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vendredi, 12 janvier 2018
               
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Voyage à Bofa-Bayotte, dans la forêt des morts

Voyage à Bofa-Bayotte, dans la forêt des morts

 

iGFM – (Dakar) Bofa Bayotte, le nom est entré dans l’histoire : par effraction. Et heurte toutes les âmes sensibles, à cause de la cruauté sans précédent qui s’est abattu sur de pauvres exploitants forestiers, tombés entre les mains des rebelles du Mouvement des forces démocratiques de la Casamance. L’Obs a été le premier média à entrer dans ce village, qui tient désormais le sinistre record du plus lourd drame civil depuis l’éclatement du conflit armé en Casamance.

 

Avant Bofa, c’est la peur. A Bofa, c’est la mort. L’exécution, la barbarie. Après Bofa, c’est la consternation. Enfoui au cœur de la basse Casamance, entre Niaguis et Nyassia, Bofa-Bayotte a la forme d’un bunker, l’élégance d’une vierge. Un carré sauvage peuplé d’une centaine d’âmes bercées par le souffle humide de la forêt. Il l’aurait pu être, mais le coin n’est pas un morceau de bonheur. Il ne l’a jamais été d’ailleurs. Avant les évènements de samedi dernier, qui ont coûté la vie à 13 exploitants forestiers (14, avec la découverte du corps du seul porté disparu), Bofa était déjà dévasté par la mort. Et avant que la presse en imprime le mythe en lettres létales, classant cette affaire au premier rang des pires drames civils du conflit casamancais, le village Manjak avait laissé son âme en errance dans cette foret dense et piégeuse. Qui l’entoure, qui l’étouffe. A gauche, se tient Mpack, debout sur la 54, route de Bissau, portant fiévreusement son lot d’égorgés, d’éventrés et d’amputés. A droite, se dresse Bouhouyou, encore bruissant des sanglots longs des canons et des AK47. Au sud, s’élance Toubacouta, sa forêt de bois Tek, objet de toutes les convoitises, source de toutes les tueries, et son cantonnement militaire, le dernier avant l’enfer des combats. Corps à corps. Et au Nord, Babonda, un visage à coller la frousse, un village au nom chargé d’histoires et de morts. Le coin qui, après l’attaque de Mandina Mancagne, a coûté le plus d’hommes à l’Armée Sénégalaise durant les 35 ans de conflit. « Vous comprendrez donc pourquoi je vous demande de ne pas avancer plus loin. Moi qui suis né ici, je n’y pénétrerai jamais, même pour 20 millions de francs CFa « , avertit Yaya chef Coly, chef de village de Bourofaye Baïnouk.

De la cocaine et des armes

 

Son hameau a accueilli les 13 morts sortis de la forêt de Bofa, allongés tous sur le goudron, les corps criblés de balles, en attendant l’ambulance de l’hôpital de Ziguinchor qui doit les mener à la morgue. Un trajet vite fait, sirène hurlante, avec une escorte de soldats armés jusqu’aux dents. Mais trop dangereux sans ces hommes qui opèrent dans la zone avec une maîtrise presque parfaite de ce soin truffé de mines et autres engins de la mort. Où eux-mêmes ont laissé des vies. On s’y risque pourtant.

De Ziguinchor, le premier heurt est militaire. Passé le cimetière de Kantène où reposent les naufragés du Joola, un chek-point. Le dispositif de filtre est géré par la gendarmerie, qui veille au grain. Les passagers, à l’entrée, sont invités à descendre des véhicules pour un contrôle d’identité et au besoin, une fouille corporelle. Ensuite, les voitures sont passées à la loupe. En temps normal, c’est à dire si la rébellion ne frappe pas, l’objectif premier est de trouver des mules. Ces transporteurs de cocaïne utilisés par les barons de la drogue, qui viennent approvisionner le marché sénégalais. Au péril de leurs vies. Mais en ces temps de guerre, on cherche surtout des armes, des minutions. On épie le moindre indice, le moindre comportement qui pourrait mener au massacre de Bofa. Un pantalon taché de sang, une blessure cachée, même un numéro de téléphone, pourrait faire l’affaire.

 

L’omerta ou la mort

A la sortie, on ne demande presque rien, un contrôle d’identité et le véhicule est lancé sur 10 kilomètres de route bordurée d’une nature aussi généreuse que dangereuse. Un enchevêtrement de petits cours d’eau, d’herbes et de monstres en bois. D’ailleurs, pour ne pas être victimes des chauffeurs froussards qui dévalent cette portion d’asphalte le pied sur l’accélérateur, craignant une mauvaise surprise, les villageois ont placé des troncs d’arbre un peu partout sur la route. Pas comme on tend un guet-apens, mais assez bien positionnés pour ralentir les plus pressés. A l’entrée de tous les villages, à la sortie des écoles, c’est le même décor d’apocalypse qui rappelle la dure réalité du terrain : ici, on est en zone de combat, de guerre. Ce sera pareil jusqu’à Bourofaye Baïnouk. D’où il faut ensuite prendre une épouvantable piste de terre saupoudrée de sable blanc qui s’ouvre sur un pont en construction, deux bassins de pisciculture vides sur les côtés. Et puis, loin là-bas derrière une cuvette surplombée de quelques palmiers aux troncs cachés dans le fouillis dense, se fige Bofa, dans un silence de cimetière. Le village affiche une mine d’enterrement et le regard de ses habitants est plus que soupçonneux. Comme celui qui débarque, ceux qu’il trouve ne sont pas trop à l’aise. Il faut jouer de tact. Ici, l’histoire a engendré trop de règlements de comptes, dont les auteurs et/ou la cause avaient un visage inconnu. Depuis, c’est la méfiance totale. Et dans cette situation assez tendue où l’Armée, qui s’est lancée à la traque des meurtriers de Bofa, mène ses enquêtes, parler peut se révéler dangereux, pour soi-même et sa famille. On est vite accusé de collabo et un complice n’est jamais assez loin pour informer un frère, un ami, ou un gendre, de l’autre côté. Et cette outrecuidance est toujours payée au prix fort. Pas par balles, ce serait trop doux. Pas assez cruel pour servir de leçon. C’est l’égorgement ou la pendaison. Donc, quand les premières questions ont fusé, c’est la direction de la maison du chef de village qui est pointée.

