Carabane et Diogué, 2 havres de paix au coeur de la Casamance

Société

 

IGFM-Perchées à l’embouchure du fleuve Casamance, les Îles de Carabane et de Diogué sont deux villages de pêcheurs peuplés en majorité par les Diolas. Des havres de paix au passé chargé d’histoire.

Carabane, c’est d’abord un grand livre d’histoire ouvert sur l’océan. Première capitale administrative de la Casamance jusqu’en 1904, avant Sédhiou et Ziguinchor, ancien point de transit des esclaves et premier Comptoir commercial français en Casamance, Carabane abrite le célèbre tombeau du capitaine de l’Infanterie de l’Armée coloniale française, Aristide Protêt. Tué lors d’une guérilla menée par les habitants des Îles Carones à l’aide d’une flèche empoisonnée, l’officier (à ne pas confondre avec Auguste-Léopold Protet (1808-1862) officier de Marine français, fondateur de la ville de Dakar), fut enterré debout, sa sépulture érigée en forme pyramidale, les yeux rivés au rivage, selon sa volonté.

Carabane, c’est ensuite une histoire d’eau et de nom. De l’étymologie diola «Carab-ane» signifiant «champ d’autrui», l’Île de Carabane trône fièrement entre le bolong d’Elinkine à l’Est, l’embouchure du fleuve Casamance à l’Ouest, l’île de Hitou au Nord et la mangrove au Sud. Ses hauts palmiers, palétuviers abondants et baobabs flamboyants, ses grands fromagers, ses dédales sablonneux, sa végétation luxuriante, sa forêt dense et ses populations fières font de l’île fluviale un endroit édénique. On y accède en pirogue à partir des villages de pécheurs, notamment Elinkine, situé à l’Ouest de la route d’Oussouye. Logée à l’extrême Sud du Sénégal, dans l’estuaire du Fleuve Casamance, l’île respire le calme et la quiétude.

Carabane est une île paisible, retirée ou presque repliée sur elle-même. Et dans sa dignité «eau» combien grande, ce carré de terre chevillé entre les bolongs d’Élinkine et la mangrove, tient sur une dizaine d’hectares. L’île a sa joie, sa raison de vivre, son passé historique glorieux. Sous l’administrateur Emmanuel Bertrand Bocandé, Carabane, anciennement habitée par des Manjacques, des Balantes et Diolas, fut dotée d’un plan d’urbanisme en 1852. Lequel permit la construction de plusieurs bâtisses d’une imposante architecture. Dont la Mission catholique en 1880, devenue un grand hôtel au bénéfice exclusif du Diocèse de Ziguinchor, l’église style breton en 1885, le pénitencier, asile de déportation des résistants à la colonisation, cyniquement appelé «l’Ecole spéciale devenue la Maison de redressement». Ici, les ruines des entrepôts des maisons de commerce et le célèbre cimetière où repose le Capitaine Aristide Protêt sont toujours visibles. Des vestiges d’un passé glorieux témoin du rôle historique de l’île qui, par sa position stratégique privilégiée, fut une tête de pont de la pénétration française en Casamance.

«Bruno Diatta et Julien Zouga»

La mangrove avale l’île à travers les bandes de terres piégées par les «blessures de la mer». Sur un sentier sablonneux, derrière la grande église, se tient le domicile du chef de village. Jovial et courtois, Moussa Guèye, à l’état-civil, est debout sur 65 piges. Coiffé d’un bonnet bleu surmontant un caftan multicolore, il tient un cartable en main. Sans perdre de temps, la voix autorisée de l’île lance : «750 âmes vivent dans ce village, réparties en 70 ménages. Ces dernières années, le tourisme ne marche plus ici, malgré la paix qui règne. On nous a installé des poteaux, mais il n’y a toujours pas d’électricité. Nous pratiquons l’agriculture et la pêche. On a la Police et la Gendarmerie et un Comité de sage que je préside pour vider les litiges. Feus Bruno Diatta et Julien Zouga ont tous vécus, enfants, dans ce village.»

