Enquête : Comment l’addiction aux drogues dures s’installe progressivement dans la banlieue

Société

IGFM – Devenus préoccupants en banlieue, l’usage et l’abus des stupéfiants enregistrent une hausse sans précédent. Plus aucun quartier n’est épargné par l’usage de ces substances psychoactives, avec notamment une percée de la cocaïne et de l’héroïne. Au Centre d’information et de sensibilisation sur les drogues et à l’hôpital psychiatrique de Thiaroye, les consultations ou prises en charge de personnes dépendantes ont augmenté. «Les chiffres sont très alarmants», souffle le docteur Maïmouna Dièye, addictologue, là où le sociologue Abdoulaye Diouf, chargé de programme au centre « Jacques Chirac» de Thiaroye, propose la mise sur pied de coalitions communautaires pour endiguer l’usage de ces substances, qui sont le lit de la violence sous toutes ses formes.

A Foutah 2, un quartier de la commune de Djeddah-Thiaroye-Kao dans le département de Pikine, le temps semble s’être arrêté. A 23 heures, les rues sont presque désertes. Seul un groupe de jeunes postés au coin de la rue continuent de défier le vent frais qui souffle à cette heure de la nuit. Tous sont lourd vêtus. La tête recouverte d’une casquette ou d’un capuchon, ils chuchotent, murmurent plus qu’ils ne parlent. Soudain, surgit le véhicule de la police, les jeunes individus s’affolent et se dispersent vite dans les ruelles sombres du quartier. Poursuivis, trois d’entre eux, moins chanceux, sont rattrapés et ramenés au coin de la rue où les policiers les soumettent à une fouille en règle. Ils tombent sur quelques joints de cannabis déjà entamés. La course poursuite qui a tiré de leur lit des habitants du quartier ne surprend guère. «On ne s’en émeut plus. Il y a très souvent des patrouilles de la police de Thiaroye et des fois, les policiers tombent sur des jeunes qui fument du chanvre, ils en arrêtent beaucoup. Ce sont des jeunes oisifs qui le soir, squattent les ruelles quasi-sombres», souffle Idrissa Ndiaye. La trentaine, tiré à quatre épingles, le bonhomme a plusieurs casquettes : il est agent de transit, coordonnateur du Festival des Cultures Urbaines AfricaCocktail et membre de la coalition anti drogues du centre Jacques Chirac de Thiaroye. «Dans le quartier, c’est surtout l’histoire d’un de nos grands frères qui doit inspirer les jeunes à se détourner de la drogue. Promis à un bel avenir, il a sombré dans la folie à cause d’une addiction au cannabis. Plusieurs séjours à l’hôpital psychiatrique de Thiaroye ne l’ont pas encore guéri. Sa famille n’a pas assuré le suivi, faute de moyens», confie Idrissa Ndiaye.

«Le cannabis, la drogue la plus consommée»

Dans la commune voisine, à Thiaroye-Gare, l’usage du cannabis est presque banalisé. Il n’est pas difficile de s’en procurer. «Cela a toujours fait la réputation du market de Thiaroye, un marché sur la voie ferrée où tout s’achète et se vend. Un haut lieu de trafic en tout genre où il était fréquent d’assister à des descentes bruyantes et musclées du cyno groupe de la gendarmerie. Plus d’une fois, les chiens renifleurs de la gendarmerie ont aidé à débusquer des dealers», explique Modou Fall, qui a fréquenté les lieux pendant une bonne vingtaine d’années. Depuis, l’emprise du Market s’est réduite, avec les travaux du Train Express Régional (Ter). Le trafic s’est alors déplacé dans les quartiers où de jeunes dealers ont pris le relais, réussissant à imposer l’omerta aux populations afin d’écouler tranquillement leur produit. «Ils sont connus des populations, mais ils ne sont jamais dénoncés. Certaines populations ferment les yeux sur le trafic qui se déroule dans leur quartier, de peur de subir des représailles», se désole Ndiouga Dia, qui a décroché récemment de la police nationale après une trentaine d’années passées à traquer les malfaiteurs et les dealers dans la banlieue. A Guinaw-rails, l’on se rappelle encore ce puissant dealer qui trônait presque sur un véritable empire financier. Du nom de M.S., sa maison ne désemplissait jamais. Des jeunes et des moins jeunes venaient de partout pour s’approvisionner. Ses voisins fermaient les yeux sur son commerce parce qu’il leur assurait la dépense quotidienne et n’hésitait pas à répondre à leurs différentes sollicitations, pour payer une ordonnance ou évacuer un malade et l’hospitaliser, sans compter les billets de banque qu’ils offraient lors des grands événements religieux. Ce n’est qu’avec les travaux de l’autoroute à péage que son business florissant a connu un coup d’arrêt.

