niang traine  la réputation d’homme de dialogue. Dans les rangs des libéraux, beaucoup le décrivent comme un «diplomate dans l’âme», «affable et courtois», l’ami de tout le monde. Un homme qui sait comment arrondir les angles et éteindre les conflits. Médiateur de l’ombre, il intervient dans les relations entre Wade et ses adversaires politiques, mais aussi entre Wade et le pouvoir religieux. Me Sall se  rappelle : «Madické Niang a joué aux bons offices à un moment donné entre Me Wade et quelques chefs religieux et entre Me Wade et Abdou Diouf. Il avait cette tactique qui faisait qu’il intervenait souvent dans les situations conflictuelles. Il a une certaine intelligence politique et une certaine adresse politique. Il ne sort pas du néant, contrairement à ce que les gens pensent, en s’imaginant qu’il est venu comme ça au Pds, sans avoir une expérience politique antérieure. Il a toujours été là, un ami du Président Wade. Il était à la fois son ami et un de ses avocats, un intermédiaire sur certaines affaires politiques entre Wade et le pouvoir de Diouf.»

Modou Diagne Fada a lui aussi été témoin de l’intimité entre Wade et Madické Niang. Ancien secrétaire général de l’Union des jeunesses travaillistes libérales (Ujtl), il a longtemps cheminé avec Me Madické aux côtés de leur mentor, Me Wade. «Madické Niang a aussi été un grand médiateur, il a joué beaucoup de médiations entre des responsables du Pds, y compris moi-même, jure Fada. A plusieurs reprises, j’ai eu quelques difficultés avec le président Wade et il a été amené à faire la médiation. Et je sais que son rôle de médiation dépassait parfois le cadre du parti, il a aidé, à plusieurs reprises, le président Wade à se rapprocher de l’opposition, et il le faisait dans la plus grande discrétion.» En 1991, il est au cœur du rapprochement entre Wade et Diouf, qui débouchera sur la formation d’un gouvernement d’union nationale. Leur relation sera encore renforcée par la retentissante affaire de l’assassinat du juge Babacar Sèye, en 1993, dans laquelle Madické Niang défendra bec et ongles le patron du Pds.

Une relation qui malgré les dures conditions d’opposants résiste au temps, jusqu’à l’accession de Me Wade au pouvoir, le 19 mars 2000. Abdoulaye Wade place Madické Niang à ses côtés. Sous le premier mandat de Wade, il est ministre de l’Habitat, de 2002 à 2003, ministre de l’Énergie et des mines, de 2003 à 2006, puis ministre des Mines et de l’Industrie, entre 2006 et 2007. En 2007, Wade est réélu et Madické Niang monte en grade. De ministre, il passe à ministre d’État, garde des Sceaux, ministre de la Justice, de 2007 à 2009 puis ministre des Affaires étrangères, d’octobre 2009 à avril 2012. D’importantes réformes judiciaires, dont l’application des peines (notamment la réduction des détentions préventives), portent sa signature, selon de nombreux acteurs du secteur. Me Madické Niang reste fidèle à Wade durant ses douze années au pouvoir. Il est à ses côtés le 24 février 2012, quand Me Wade est défait par Macky Sall. Et quand tout le monde pensait qu’il irait s’installer à son domicile du Point E, Me Wade élit domicile à Fann Résidences chez Madické Niang. «Madické a déménagé et l’a laissé là-bas avec sa famille, rappelle Pape Samba Mboup. Chaque matin, il venait s’enquérir de l’état de santé de Wade qui lui confiait des missions. Ils avaient de très bonnes relations.» Des relations très poussées. Quand Karim Wade, fils de Me Wade, est emprisonné, Madické Niang a eu mal. Il se constitue pour sa défense, mais n’arrive pas à le tirer des griffes de la justice. Karim Wade est condamné à six ans de prison par la Cour de répression de l’enrichissement illicite (Crei).  En juin 2016, une probable libération de Karim Wade à la faveur d’une grâce présidentielle, est agitée. C’est Madické Niang qui est au cœur des discrètes tractations menées avec les autorités sénégalaises et qataries pour exfiltrer le détenu le plus célèbre du pays vers le petit émirat. C’est encore lui qui accueille ensuite Karim Wade en pleine nuit, dans sa villa des Almadies, avant que celui-ci ne s’envole pour Doha. «C’était devenu une affaire de famille», avoue Pape Samba Mboup. Une très  grande complicité entre Me Madické Niang et Me Wade qui n’a pas pu résister à la réalité de la politique. 