À Carabane, Chrétiens et Musulmans vivent en paix, dans la concorde. Les Diolas majoritaires sont des terriens qui, comme les autres, pratiquent la riziculture, mais aussi la pêche artisanale et la collecte de crustacés. Le village abrite une poste de santé, une école élémentaire et un collège. Mais aujourd’hui, ajoute Moussa Guèye, l’île est menacée par l’érosion côtière, le manque d’éclairage et d’eau potable. Outre, les jardins maraîchers ne produisent plus, faute de financements. Pis, le conflit casamançais a porté un coup sévère à un tourisme en plein développement.

Un mal nommé : érosion cotière

L’île de Carabane est un écheveau de cases et de bâtiments ceinturés par le grand bleu. Le vent fredonnant des feuillages humides, baignés par la brise de mer, semble applaudir au passage le visiteur. Sous la faible fraîcheur, les chants des oiseaux paraissent toujours plus forts et plus joyeux. Le site est jalousement masqué sur son versant nord par une nature qui s’entretient, tout en protégeant son atmosphère tranquille. Une façade constituée d’arbustes et d’arbres soigneusement entretenus par une végétation luxuriante. Mais, ce bourg est aussi et surtout constitué des rivages rongés par les vagues déferlantes, de vieilles et monumentales constructions qui s’effondrent, des arbres qui meurent et une nappe phréatique de plus en plus saline. L’eau des puits est saumâtre et les récoltes sont de plus en plus mauvaises. Pour manque de digues, le phénomène de l’érosion côtière s’est accentué de façon dramatique.

À perte de vue, beaucoup de ses pans côtiers cèdent devant la pression de l’érosion. Ses plages sont largement mangées par la mer et le phénomène s’est amplifié. Avec notamment le dragage du chenal, le passage des bateaux qui desservissent la ligne maritime Dakar-Ziguinchor, en faisant halte à Carabane. La situation de Carabane est tragique, le village insulaire est à l’image de son cimetière, rempli de la splendeur passée, mais se trouvant, à l’état actuel, vétuste et délabré. Certainement, Carabane ne pourra jamais retrouver son lustre d’antan, mais l’île a été et demeure encore trop chargée d’histoire.

Le naufrage du «Joola» en 2002, assurant la liaison Dakar-Ziguinchor, en faisant escale à Carabane, a scellé l’enclavement de l’île pour plusieurs années. Mais depuis 2014, la liaison est rétablie. Grâce à trois bateaux qui desservissent régulièrement Carabane.

Diogué, le «Ghana» du Sénégal

Là-bas, à l’autre bout de l’embouchure du fleuve Casamance, à une quinzaine de minutes de pirogue de Carabane, baigne l’île de Diogué. Devenue célèbre grâce à son fiévreux marché aux poissons. À l’image de Carabane, Diogué évolue, tout comme son peuple, sa faune et sa flore. Mais dans cet amas de sable fin, c’est une famille de filaos qui accueillent, des carcasses de pirogues, du bois mort et des débris de filets de pêche qui font le décor. Puis, se découvrent successivement son cantonnement militaire et ses interminables étals de poisson fumé. Derrière lesquels, se dresse le quartier des Ghanéens. Ici, ce sont des cases en banco et zincs surmontés par des filets de pêche qui tiennent office. L’endroit respire une odeur de poisson séché. Vivant dans ce village de pêcheur depuis 1993, Saîbo Kassi est un bout d’homme, le corps frêle et le visage creusé de rides et durci par des tatouages tribaux. Le Ghanéen d’origine est le président de la communauté ghanéenne vivant à Diogué. «Tous mes quatre enfants sont nés ici. Mon épouse est Sénégalaise et est de Goudomp. Environ 300 Ghanéens vivent ici et tous s’activent autour de la pêche, de la transformation des poissons», a narré la voix de la communauté ghanéenne.

