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Joola: Des mots pour les maux des Pupilles de la Nation

Société

IGFM- Seize ans que le « Joola » a coulé. Avec lui, des parents et des espoirs. Plus de 2000 victimes dans ce bateau, laissant derrière eux de la famille et toute une Nation blessées. Pour tenter de soulager les blessures des Pupilles de la Nation (ces enfants qui ont perdu leurs parents dans ce naufrage) Al Fàruq, Champion du Sénégal de Slam 2018, natif de la Casamance, a animé des ateliers d’écriture avec eux. Il nous fait part de son expérience.

Igfm : Quels sont les sentiments qui vous animent après vos moments de partage avec les pupilles de la Nation ?

Al Fàruq : Je ne suis pas revenu indemne de ce moment passé aux cotés des pupilles de la Nation. Des sentiments épars m’ont animé ; une sorte de mélange entre fierté et affliction. La fierté et la chance d’avoir échangé avec ces enfants, d’avoir pris et appris d’eux, et l’affliction qu’on a partagée ensemble. De leurs côtés, l’affliction de leur souvenir, du mien celle du devoir de mémoire.

Igfm : Comment êtes-vous parvenu à rendre ces ateliers d’écriture moins pénibles ?

Al Fàruq : Plusieurs semaines à l’avance, je me suis demandé par quel bout prendre ces ateliers, comment bien tenir les équilibres, comment faire « avaler la pilule », etc. Autant de questions auxquelles je n’ai pas su répondre. J’ai dû me convaincre que, peut-être, l’un des meilleurs moyens de rendre moins pénible ce qu’ils ont traversé, c’est d’en parler. Cela peut paraitre fort peu évident, mais j’ai toujours pensé que le premier pas vers toute guérison, c’est les mots. Même à l’hôpital, le diagnostic précède la médication. Ces ateliers n’avaient que la prétention d’être des diagnostics: mettre des mots sur les maux, pour parler comme la slameuse Haj’Art. Le temps et la nature se chargeront de la médication. Mais j’avoue que la tâche n’était pas aisée.

Igfm : Pensez-vous que le Slam puisse aider à cicatriser les plaies de ces enfants?

Al Fàruq : Je l’espère en tout cas. Car ce sont des enfants qui ont énormément de choses à dire. Et justement, le Slam est une tribune propice. Je pense que ce sera pour eux un bon exorcisme que de s’adonner au Slam et j’espère, comme le disait l’un des directeurs du Camp Ados Tonton Péda, que j’ai « suscité des vocations ».

Igfm : Comment les avez-vous trouvé ces enfants ? Sont-ils toujours marqués par cette tragédie ?

Al Fàruq : Indéniablement, on peut lire sur les lignes de leurs visages ces pages sombres de leur vie. Chaque fois que je leur demandais quels étaient les moments les plus tristes (et pour certains les moments les plus joyeux) de leurs vies, ils évoquaient tout le temps un ou des faits, des personnes ayant trait à cette tragédie. Mais ils vivent et profitent de l’amour qu’on leur donne.

Igfm : A travers ces ateliers, ces enfants vous ont-ils paru plus différents des autres ?

Al Fàruq : Ces enfants ont traversé le plus dur des orages ; la perte de leurs parents. Ils ont développé soit de la résilience comme Thilo qui s’est forgé du caractère dans les centres SOS, soit de l’enfermement à l’image d’El Hadj qui, après avoir perdu son père dans le naufrage, a perdu de vue sa mère, partie en Europe. Dans le texte qu’il a écrit durant mon atelier avec lui, il dit que c’est en 2008, quand il a vu ses frères et sœurs sautillant de joie dans les bras d’une femme, qu’il a connu sa mère. C’est dire que les caractères de ces enfants sont forgés par leurs vécus, certes, toutefois ils sont comme tous les autres enfants ; ils aiment se railler, se chamailler, faire la papote. Ils transpirent la joie, dégoulinent d’insouciance et ne demandent qu’à vivre.

Et dans un texte Slam dédié au « Joola », il écrit :

[Extrait]

« …

Cinq cent cinquante !
Cinq cent cinquante ; c’était le nombre de personnes que j’étais habitué à
Porter
Mais ce soir-là, ils étaient
Quatre fois plus nombreux.
J’avais une mauvaise impression
Mais

Je ne suis qu’un bateau ;
Je ne sais pas parler,
Juste voguer sur les flots…

Que vaut la taille

Si les orages qui s’abattent sur nos vies

Viennent du ciel ?

Je regardais

Impuissant

Des mondes s’écrouler, des familles périr

Des courages se noyer, des rêves s’anéantir

Je voyais des jeunes passions condamnées à ne jamais vieillir

Et des vieilles passions condamnées à ne jamais rajeunir…

Je suis né en 1990,

Je suis mort douze ans après, un soir de septembre

… »

Prix du Public au concours « Slamez pour elles »organisé par Intra Health et Vendredi Slam, Al Fàruq manie les mots par sa voix grave. Fondateur et coordonnateur du Collectif Slamansa, c’est à travers les ateliers d’écriture « Slam’tente » qu’il initie des élèves, des étudiants, des professeurs, des moniteurs… à l’écriture et au Slam. Fàruq se définit comme le Slamory Touré ou le « slameur de la verdure », en référence respectivement à sa culture mandingue et à sa région natale de la verte Casamance.

Monia Inakanyambo

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