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mercredi, 15 novembre 2017
               
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Sur les traces de Serigne Bamba – Il était une foi Cheikh Ahmadou Bamba à Grand-Bassam

Sur les traces de Serigne Bamba –  Il était une foi Cheikh Ahmadou Bamba à Grand-Bassam

 

iGFM – (Dakar) Sur la route de la déportation vers le Gabon, Serigne Touba s’est arrêté 21 jours à Grand-Bassam, l’ancienne capitale de la Côte d’Ivoire, située à 45 Km d’Abidjan. Mais lors de ce passage, les versions les plus insolites se disputent le terrain aux sources documentaires de la ville de Bassam. Dans cette histoire, L’Observateur raconte le mythe et la vraie histoire du passage de Bamba à Grand-Bassam.

LE MYTHE

Grand-Bassam dormait, la nuit était noire. Le paquebot «Ville de Pernambouc» accoste sur le Wharf. Les vagues sont déchaînées, ici le paysage est de carte postale. Ce 3 octobre 1895, de l’avis de hauts dignitaires mourides d’Abidjan, Cheikh Ahmadou Bamba, 42 ans, démarche altière, descend du bateau comme s’il marchait sur des œufs et se mêle à la foule de passagers et membres de l’équipage. Le bateau est à l’arrêt pour cause de panne technique. Alors que les lamentations et vociférations vont bon train, Serigne Touba garde un silence d’or, une Zen attitude, une paix intérieure qui n’a rien à voir avec la tension ambiante. Sur ce bout de terre de Grand Bassam (45 Km Abidjan), les passagers, pareils à des spectres livrés à eux-mêmes, étaient plongés dans l’incertitude, dans le silence sidéral de ceux qui n’ont rien à se dire. En ces temps-là, Grand-Bassam ne disait rien qui vaille. C’était un trou perdu, triste à crever. Mais que la nature, dans sa générosité, avait doté d’arbres et d’herbes touffus. Cheikh Ahmadou Bamba était reclus dans ses méditations, il ne cessait de plonger dans la prière, l’esprit vif, la plume alerte, il écrivait, s’il en avait le moment.

A 42 ans, il gardait un physique ni trop gras ni trop gros. Des passagers blancs restaient des heures à l’observer, fascinés par son calme olympien, son endurance, son sang-froid. L’homme religieux est un prisonnier entre les mains des Blancs. Puisque quelques mois plus tôt, Cheikh Ahmadou Bamba Mbacké fut condamné en 1895, par le Conseil privé de Saint-Louis du Sénégal, à la déportation au Gabon, avec comme motif et grief retenus contre lui, la reconnaissance absolue de la seule autorité de Dieu, qu’il adorait exclusivement sans compromis et de n’être qu’au service du Prophète Mohamed (PSL). Pour ce périple vers le Gabon, Cheikh Ahmadou Bamba n’était armé que de sa seule foi…il n’était pas accompagné d’un seul de ses compagnons, mais escorté d’une forêt d’ennemis. Le jour, il restait à Grand Bassam, la nuit, on se précipitait de l’évacuer à la prison de Bingerville, pour des raisons de sécurité. La panne technique du paquebot devait durer 4 jours ou moins. Il a duré 20 jours, du 3 au 25 octobre 1895. Chaque jour, son lot de supplice, parce que le Cheikh faisait 30 kilomètres entre la généreuse Grand Bassam et l’austère prison de Bingerville. Sans interruption. Ici le temps tournait en rond. Sans suite dans les idées. Les mêmes passagers dardaient leur regard opaque sur les alentours de cette forêt dense, guettant le moindre danger, les mêmes ombres se confondaient avec la pénombre. Regard perçant, ton solennel, Magoumba Thiam, longue tige noire, représentant du Khalife général des Mourides en Côte d’Ivoire, confirme les échos de cette histoire marquée du sceau du témoignage. «L’on nous a raconté que Serigne Touba n’a subi aucune brimade, aucun traitement dégradant à Grand Bassam, comme il a eu à en subir au Gabon. Il passait la nuit à la prison de Bingerville, en attente de la réparation du bâteau.» Rasé de près, il porte un boubou traditionnel de couleur marron qui laisse dévisager de petites rayures discrètes. Bijoutier dans le civil, l’homme vénère Cheikh Ahmadou Bamba. Comme du reste, tous les membres du Dahira Cheikhoul Khadim, dont Aïdara Sèye est le secrétaire général. L’homme d’une soixantaine d’années a blanchi sous le harnais de la pensée mouride et est prêt à mourir avec ses certitudes du moment. Quand il parle de Bamba, il sort ses documents jaunis par le temps pour réciter une histoire contée de bouche à oreille. «En partance pour le Gabon, pour des raisons techniques, le bateau le transportant dut faire escale à Grand Bassam, du 3 au 25 octobre 1895, escale pendant laquelle, une dame, fidèle talibé mouride, du nom de Sokhna Coura Fall, venue rejoindre son mari à Bassam, se dévoua corps et âme au service du saint-homme. Et comme les Blancs tenaient à la sécurité du Cheikh, ils l’amenaient à la prison de Bingerville, à 30 Km d’Abidjan, la nuit et l’y gardaient jusqu’au lendemain», raconte Aïdara Sèye, expert-comptable dans le civil devenu, au fil des ans, entrepreneur. Cette version est la plus populaire chez les disciples mourides d’Abidjan. A chaque fois, elle déclenche l’hystérie des fidèles dans les conférences religieuses.

