Yaya Coly, Chef de village Bourofaye Baïnouk – « Quand j’ai vu les corps allongés, j’ai failli tomber dans les pommes » | www.igfm.sn
vendredi, 12 janvier 2018
               
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Yaya Coly, Chef de village Bourofaye Baïnouk – « Quand j’ai vu les corps allongés, j’ai failli tomber dans les pommes »

Yaya Coly, Chef de village Bourofaye Baïnouk – « Quand j’ai vu les corps allongés, j’ai failli tomber dans les pommes »

 

iGFM – (Dakar) Yaya Coly est une icone chez lui. Chef de village de Bourofaye Baïnouk et Président des chefs de village de l’arrondissement de Niaguis, il raconte à L’Obs comment il a vécu la journée du massacre.  

  

  1. Coly, comment avez-vous vécu le massacre des 13 exploitants forestiers ?

D’emblée, je tiens à préciser que cela ne s’est pas passé à Bourofaye Baïnouk, comme relaté par la presse aux premières heures de cet évènement malheureux. Il n’y a que la paix à Bourafaye. Nous n’étions même pas au courant de l’attaque, qui s’est passée dans l’arrondissement de Nyassia (avec le derniers découpages administratifs, Bourofaye est maintenant dans la commune de Boutoupa-camaracounda, Ndlr). C’est le sous-préfet de Niaguis qui m’a appelé vers 16 heures pour m’informer de l’attaque, qui a eu lieu le matin. Quand il me l’a dit, je lui répondu que ce n’était pas vrai et qu’il n’y avait pas d’attaque à Bourafaye. Il a insisté. Je lui ai dit de me donner le temps de vérifier. C’est après cela que je suis sorti. Là, j’ai vu qu’il y avait plein de gens dehors. C’est après que je suis parti avec le sous-préfet pour voir les corps et nous sommes restés jusqu’à ce qu’ils soient embarqués.

 

L’attaque ne s’est pas passée à Bourofaye, pourquoi donc les corps se sont-ils retrouvés chez vous?

Les corps n’ont pas été retrouvés, mais acheminés chez nous. C’est dans la forêt, derrière le village de Bofa Bayotte que les corps ont été découverts. C’est après que l’Armée, qui a été alertée, les a acheminés à Bourofaye, qui est sur la route nationale. Parce que les ambulances ne peuvent pas aller dans la forêt.

 

Les victimes auraient tuées d’une manière très atroce, vous qui avez vu les corps, dans quel état étaient-ils ?

La décence m’interdit de dire certaines choses sur des morts. Je suis un responsable et je laisse le soin aux forces de sécurité de dire ce qui s’est passé (…) La seule chose que je peux vous dire, c’est que c’était difficile. Quand j’ai vu les corps allongés, j’ai failli tomber dans les pommes. On m’a aidé à tenir, parce que je n’en pouvais plus. J’étais dépassé. C’était la première fois que je faisais face à un tel spectacle. C’était horrible. Mes épouses peuvent en témoigner, même le lendemain, je ne pouvais rien avaler. L’image des ces corps sans vie ne me quittait pas. C’est tout le Sénégal qui est en deuil.

 

 

Pour vous, qu’est-ce qui est à l’origine de cette attaque, alors que la paix semblait revenir en Casamance ?

C’est arrivé par surprise. Nous n’avons rien compris et nous n’avons rien vu venir non plus. Nous vivions en paix, maintenant il y a une psychose générale au sein de la population.

 

Certains disent que ce n’est pas la rébellion, mais un règlement de comptes entre coupeurs de bois….

C’est ce que nous avons entendu aussi à travers les médias. Mais nous n’en savons pas grand-chose. Pour l’instant, les choses ne sont pas claires. Attendons les résultats de l’enquête. Mais il est clair que la coupe de bois existe bel et bien dans cette zone et qu’elle est souvent source de conflits. C’est un phénomène réel dans la zone. Mais le mobile de cette attaque reste encore inconnu, du moins à mon niveau.

 

En tant que chef de village, comment vivez-vous ce phénomène de la coupe de bois ?

Je le déplore fortement. Vous comme moi, savons qu’entrer dans une forêt et couper le bois n’est pas une bonne chose. Tout le monde le sait, parce que l’environnement doit être surveillé, mais aussi respecté et protégé.

 

Ne croyez-vous pas que l’Etat doit s’impliquer davantage pour régler ce problème de la coupe de bois ?

Nous vivons des situations très difficiles dans ce village, bien avant même cette attaque. Si l’Etat veut nous appuyer, nous sommes preneurs, parce que nous sommes très fatigués. Les moyens manquent aussi bien du côté des populations que de l’Etat.

 

 

Ne pensez-vous pas que l’Etat, à cause de l’insécurité, a un peu oublié cette zone ?

