Ngouda Mboup, le mystique porteur d’eau de Maodo 

Société

IGFM – La maison de Maodo Malick Sy n’avait pas de puits. Pour en avoir, le guide religieux, ancêtre de la famille Sy de Tivaouane, bénéficiait des services bénévoles de Ngouda Mboup, muezzin de la mosquée. Un serviteur dévoué à Maodo dont «L’Obs» retrace ici le parcours.

C’est l’histoire d’un petit bout d’homme volontaire, au courage chevillé au corps et aux bras assez puissants pour pousser des montagnes. Un porteur d’eau particulier dévoué au service de Maodo. Plus connu sous le nom de Ngouda Mboup, Maodo l’a rebaptisé Mouhamadou Ngouda Mboup. Il n’avait même pas le physique pour porter sur ses frêles épaules 40 litres d’eau sur une courte distance. Pourtant, il l’a fait pendant des années sur 5 kilomètres par une prouesse mystique qui relève du miracle. Il lui fallait juste dire, «Barké El Hadj Malick Sy». Par ce phrasé simple, Ngouda pouvait soulever des montagnes sans rechigner. Sans ciller. L’on raconte dans l’histoire jamais écrite à Tivaouane qu’il a été parmi les premiers disciples à faire allégeance à El Hadji Malick Sy.

A cette époque singulière de manque d’eau où les populations se lavaient presque une fois par mois au puits de Ndiandakhoume, il était très difficile de trouver de l’eau propre pour se purifier et faire ses devoirs religieux. Alors, Ngouda Mboup, la trentaine, s’était porté volontaire pour fournir de l’eau au guide religieux. Les deux hommes avaient en commun des aînées au même prénom chantant de Fatou.

Des corvées d’eau «mystiques»

Né vers 1864 à Bitiw, un village sis à 5km de Tivaouane, Ngouda Mboup est issu d’une grande famille de griots originaires d’Aéré Lao, dans le Fouta. A bas âge, il rejoignit son oncle Serigne Fadiagne Daga Mbaye à Tivaouane. Il y exerça le métier de commerçant. Quand El Hadji Malick a été sollicité par des notables de Tivaouane pour leur faire des «Tafsirs» durant le ramadan, le guide religieux avait posé des conditions, dont la fourniture en eau potable propice à faire des ablutions. C’était très difficile à l’époque. El Hadji Malick Sy qui était retourné à Ndiarndé, avait demandé comme conditions pour s’établir dans la cité, un toit, des terres à cultiver et de l’eau pour sa purification. Les notables avaient consenti à tout lui fournir, mais ils ne pouvaient pas lui garantir de l’eau propre pour les ablutions, entendu que les quelques puits qui existaient n’étaient pas couverts. L’année suivante, il était revenu pour faire le «Tafsir» aux notables de la cité religieuse durant la période de Ramadan. Fadiagne Daga Mbaye avait recommandé à son neveu Ngouda Mboup de se porter volontaire pour lui fournir l’eau dont il avait besoin. Ngouda s’est alors approché de El Hadji Malick Sy alors qu’il venait de terminer son «Tafsir» pour lui dire qu’il s’engage à lui fournir l’eau nécessaire pour sa purification avant les prières. Ngouda Mbaye est allé chercher le matériel nécessaire, notamment un canari, une corde, des bassines, un bac à eau, entre autres, pour puiser de l’eau du puits. Aidé par ses voisins, Ngouda a nettoyé le puits en enlevant les objets tombés dedans et l’argile restée au fond jusqu’à une régénération de l’eau. Il a ensuite cherché un couvercle pour fermer le puits. Tous les jours, il quittait Tivaouane après la prière de Guéwé (20H) avec son canari, il revenait vers 04H du matin avec son canari rempli d’eau sur la tête. Son petit-fils Mansour Mboup jure que son grand-père n’avait pas les épaules assez larges pour porter le canari. Mais, il s’acquittait de cette charge sans trop savoir par quel miracle. «Quand il terminait de remplir le canari, il le portait sans l’aide de personnes sur une distance de 5 kilomètres. Et pourtant, quand il s’est engagé à faire les corvées d’eau, il n’avait pas la force physique de porter une bassine d’eau. Je pense qu’il devait y avoir une explication mystique derrière son acte», confie-t-il. Il renseigne que les épouses et les esclaves de son grand-père n’ont jamais participé à la corvée d’eau. Il l’assurait seul pour permettre à El Hadji Malick Sy de faire ses ablutions. Cette eau servait aussi de boisson pour le marabout. D’ailleurs, un jour, Seydi El Hadji Malick Sy lui fera remarquer que la corvée d’eau était très difficile. Il lui jura que lorsqu’il prononce l’intercession en son nom «barké Seydi El Hadji Malick Sy», il ne sentait même pas qu’il avait une lourde charge sur sa tête. Le sacerdoce durera cinq ans. En 1905, El Hadji Malick Sy fit creuser un puits dans sa maison en face de sa Zawiya. A cette époque, El Hadji Malick Sy demanda à Mouhamadou Ngouda Mboup de venir s’installer auprès de lui dans la commune. Ce que Ngouda fit après avoir eu la bénédiction du chef de village de Bitiw.

