Cet article a été publié dans le journal LOBS

Encombrement, saleté : Dakar, Capitale de l'incivisme

lundi 18 octobre 2021 • 564 lectures • 0 commentaires

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Encombrement, saleté : Dakar, Capitale de l\'incivisme

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De Dubaï, le président de la République a décrété la fin de l’insalubrité, de l’occupation anarchique des rues de la capitale. Mais le pari est loin d’être gagné, Dakar étouffe encore et toujours. L’Observateur a fait le constat. 

C’est avant tout une question d’image. Celle que renvoie le Sénégal à l’extérieur. La «Téranga», si chère aux Sénégalais, ne saurait être un si simple mot. Elle ne saurait, non plus, se limiter à cette hospitalité légendaire. Il faut également des rues propres, qui ne se transforment pas en dépôts d’ordures, encore moins en ateliers, tel que souhaité par le Président Macky Sall qui est tombé sous le charme de Dubaï et sa splendeur. Le premier des Sénégalais a donné le ton. «Les rues ne sont pas faites pour travailler ou tenir des ateliers, nous ne l’accepterons pas», a-t-il dit. La sensibilité environnementale est aussi de mise dans le message du chef de l’Etat. Car, pour lui, «on ne peut pas se permettre de jeter des ordures partout, de salir les rues, ça détruit l’environnement». 
Dakar est encore loin de s’offrir ce visage de rêve. La capitale sénégalaise qui s’était débarrassée de ses épaves et commençait à respirer avec l’opération de désencombrement lancée par le ministre de l’Urbanisme d’alors, Abdou Karim Fofana. Mais le travail qui était apprécié de tous et salué jusqu’à l’international, semble être jeté aux orties. Les trottoirs de la ville restent encore le domaine de prédilection des marchands ambulants. Leurs marchandises en confisquent l’espace et continuent de rendre difficile la circulation à certains endroits. Les rues continuent d’être peuplées par les sachets en plastique, tandis que sur l’avenue Cheikh Anta Diop, les déplacés d’avant sont revenus occuper les lieux d’où ils ont été chassés. La ville a renoué avec l’insalubrité. Et c’est peu de le dire… 
Liberté 6, au niveau du rond-point, ambiance de marché. A même le sol, chaussures et autres marchandises tiennent lieu de décor, ensevelissant ainsi les trottoirs. Un coup d’œil vers Front-de-terre, et c’est le même spectacle qui se prolonge : les parasols multicolores peignent le tableau d’une artère qui n’est pas prête de se séparer de ses marchés improvisés. Sur la voie qui mène vers le Camp pénal de Liberté 6, ça crie pour appeler les clients qui cherchent un moyen de transport. Ces cris qui annoncent les voitures en partance pour Ouest-foire ou encore Nord-foire, se mélangent aux voix préenregistrées jaillissant en boucle des magnétophones qui disent (chantent presque) le prix des habits exposés près du chantier du BRT. Les tentes forment un cordon autour d’un espace, autrefois lieu de départ de taxis-clandos. Le garage n’est plus, mais le marché lui survit, marché qui a ingurgité le sol des trottoirs avoisinant son périmètre. Ce lieu sauvage de commerce a fini de transformer l’espace vide, anciennement garage, en toilette à ciel ouvert ! L’odeur pestilentielle des urinoirs est la seule qui embaume l’antre de l’espace en forme ovale. Le soleil infernal de ce vendredi 15 octobre pleut ses chauds rayons. Mélange de chaleur et d’odeur nauséabonde, cocktail des plus amers. Le goût de l’incivisme est prégnant. 
Vers le Camp pénal, d’ailleurs, on retrouve des vestiges de la fête de la Tabaski. Puisque la nature a horreur du vide, on se donne la liberté de parquer du bétail dans une partie de l’aire comprise entre les deux voies. L’aspect chaotique des lieux interpelle et certains reconnaissent l’anarchie causée par leurs tentes. Seydou Diallo tient sa tente près de la route. Entre lui et cette route, rien qu’une barrière en fer, en plus d’une autre tente où se vend de la friperie. «Si ce n’était qu’une question de droit, on serait parti depuis longtemps. L’année dernière, durant l’étude qui précède le début des travaux, nous avons été déguerpis. C’est sûr qu’on va quitter les lieux une fois qu’ils en auront besoin. Mais, pour l’instant, on reste là, car nous n’avons pas de boutiques.» 
Au cœur de Dakar, le message du Président semble cependant avoir trouvé répondant. Dakar-Plateau n’affiche certes pas l’allure des grandes métropoles, mais il n’y prolifère pas des dépôts d’ordures sauvages. Bien sûr, les arbres des grandes artères perdent des feuilles qui, mélangées à l’eau qui suinte après les ablutions des commerçants, peuvent agresser la vue, mais les rues sont visiblement bien entretenues. Dix-huit heures, au rond-point Sandaga. Nous sommes le jeudi 14 octobre. Kodé Dieng, habillé tout en vert, pousse une poubelle de la même couleur que sa tenue. Monsieur Dieng est de ces agents chargés de la collecte des ordures. Près du centre commercial Touba Sandaga, stationne un camion de l’Unité de coordination de la gestion des déchets solides (UCG). Kodé et ses amis déchargent les poubelles d’ordures collectées un peu partout dans la ville. 