Non, je ne crois pas. L’Etat ne nous a pas oubliés. Ils sont là matin et soir. Moi qui suis chef de village, je vois le travail que l’Etat abat dans cette zone. L’Etat n’a pas oublié la Casamance. Le problème, c’est que c’est un peu difficile de mettre sur pied des projets dans cette zone à cause de l’insécurité. Et ce sont les bailleurs de fonds qui rechignent à mettre leur argent. Si cela ne dépendait que de l’Etat, il y aurait des projets jusqu’à la frontière. Mais avec cette situation, les bailleurs de fonds ont peur d’investir dans la zone. La sécurité ne doit pas être seulement l’affaire de l’Etat, mais de tout le peuple sénégalais. Nous devons tous y travailler.

 

Mais ne pensez-vous pas que cette attaque est aussi liée à la pauvreté ? Les gens partent en brousse parce qu’ils n’ont pas de travail et qu’il leur faut vivre …

Oui, tout cela est lié au manque de moyens, à la pauvreté. Cela pousse les gens à faire certaines choses et cela existe dans tous les pays du monde. Mais l’Etat est plus que jamais engagé dans le processus de paix en Casamance. L’Etat est engagé pour le développement de la Casamance. Mais nous demandons au président de la République d’augmenter les ressources allouées à la Casamance.

 

Ne croyez-vous pas que cette attaque va entacher le processus de paix ?

Non, cela ne peut pas entraver le processus de paix. C’est dans la guerre qu’on discute de la paix. C’est comme cela dans tous les pays du monde. La paix se négocie autour d’une table.

 

Mais cette guerre a trop duré. Quand est-ce qu’il y aura une paix définitive ?

Il faut du temps. Même soigner une plaie requiert du temps, à plus forte raison mettre fin à une guerre. Il faut du temps pour que les gens retrouvent leurs esprits. Mais les populations et l’Etat ne se décourageront jamais. Nous allons continuer à poser pas à pas les jalons d’une paix définitive, pour que le Sénégal soit un et indivisible.

 

Pourquoi croyez-vous tant à cette paix ?

J’y crois parce que le gouvernement de Macky Sall ne plaisante pas. Ils sont dans l’action. Cela va se réaliser. Même dans nos propres maisons, il y a des différends, mais les choses finissent toujours par se régler. Il faut que tous les Sénégalais s’y mettent pour régler le problème de la Casamance. La politique politicienne ne règle rien. Le pouvoir et l’opposition doivent se donner la main pour régler le problème de la Casamance.

 

Donc vous n’êtes pas d’accord avec ceux qui disent que cela doit se régler par les armes ?

Les armes n’ont jamais rien réglé. Qui va se rendre dans un théâtre d’opération pour négocier avec les belligérants ? Les armes ne régleront jamais rien.

 

Selon vous, quelle est la solution pour régler définitivement cela ?

L’Etat doit continuer dans sa dynamique de règlement du conflit. Il ne faut pas que les autorités cèdent au découragement. Il faut être patient. Il n’y a pas de recette miracle. La solution, c’est de s’asseoir autour d’une table.

 

Mais cette situation est un handicap pour tout le département de Ziguinchor, voire la région. Les enfants ont même peur d’aller à l’école…

Bien sûr. Il fut un temps où nous avions même fui la zone, mais nous sommes revenus. Mes enfants ont dû abandonner l’école.

 

Quand vous aviez fui, comme vous dites, où est-ce que vous vous étiez réfugiés ?

Je voulais aller en Gambie. Je voulais sortir du Sénégal. C’est un ami marabout qui m’a retenu à Ziguinchor. Thierno Sourakata m’a donné une maison où je logeais avec ma famille.

 

Cela a dû être très dur pour vous ?

Plus que dur. C’était pénible. Abandonner sa maison et aller habiter dans la maison d’autrui ne peut être qu’un calvaire.

 

Quand êtes-vous revenus et pourquoi?

Nous sommes revenus en 2012, alors que nous avions pris la fuite en 1990. Quand Macky Sall est arrivé au pouvoir, j’ai senti sa détermination à régler le conflit casamançais. C’est après que j’ai décidé de rentrer, parce que les choses s’étaient calmées. Au début, j’avais peur. Il m’arrivait de rester 2 heures de temps à la fenêtre pour écouter le sifflementdes balles. Ce n’était vraiment pas facile.

 

Et pourquoi n’avez-vous pas fui lors de la dernière attaque?  

Ce n’est pas pareil. Cette attaque… C’est un incident qui en est à l’origine. Cela n’a rien à voir avec le conflit armé.

 

Mais vous ne voulez pas parler de l’incident, alors que tout le monde sait que c’est parce que les rebelles ne veulent pas que l’on coupe le bois…

C’est la pauvreté qui est à l’origine de tout cela. Les gens ont toujours eu peur de la zone. Il y a toujours eu une insécurité ici et c’est pourquoi c’est difficile de réaliser un projet ici. Cela s’est passé dans la forêt et non dans un village.

PSN- L’OBS

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