Un griot fier de ses origines

Ngouda Mboup était un griot. Mais il n’a jamais tendu la main pour avoir les moyens de sa subsistance. Il vivait du fruit de son labeur et n’a jamais sollicité du marabout sa dépense quotidienne. Mansour Mboup révèle que les épouses de El Hadji Malick Sy préparaient des repas pour plusieurs convives. Les «muqqadams» qui avaient des problèmes de dépense y allaient pour recevoir des plats pour leurs familles. Mais Ngouda Mboup n’était pas de ce lot. Il ne l’a jamais accepté. Il a toujours préféré nourrir sa famille à la sueur de son front. Mieux, à chaque fois que Sokhna Safiétou Niang, épouse de El Hadji Malick, avait un besoin d’argent, elle envoyait un émissaire chez Ngouda Mboup qui était chargé de vendre les tissus teints qu’elle fabriquait. La mère de Mame Abdoul Aziz Sy Dabakh avait une petite entreprise de teinture qui produisait beaucoup de tissus teints à l’indigo. Ngouda Mboup les proposait à la vente au marché. Et c’était un business fructueux et rentable. «Sokhna Safiétou Niang participait éloquemment à la survie de la famille de El Hadji Malick. Son action touchait ses enfants, mais aussi les disciples et les mouqqadams», signale-t-il. Ainsi, Ngouda Mboup n’a jamais accepté de se considérer comme un griot ou d’être traité comme tel. Il était au service exclusif du vénéré Seydi El Hadji Malick Sy. Il était si proche du guide religieux qu’il a pu détecter les premiers signes de la fin de son existence sur terre.

Au crépuscule de sa vie, El Hadji Malick Sy buvait et mangeait peu. Un jour, Ngouda avait dit à Serigne Babacar Sy avoir remarqué que El Hadji Malick Sy buvait entièrement les gobelets d’eau qu’on lui remettait. «C’était un signe qui annonçait la fin de son existence sur terre. El Hadji Malick Sy ne terminait jamais un verre d’eau qu’il buvait d’ailleurs au compte-gouttes. Mais mon grand-père avait constaté qu’il buvait entièrement son verre d’eau. D’ailleurs, une semaine plus tard, El Hadji Malick Sy quittait ce bas monde», indique-t-il.

El Hadji Malick Sy l’a honoré de bénédictions de son vivant. Leur compagnonnage lui a permis de renforcer sa foi ardente. Il recevait de lui des enseignements, des dictons, des anecdotes au quotidien. «Mon grand-père ne se séparait pas de El Hadji Malick entre deux prières sans recevoir de lui un enseignement ou une conduite de vie. Cela renforçait son éducation. Il était discipliné et instruit», renseigne son petit-fils. Ngouda Mboup ne posait jamais de questions en public à El Hadji Malick Sy. Après les «wasifas», El Hadji Malick demandait à Ngouda Mboup d’augmenter la lumière des lampes à pétrole. «A cette époque, la bougie constituait un éclairage de luxe. Les bourdes se faisaient avec un éclairage à lampes-tempêtes», renseigne-t-il. Quand Serigne Babacar Sy a hérité du Khalifa, Ngouda Mboup a continué à le servir avec la même intensité. Il accomplissait les mêmes tâches, excepté les corvées d’eau.

12 000 «Salatoul Fatiya» par jour

Ngouda Mboup égrenait son chapelet pour faire 12 000 «Salatoul Fatiya» par jour. Mais quand El Hadji Malick quittait ce bas monde, il était à 7 000 «Salatoul Fatiya». Le guide religieux lui avait indiqué ce nombre. «Quand Serigne Babacar Sy a occupé le Khalifat, Ngouda lui a demandé d’augmenter le nombre. Il était arrivé à un degré de dévotion si élevé qu’il en voulait encore davantage. Serigne Babacar Sy lui a donné le nombre de 12 000 ‘’Salatoul Fatiya’’ à faire tous les jours», confie-t-il. Fidèle compagnon de El Hadji Malick Sy, Ngouda s’est éteint en 1949 à l’âge de 85 ans dans le domicile que lui avait tracé le vénéré guide religieux de Tivaouane, Maodo.

OUSSEYNOU MASSERIGNE GUEYE

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