LA VRAIE HISTOIRE

A Grand-Bassam, ce vendredi-là, sur ses plages huppées où les restaurants s’étalent à perte de vue, le temps est clément. Un bout de fer sur une plage est le seul vestige pouvant attester de la présence d’un ancien wharf sur les lieux qui a permis au bateau transportant Cheikh Ahmadou Bamba d’accoster. Puis rien. Abdallah Ly alias Ndigueul porte un boubou vert, au rythme de ses pas, résonne une voix forte qui ne laisse place au doute. L’homme né en 1960, est un responsable du Dahira mouride de Grand-Bassam, chargé de tous les actes administratifs concernant les Mourides dans cette station balnéaire, ancienne capitale de la Côte d’Ivoire, à 45 Km d’Abidjan. L’homme ne se laisse pas apprivoiser facilement. Aux questions de journaliste, il jure la main sur le cœur, sur le Coran et répond par le même petit regard vers le ciel. La vérité sur le voyage de Cheikh Ahmadou Bamba à Grand-Bassam, lui ne met pas de mousse et sans fioriture, brise tout suspens. «Concernant le passage de Cheikh Ahmadou Bamba à Grand-Bassam, il y a plusieurs versions. Mais ce qui est sûr, c’est que le Cheikh n’est pas descendu à Grand Bassam, mais le bateau qui le transportait a accosté ici pendant 21 jours, le temps de capturer un révolutionnaire, Abouré Kouadio Amangua, à Bonoua, à 30 Km de Grand-Bassam. Et tous ceux qui disent que Cheikh Ahmadou Bamba est descendu du bateau, qu’il a été gardé dans le musée ou amené à Bingerville, sont dans le faux. Tout ça n’est pas fondé.» Disciple mouride convaincu, l’homme ne sait pas qu’il vient de réparer un mythe savamment distillé dans les consciences. Mais sur quoi cet homme s’appuie-t-il pour démonter les pièces de ce puissant puzzle ? Il inspire, les vagues sont déchaînées de curiosité, alors que des baigneurs solitaires papillonnent dans l’eau. Lui, Ndigueul, homme de mesure malgré la passion en Cheikh Ahmadou Bamba qui brille dans ses yeux, dit : «Je suis fondé à dire cela, parce que dans les archives documentaires de Grand-Bassam, Cheikh Ahmadou Bamba est passé mais n’a pas été gardé ici. Il n’est pas descendu du navire, c’est quelqu’un descendu d’un navire qu’on peut garder. Mais Il était à bord du paquebot et n’est pas descendu. Parce qu’à l’époque, le Wharf de Grand-Bassam n’avait pas de canal, les bateaux restaient à l’eau et on mettait les passagers dans des caisses.» Pendant ce temps-là, les yeux grands ouverts, Aïdara Sèye, le secrétaire général de la Fédé d’Abidjan, acquiesce à la version livrée par cet homme, puis Ndigueul s’en va dans une longue tirade pour magnifier l’œuvre du Cheikh. Comme s’il était happé par une force inouïe qui le fait parler, il ne maîtrise plus sa langue, mais c’est son cœur qui sort les mots les uns plus forts que les autres. Ndigueul n’a jamais autant répondu à son appellation de toujours, jusqu’à faire oublier son nom d’Abdallah. Il dit : «Aujourd’hui, je le jure sur le Saint Coran, si la Côte d’Ivoire brûlait, Grand Bassam ne brûlera pas, parce que le bateau de Cheikh Ahmadou Bamba y a accosté. L’on a vu la guerre qui s‘est passée, partout les gens étaient tendus, sauf à Grand-Bassam, où on venait même se réfugier, parce que c’est un symbole de paix. Personne ne sait qui est Cheikh Ahmadou Bamba, sauf Dieu qui l’a créé. On n’a besoin de rien, si ce n’est Cheikh Ahmadou Bamba.» Sur les visages qui longent ce fer rouillé, seul vestige qui reste du wharf où le bateau avait accosté, l’émotion est perceptible. Alioune Thiam, Vice-Président du Dahira Khidmatoul Khadim de Côte d’Ivoire, la quarantaine, boubou gris, barbichette bien taillée, a du mal à aligner deux phrases. «Je rends grâce à Dieu d’être venu jusqu’ici. Je ressens au plus profond de moi une fierté de faire partie des disciples de Cheikh Ahmadou Bamba qui a élevé au rang de dignité la peau noire», bredouille-t-il. En écho, Aïdara Sèye y va de ses prières pour que cet espace soit acheté par la communauté mouride à des fins de commémoration. Sur cet amas de fer centenaire restant du Wharf, les disciples mourides, venus en pèlerinage, multiplient les prises et les vagues alors déchaînées, se calment le temps de laisser crépiter les flashs…il était une foi un paquebot qui a accosté avec à son bord, le fondateur du Mouridisme, Cheikh Ahmadou Bamba.