Brouille avec Wade 

La relation idyllique entre les deux prend une tournure brusque et inattendue. Craignant l’invalidation de la candidature de Karim Wade, Madické Niang prend son courage à deux mains et dépose sa candidature pour la présidentielle de février 2019 tout en continuant de revendiquer son appartenance au Parti Démocratique Sénégalais. «J’ai satisfait aux conditions qui concernent le parrainage et qui concernent tant d’autres questions. Karim aussi a franchi ce cap. L’avenir appartient au tout-puissant, mais je suis un homme d’honneur; quand une déclaration est faite, je ferais tout pour la respecter», expliquait Madické Niang. Wade estime que son avocat et compagnon l’a trahi en déposant une candidature parallèle à celle de son fils Karim.

L’ancien président Abdoulaye Wade déménage de chez Madické Niang. Un acte fort qui conforte le divorce entre les deux hommes politiques.  Elu député en juillet 2017, sous la bannière du Pds, Président du groupe parlementaire « Liberté et démocratie », il démissionne de la présidence de ce groupe et rend à Wade son mandat de député. Une séparation douloureuse entre les deux hommes, à laquelle personne ne s’attendait, tellement Me Madické Niang est resté fidèle à Wade. «C’est juste un quiproquo», disait Pape Samba Mboup, priant pour qu’ils se retrouvent. Son vœu sera exaucé grâce à la médiation entreprise par le Khalife Général des Mourides, Serigne Mountakha Mbacké. C’est son frère Serigne Issakha Mbacké qu’il envoie auprès de Me Wade et Me Madické pour jouer les bons offices. Une médiation réussie puisque les deux hommes finiront par se retrouver.

Madické Niang, c’est surtout ce fidèle talibé, très connu pour son attachement à la confrérie des mourides, mais qui a su entretenir de bonnes relations avec toutes les familles religieuses du Sénégal.  Pour certains, c’est l’homme du «consensus» dans le milieu politique. Même si Me El Hadji Amadou Sall préfère le terme homme de «confiance». Il dit : «Je ne pense pas qu’il soit un homme de consensus. Je suis un ancien homme de gauche. Les conciliateurs sont des liquidateurs. Il est en intelligence avec beaucoup de personnes, mais il n’était pas un homme de consensus, parce que s’il était un homme de consensus, quand il s’est présenté à l’élection présidentielle, le Pds en entier l’aurait suivi. Un homme de consensus n’existe pas. Me Madické Niang est un homme pour qui les gens ont du respect. Dans des situations conflictuelles, il joue toujours aux bons offices parce qu’il a de bonnes relations avec les gens. C’est un homme en qui on peut avoir confiance. Un homme en qui on a confiance est plus important qu’un homme de consensus. Dans les moments difficiles, on peut lui faire confiance pour jouer aux bons offices et essayer de rabibocher les uns et les autres et il le réussit d’ailleurs. Sur certains aspects importants, il est capable de mettre ses intérêts à l’écart et d’intervenir pour faire en sorte que les gens puissent faire la paix.»

Admiré par presque toute la classe politique, Me Madické Niang se prépare à lancer un parti politique. Il se rend à Touba pour un énième ziar auprès du khalife des mourides. A la surprise générale, le marabout lui demande de quitter la politique. « (…) Je ne veux pas que tu sois dans un parti politique, même s’il n’y a rien de mal à ça. Je veux que tu sois Madické Niang, talibé de Serigne Touba, qui ne se consacre qu’aux préoccupations des Sénégalais», lui dit Serigne Mountakha. Madické Niang, tout souriant, dit au marabout qu’il saisit le sens de son message, de son «Ndigel». Un «Ndigel» qu’il suit à la lettre en officialisant, ce vendredi, dans la cité religieuse de Touba, son renoncement à la création d’un parti politique. Son départ définitif du champ politique.

CODOU BADIANE

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