Près du garage Lat-Dior, une benne reçoit les ordures. Devant la benne, un petit accrochage, deux individus s’entêtant à vouloir jeter leurs sacs dans la benne déjà pleine. Mais, c’était sans compter avec la vigilance du contrôleur sur place. Ailleurs, ils trouveront un autre contenant non encore rempli à plein. Ndiaga Seck est sur les lieux, lui qui travaille en tant que collecteur. Le jeune homme de vingt-trois ans s’apprête à rejoindre son camion qui doit bientôt commencer à sillonner les rues du Plateau. «J’étais d’abord balayeur et je travaillais entre vingt-deux heures et quatre heures du matin. L’avènement du Covid-19 et du couvre-feu a changé les horaires et provoqué des changements. C’est ainsi que je me suis retrouvé ici, au Plateau.» Chaque voiture de collecte a son itinéraire, et Ndiaga maîtrise bien le sien. Du garage Lat-Dior à l’avenue Jean-Jaurès, en passant par l’Assemblée et Lamine Guèye, entre autres points, le jeune homme décline son itinéraire.
«Il faut sévir»
Mais Dakar n’est pas que Plateau, et les agents de l’UCG ne se limitent pas qu’au cœur de la ville. «Tous les jours, le camion passe pour ramasser les ordures. Sur ce point, il n’y a vraiment rien à signaler. Mais, c’est l’attitude des populations qui est quelque part déplorable.» C’est Mody Fall, chef de quartier à Grand-Dakar, qui s’exprime ainsi. Sa demeure est située sur l’avenue Abébé Bikila et il a, plus d’une fois, été témoin de spectacles qu’il qualifie d’inciviques. Il dénonce alors sans réserve cette habitude que certains ont de déposer les ordures où bon leur semble. Toutefois, celui qui se définit comme une sentinelle, ne fait pas que dénoncer. Ainsi déclare-t-il : «J’organise périodiquement des journées de ‘’set-setal’’. Des fois, l’initiative vient d’autres personnes et en tant qu’acteur social, j’y participe.» Monsieur Fall soutient aussi que, même s’il n’y a pas de programme direct liant le chef de quartier qu’il est à la mairie de Grand-Dakar et allant dans le sens des journées de «set-setal», il n’en demeure pas moins que la municipalité participe en don de matériel, à chaque fois qu’il lui est annoncé une journée de nettoyage. 
Dakar-Plateau, Dakar dans sa globalité, mais aussi le Sénégal : l’armée verte qui comporte balayeurs, collecteurs et autres, se veut présente dans tout le pays. «Actuellement, l’UCG est en train d’étendre ses tentacules au niveau des capitales régionales. On parle de ‘’Sénégal zéro déchet’’ et pas de ‘’Dakar zéro déchet’’», rassure Madany Sy qui se dit être totalement en phase avec la déclaration faite à partir de Dubaï par le Président Macky Sall. Il est ainsi pour la reproduction du même schéma d’organisation existant à Dakar au niveau des capitales régionales avec les points de regroupements normalisés.
Le constat du chef de quartier Mody Fall est partagé par les responsables en charge du nettoiement. Le Secrétaire général du Syndicat national des travailleurs du nettoiement, par ailleurs coordonnateur des inspecteurs à l’UCG, soutient qu’« il y a une indiscipline caractérisée et qu’il faut un changement de comportement à tous les niveaux pour qu’on ait un cadre de vie accueillant». Car, à l’en croire, même avec la plus performante des équipes de nettoiement, un travail qui ne s’accompagne pas de changement des comportements de la part des populations, n’aboutira à rien.  Monsieur Sy de poursuivre : «Le président de la République a parfaitement raison de dénoncer l’état d’insalubrité de certaines artères de la capitale et de certaines régions. Le constat est amer, parce qu’il y a une occupation anarchique de la voie publique. Tout récemment, il y a eu des opérations de nettoiement qui ont été organisées par le ministère de l’Urbanisme, du logement et de l’hygiène publique, mais il n’y a malheureusement pas eu de suivi.» Monsieur Sy va plus loin et préconise une méthode autre que celle de la seule sensibilisation. «Il va falloir sévir», tonne-t-il, sans oublier d’énumérer les codes de l’hygiène, de l’environnement, des collectivités territoriales et celui qui interdit les sachets plastiques dont on attend encore de voir les effets réels. «On n’a pas besoin de slogan», poursuit le coordonnateur des inspecteurs à l’UCG qui prône une stratégie inclusive pour plus d’efficience. «Nous aimerions que les acteurs que nous sommes, soient plus impliqués dans les prises de décision concernant notre secteur, puisque, souvent, les décisions se prennent à tort et à travers sans qu’il y ait l’implication des acteurs. En tant qu’acteurs, nous sommes d’avis avec le président de la République et il faut aujourd’hui qu’il y ait ces changements annoncés en profondeur.» 

