Abdou Latif Coulibaly, de la voix du peuple à la plume du pouvoir

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IGFM – De journaliste d’investigations, Abdou Latif Coulibaly passe aujourd’hui pour une plume du Président, romancier des «prouesses» de Macky Sall. Enquête sur une métamorphose.

Dans ses habits de héraut des scandales financiers du régime de Wade, il s’était conféré un solide statut de… héros du peuple. Véritable tribun, Latif Coulibaly était un poil à gratter du pouvoir libéral. «Wade, un opposant au pouvoir, l’Alternance piégée», «Contes et mécomptes de l’Anoci», «La démocratie prise en otage par ses élites», «Loterie nationale sénégalaise. Chronique d’un pillage organisé»…Toutes ses publications ont déchaîné des passions. Au Sénégal comme à l’étranger, le patron de la Gazette, journaliste à la plume alerte, au courage et la rigueur presque loués de tous, a longtemps été célébré comme l’une des personnalités les plus influentes du pays. Au Sénégal, il a empilé les prix. A Berlin, en Allemagne, il a été lauréat du prestigieux «Integrity awards» en novembre 2005. Un prix décerné par Transparency international pour son «combat pour l’avancée de la démocratie au Sénégal et la bonne gouvernance».

Pendant plus d’une décennie, le journaliste a bâti sa réputation en s’évertuant, souvent avec acharnement, à dénoncer la mal-gouvernance, avant de se choisir, à la surprise quasi-générale, un spectaculaire retournement de veste. Dans une fracassante métamorphose, l’auteur de «Wade un opposant au Pouvoir, l’alternance piégée» a changé de peau de la tête au pied. D’abord en acceptant de rejoindre Macky Sall dont il a plusieurs fois douté de la capacité à pouvoir gérer convenablement le Sénégal. «Elire Macky Sall, martelait-il, c’est faire du Wade sans Wade.» Puis, en se soumettant totalement au chef de l’Etat, dont il a rejoint le parti et se fait le plus farouche défenseur face aux récriminations (légitimes) de la patrie. Latif Coulibaly s’est même fait le nouveau «romancier» de la politique de Macky Sall. Qui l’eut cru ? «Franchement, je n’ai jamais été un fan des productions de Latif ni pour leur qualité ni pour leur substance, encore moins les termes de ses “investigations”, donc cela ne peut occuper une minute de mon temps», fusille Adama Gaye, le journaliste et consultant pétrolier, auteur de «Otage d’un État, Éditions l’Harmattan».

«Janus de la plume»

De Latif Coulibaly, la  seule constance est sa prolificité. En huit ans, le journaliste qui a embrassé la politique et adopté sa langue de bois massif, a produit deux ouvrages. Pas mal. Il présente ce samedi à Dakar, au cours d’une cérémonie de dédicace, son nouvel ouvrage intitulé : «Sénégal, l’histoire en marche. Après un septennat bien rempli, un quinquennat aux défis de l’avenir.» Dans ce livre, l’auteur cherche à «démontrer que le Sénégal traverse une période cruciale et charnière de son histoire». Mais Abdou Latif Coulibaly montre la voie pour l’intégration du Sénégal dans le «cercle encore restreint des pays émergents à l’horizon 2035», si la mise en œuvre des politiques publiques obéit à certaines règles. Cet ouvrage n’est qu’un écho du premier sous Macky Sall, où il annonce l’espoir : «Le Sénégal sous Macky Sall, de la vision à l’ambition.» Un livre passé presque sous silence. Moins passionnant. A l’image de son auteur qui ne déchaîne plus les passions, ne suscite plus un grand intérêt médiatique. «Je doute fort que son ouvrage qu’il vient de commettre vantant les mérites du régime de Macky Sall puisse connaitre le même succès que ses ouvrages précédents où il dénonçait la mal gouvernance», jure Moriba Magassouba. Le politologue Moussa Diaw trouve l’explication dans la nouvelle position de l’auteur. «Ces livres n’auront pas la même portée que les précédents parce que la confiance n’est plus là. Même le titre de ses ouvrages montre qu’il est dans un esprit partisan. Il est complètement transformé par le système», consent-il.

Journaliste, Latif s’est toujours montré intransigeant sur la «mal gouvernance», mais politicien, il est accusé d’être peu enclin à mettre sur la place publique les scandales financiers du régime de son patron, Macky Sall. Et cette faculté de se mettre toujours du côté du Pouvoir «révulse» certains qui lui reprochent son inconstance, l’accusent d’abuser de la confiance du peuple pour se faire une place au Soleil. Un «valet» qui n’est plus que la voix de son maître. «Je le mets en garde d’être un Janus de la plume, en l’imaginant adopter des postures à géométrie variable, comme certains le lui reprochent. Ça me révulse, qu’il fasse donc selon ses humeurs ou intérêts ! Je le laisse avec sa conscience. Qu’il assume ses contradictions révélées ou exposées», prévient Adama Gaye.

«Une image ternie»

Affabulé «dame de compagnie» par l’opposant Idrissa Seck, Latif Coulibaly peine aujourd’hui à se départir de cette image. Même au sein de la corporation de journalistes et des «coreligionnaires» du Cesti, où l’info revêt un caractère sacré,  la nouvelle trajectoire de l’ancien Directeur de la publication La Gazette et sa relation avec les dérives de l’actuel régime suscitent émoi. «Honnêtement, je ne souhaite pas parler de Latif Coulibaly», s’est excusé un ancien collaborateur. La nouvelle posture du porte-parole du chef de l’Etat rebute-t-elle autant ? «Je ne suis pas très surpris de voir Latif choisir cette voie», répond le journaliste Moriba Magassouba.  «C’est un choix. Il n’agit plus en tant que journaliste, mais en tant que politicien. Abdou Latif Coulibaly n’est plus journaliste», précise avec fermeté, le journaliste-écrivain, ancien du Soleil et de Jeune Afrique.

Pour l’enseignant-chercheur en Sciences politiques à l’Ugb, Moussa Diaw, la position actuelle de Latif Coulibaly entame sérieusement son image. «Tous ses ouvrages étaient orientés et dirigés contre Abdoulaye Wade sous forme de dénigrement, de remise en cause de sa gouvernance. Il avait ce label de membre de la société civile. Et maintenant il produit des ouvrages pour défendre la majorité. Tout cela va ternir son image, l’opinion n’aura pas une bonne image de cette personnalité qui, au gré des circonstances, change de camp, renie ses principes. L’image qu’il renvoie à l’opinion n’est pas celle d’un leader qui a des principes, mais d’un homme qui a saisi une opportunité pour se positionner», explique-t-il. Une analyse qui est loin d’être en porte-à-faux avec la conviction de Moriba Magassouba. «Ceux qui l’ont apprécié en tant que journaliste d’investigation seront surpris. Le régime qu’il défend aujourd’hui est le prototype de celui qu’il condamnait hier. Abdou Latif a déçu énormément de compatriotes qui ne se retrouvent plus en lui», insiste-t-il.

L’attitude de l’ancien ministre de la bonne gouvernance trouverait une explication dans sa position actuelle de membre du gouvernement qui ne lui permettrait pas de produire un travail digne d’un intellectuel. Du moins, c’est l’avis du politologue, Moussa Diaw. Il dit : «Latif Coulibaly a freiné toutes ses facultés de remise en question d’un système et de ses perversions. Il est devenu un homme politique qui a perdu le sens critique. Il n’a plus d’autonomie de penser. Il s’est rangé dans l’esprit partisan.»

CHIMERE JUNIOR LOPY