Il faut abandonner le véhicule, progresser encore dans la forêt entre les pieds d’anacarde et les plans de manguier. Au bout d’une piste mal dégagée, se dresse la demeure du chef. Une grande concession aux bâtiments en banco où vivent séparément femmes et enfants, frères et sœurs. Et surtout, une mère à l’hospitalité débordante, à la bonté presque naïve. Une femme d’autrefois dotée d’une sérénité à toute épreuve, qui a vécu la rébellion dans sa chair. Sans jamais fuir son quotidien. Même quand les combats étaient rapprochés et que le sifflement des balles se faisait entendre jusque dans sa case. Une dame expérimentée qui sait aussi que la langue de bois fait partie des réflexes de survie en brousse, surtout quand on habite une zone de combat où la mort est quasi-permanente. « Comme vous, nous avons tous entendu cette histoire à la radio », a-t-elle consenti à dire sur le sujet. Pas un mot de plus. Sur le chef de village, elle montrera juste la case de sa femme. Surprise en train de décortiquer le riz à coups de pilon, Madame le chef de village, puisqu’ici personne ne veut donner son nom, de peur de représailles, est méfiante comme tout. Ses réponses sont mesurées, courtes. Pas un seul sourire. Une seule phrase complète et audible : « Mon mari est parti à une fête en Guinée ». Dans un village à 5 kilomètres de Bofa, à travers la forêt. « Reviendra-t-il dans la journée? », demande-t-on. « Certainement vers 22H, vous pouvez l’attendre », sourit-elle, pour la seule fois durant tout l’entretien. L’invitation est vite déclinée. Mais pas la volonté d’en savoir plus sur ce qui s’est passé dans la forêt. Sur les 13 morts.

 

Et la vérité sort du bois

A quelques kilomètres de Bofa, en pleine forêt, derrière un petit raidillon dénivelé par des experts en ponts et chaussées qui tentent de désenclaver la Casamance par des pistes de production, se morfond Toubacouta. Le village jadis prospère, est devenu un cantonnement de jeunes désœuvrés et sans formation, qui pleurent son passé. Avec sa mine de bois Tek, la plus grande et de la meilleure qualité du pays, Toubacouta n’avait aucunement peur pour son avenir. Longtemps, sa jeunesse, la plus sédentaire de la région, avait fait de la coupe de bois son gagne-pain. La forêt a toujours été la solution à tout : mariage, baptême, deuil. Mais à la fin du siècle dernier, avec l’exportation du bois Tek et face à la demande de plus en plus forte, d’autres s’y sont invités et la coupe est devenue abusive jusqu’à mettre en danger la vie des rebelles, de plus en plus à découvert. Pour mettre un terme au déboisement, sans trop porter atteinte au quotidien des populations, un accord tacite est trouvé. Un deal jamais révélé au service des Eaux-et-Forets sénégalais, comme tant d’autres, qui s’est toujours battu pour faire respecter le code forestier. Sans jamais pouvoir le faire correctement, sans grande fermeté non plus. Mais pour respecter sa part du contrat, Toubacouta se montre de plus en plus clément avec la forêt. Il monte même des comités de vigilance pour veiller sur sa mine. Mais l’affaire tourne court, au vinaigre. Des exploitants forestiers, qui ne sont même pas du coin (en témoigne la liste des victimes), contournent le village, la nuit, passant par Bofa pour accéder à la foret. Un accrochage est vite arrivé, le conflit finit au tribunal et des jeunes du village sont arrêtés et emprisonnés. Ce qui n’est pas du goût des rebelles, qui ont vite fait de cette décision du tribunal une affaire d’Etat. « De là, ils se sont radicalisés et c’est ce qui a été la source de cette tuerie dans la forêt. Malheureusement, ce sont de petits exploitants qui ont perdu la vie pour des troncs qu’ils n’auraient même pas pu vendre à 5.000 FCfa », explique une voix dont la fermeté tranche avec l’omerta ambiante. Et le monsieur, dont la femme nous avait remis le numéro, d’ajouter, au téléphone et loin de tout regard indiscret : « Ici tout le monde sait ce qui s’est passé, mais personne ne vous le dira à visage découvert. » Par peur de subir le même sort que les exploitants forestiers, dont le décompte macabre passe maintenant à 14.

PAPE SAMBARE NDOUR

(ENVOYE SPECIAL A BOFA-BAYOTTE)

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