Et pourtant, il y a peu, Diogué était une île sombre habitée par la peur et habituée au pillage. Saîbo Kassi explique, les yeux écarquillés : «On n’a jamais eu de problème avec les autochtones. Mais à trois reprises, des hommes armés ont attaqué le village et emporté tout sur leur passage. Lors de la première attaque à main armée, des hommes encagoulés m’ont bâillonné, roué de coups et dérobé 650 000 FCfa que j’avais soigneusement gardés sous le matelas. Ma télévision et mon frigo ont aussi été emportés par les mêmes malfrats. Ensuite, lors de la deuxième attaque, ils sont entrés dans le village, à la grande surprise de tous, des voisins et moi avons fui dans la forêt pour sauver notre peau. Enfin, ils sont venus une troisième fois pour nous dérober nos produits et toutes nos économies. C’est par la suite qu’on nous a installé un cantonnement militaire. Et depuis, on n’a connu aucune attaque, parce que les militaires veillent au grain.»

Trois attaques à main armée

À l’époque, les plages de l’île de Diogué étaient bondées, les palaces envahis par les touristes. Et aujourd’hui, l’île peine à sortir la tête de l’eau, les nombreuses attaques à main armée expliquent, en gros, cette situation. Mais cette période d’instabilité se conjugue désormais au passé. Diogué reprend progressivement ses couleurs, l’île vit quotidiennement au rythme de ses populations. La pêche et ses dérivées. «Ce n’est pas encore la bonne saison, mais les affaires marchent petit à petit. On charge quotidiennement nos camions qui acheminent le produit au Ghana, en passant par Élinkine. Une charge de camion rempli de poissons séchés peut valoir 6 millions de FCfa, donc on ne se plaint pas», a chiffré M. Kassi, entre deux souffles. «On peut gagner jusqu’à 100 000 FCfa par jour. Surtout au mois de Ramadan où il y a plus de poissons», ajoute Sokhna Diagne. Une Gandiol-Gandiol venue de Saint-Louis et qui vit depuis 6 ans dans ce village.

À Diogué, le sol est crasseux, le vent humide, le soleil bienveillant. Au détour d’une ruelle serpentée sablonneuse, se tient le domicile du notable du village. Une voix faible donne l’autorisation d’entrer. Presque nu, le quadra Mamadou Sané est prolixe. L’homme est né et a grandi à Diogué. Il dit : «Il n’y a pas de véritables problèmes entre nous. Nos problèmes majeurs restent l’érosion côtière qui a dévasté nos maisons, et l’acheminement de nos produits halieutiques», a regretté l’insulaire. Avant d’ajouter : «On a malheureusement connu trois attaques à main armée. Au cours desquelles, les malfrats ont vandalisé des boutiques, attaqués la banque Asecar et volé des marchandises. Mais grâce au cantonnement militaire, on n’en a plus connues.»

Diogué fait partie de la commune de Kafoutine. Où vivent environ 4 000 âmes, en majorité des Diolas. Peuls, Manjacks, Wolofs, Guinéens et Ghanéens constituent la minorité. Ce village de pêcheur abrite une école primaire, une Case des Tout-petits et un poste de santé. L’île est subdivisée en deux grands quartiers : Diogué Wolof habité en majorité par les Musulmans et Diogué Diola peuplé d’animistes. Avec comme activité principale la pêche, les populations pratiquent aussi la riziculture et produisent du vin. L’île fait partie de l’archipel des îles du Pliz, constitué de Hitou, de Niomoune, de Hahère et de Bacachou.

IBRAHIMA KANDÉ

(ENVOYÉ SPÉCIAL AUX ILES CAGNOUT)

 

1 Comment

  1. Merci Igfm pour ce reportage. Vous faites vraiment du bon boulot depuis que Daouda Mine est là on sent vraiment une nette amélioration par rapport au contenu. Du courage et bonne continuation!!!

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