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INSTALLATION DE TOILETTES PUBLIQUES A DAKAR  : Une demande sociale 
Le manque de toilettes publiques qui sévit dans la capitale, pousse les riverains de Keur Massar, Colobane et ceux du mythique marché Sandaga à réclamer des douches mobiles afin de lutter contre l’insalubrité. 
C’est connu ! Certaines infrastructures font défaut dans la capitale. Les toilettes publiques font partie de ce lot et s’imposent comme une impérieuse nécessité.  Rencontrée à Keur Massar, Aïda Fatou Cissé éructe : «Le manque de toilette publique n’est que la résultante du taux d’insalubrité. Un département comme Keur Massar, avec une forte densité de population, ne peut rester sans toilettes publiques. Résultat ! Les gens urinent partout.» Juste à côté du garage, l’odeur nauséabonde des urines chahute les narines et les sachets plastiques ont fini de rendre méconnaissable l’endroit. 
Le décor est le même à Colobane. L’horloge affiche 11 heures. Ici l’ambiance est électrique. Moussa Fall, chevelure touffue, confie : «Il y a moins de deux jours, j’avais la diarrhée. J’étais dans le bus, de Front-de-terre jusqu’à Colobane. Je transpirais comme un porc dans le bus. S’il y avait eu des toilettes publiques, j’aurais pu me soulager. J’ai souffert le martyr ce jour-là.» A l’intérieur du garage de Colobane, les toilettes dudit garage sont dans un piteux état, les murs sont arrosés à longueur de journée. Les traces d’urines sont visibles, montrant le manque criard d’entretien. Un groupe de chauffeurs taillent bavette à côté. L’un d’eux décrie cette insalubrité notoire qui règne dans ce garage. «C’est invivable, nous respirons mal, les 6 toilettes publiques sont impraticables. Je suis obligé de me rabattre au niveau de la station d’essence pour faire mes besoins.» «L’installation de toilettes publiques est devenue une demande sociale», embraie David Diatta, juriste environnementaliste, par ailleurs professeur à l’Université Assane Seck de Ziguinchor. «C’est un besoin crucial, car Dakar n’est plus une petite ville. Ce manque de toilettes publiques prouve à suffisance les limites de nos textes. Car, du point de vue juridique, rien n’oblige l’autorité à construire des douches publiques à une certaine distance. Mais l’absence de ces toilettes a un impact négatif sur l’environnement, augmentant ainsi le taux d’insalubrité.» 
HYACINTHE DELGADO et MAXIME DIASSY

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Publié par

Namory BARRY

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