MOR TALLA GAYE (ENVOYE SPECIAL A ABIDJAN)

ENCADRE

Sokhna Coura Fall, l’héroïne cachée de Grand-Bassam

Sa tombe est devenue un lieu de pèlerinage pour les disciples mourides. Elle repose au cimetière musulman de Grand-Bassam, on chemine la gorge nouée vers un lieu de repos éternel encerclé par un mur construit à la va-vite. L’histoire de cette femme dévouée à Cheikh Ahmadou Bamba est connue de tous ici. Il faut remonter le temps et aller à Diourbel pour fixer dans le marbre l’histoire de cette femme avec Serigne Touba. C’est dans cette terre aride du Baol que les deux se sont connus. Alors le lien établi entre les deux pour montrer que c’est cette femme venue rejoindre son mari à Bassam qui se dévoua corps et âme au service du saint-Homme, ne repose pas sur la logique, puisque Serigne Touba n’est jamais descendu du bateau. C’est encore le natif de Grand-Bassam, Abdallah Ly alias Ndigueul, qui s’y colle pour rétablir la vérité des faits, puisqu’il a connu Sokhna Coura Fall de son vivant. «Sokhna Coura Fall a connu Cheikh Ahmadou Bamba à Diourbel au Sénégal. Avant de venir rejoindre son mari en Côte d’Ivoire, elle était partie voir Cheikh Ahmadou Bamba, pour des bénédictions et le Cheikh lui a dit : ‘’Coura Fall, tu n’auras pas d’enfants, mais tu auras plus que des enfants’’ et elle est venue rejoindre son mari», raconte Ndigueul. Elle habitait une maison en baraque, seule sa chambre à coucher était en dur…La prédiction de Serigne Touba s’avéra une réalité tangible. Jusqu’à sa mort, Sokhna Coura Fall ne connut pas les joies de l’enfantement. Mais, elle a vécu jusqu’à 110 ans et sur son lit de mort, elle a appelé des témoins pour leur dire que sa cour qui lui appartenait légalement, elle la donnait en guise de Adiya à Cheikh Ahmadou Bamba. Son rappel à Dieu, le 5 avril 1976, était une date triste pour tous les habitants de Grand-Bassam. «Nous tous sommes nés devant elle, nous venions les vendredis la trouver, elle nous donnait des bonbons, des biscuits et ne cessait de répéter Dieureudieuf Serigne Touba, cey Serigne Touba.» Aujourd’hui, la prédiction est devenue une réalité, puisque sa demeure en baraque qu’elle avait donnée au Cheikh, est devenue la maison Keur Serigne Touba à Grand-Bassam et les jeunes sénégalais qui y ont séjourné se comptent par dizaines de milliers. «Elle a eu plus qu’elle n’en voulait d’enfants», sourit Abdallah Ly alias Ndigueul. Aujourd’hui, la maison Keur Serigne Touba à Grand-Bassam, bâtiment en dur de 300m2 qui sert de mosquée et de dortoir, dispose de toutes les commodités. Et tous les papiers y afférant sont entre les mains de Serigne Mourtada Ibn Cheikh Abdou Lahad Mbacké, chargé de l’éducation des fidèles et des pratiques cultuelles à Grand-Bassam. Les travaux sont allés très vite. En 2004, le Dahira Khidmatoul Khadim aide, par le biais d’un architecte, à dessiner les contours de la maison de Keur Serigne Touba. Puis, le Jawrigne du Khalife général des Mourides, Serigne Mourtada Mbacké, fils du défunt Khalife général, demande que l’on suspende les travaux. Ce, jusqu’en 2013 où les travaux ont repris et en dix mois, le bâtiment a été livré.

M.T.GAYE (Envoyé spécial en côte d’Ivoire)

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