Séparées de Guinaw-rails par la Route nationale Rn1, la commune de Thiaroye sur mer a également sa horde de dealers. Ici c’est le littoral qui accueille dealers et fumeurs de Yamba à toute heure de la journée. La nuit, dans les rues sinueuses, il est difficile de circuler sans que l’odeur âcre du chanvre indien ne vous titille les narines. «Dans les chambres comme dans les cours des maisons, les joints s’échangent sans gêne», explique ce pêcheur du nom de Baye Wade. «Cela ne choque plus personne et quand nous devons aller en mer pour de longues campagnes, nous n’hésitons pas à emporter un stock de chanvre indien pour supporter les rigueurs du métier de pêcheur en haute mer». A Oryx, un vieux quartier de Thiaroye sur mer, c’est une pétition qui a circulé ces derniers jours. Les populations, excédées, ont fini par braver l’omerta que leur avait imposée un groupe de dealers. «Elles ont osé enfin faire une pétition pour réclamer l’intervention des forces de l’ordre contre les dealers, sans compter les débarquements de quantités de drogue convoyées depuis les îles Kahone en Casamance par des pirogues qui arrivent ici la nuit», confie M. Niang, un notable proche du chef de village. De l’autre côté de la commune de Thiaroye sur mer, la drogue a également étendu ses tentacules à Diamaguène-Sicap Mbao, où l’inquiétude gagne les chefs de famille. «Les parents nous interpellent de plus en plus. Ils sont tous inquiets, mais également responsables. La drogue est bien présente dans la commune, surtout chez les jeunes charretiers. Nous voyons régulièrement des jeunes âgés à peine de 15 ans se retirer dans les maisons abandonnées par leurs propriétaires, du fait des inondations. C’est là-bas qu’ils fument le chanvre indien et souvent, c’est le moment pour eux de planifier des cambriolages», raconte Abdou Samath Diouf, le coordonnateur du mouvement «Sénégal ma fierté». A Diamaguène-Sicap-Mbao, «la consommation de drogue a explosé et c’est le cannabis qui est le plus utilisé suivi des inhalants», constate Birane Anta Sène de l’Ong «Soppi djikko». Cette forte poussée enregistrée dans l’usage des stupéfiants a nécessité la mise sur pied d’une coalition communautaire Anti-Drogue qui regroupe 93 membres, venus de tous les secteurs (voir par ailleurs).

«60% des individus addicts ont commencé à consommer pour la première fois au lycée ou au collège»    

Des parents qui constatent un fléchissement ou une désinsertion scolaire découvrent des restes de drogue en fouillant dans les sacs de leurs enfants. Cela arrive très souvent, selon le Dr Maïmouna Dièye, addictologue au centre hospitalier national psychiatrique de Thiaroye (Chnpt) situé dans la commune de Thiaroye sur mer. Un constat corroboré par une enquête menée par le centre de sensibilisation et d’information sur les drogues, situé à Thiaroye (Csidt). «Nous recevons de plus en plus d’élèves devenus addictes aux drogues, tout simplement parce que la disponibilité du cannabis, que l’on peut se procurer désormais beaucoup plus facilement, n’a pas épargné les établissements scolaires. L’usage du cannabis s’est démocratisé, accessible à tous en tout lieu.  D’ailleurs, 60% des individus addicts que nous recevons, nous confient avoir commencé à consommer pour la première fois au lycée ou au collège. La drogue est effectivement présente dans les établissements scolaires, notamment ceux du secondaire», confie Abdoulaye Diouf, chargé de programme au Csidt. Il met en garde contre le faux mythe Baudelaire et alerte les parents. «Certains élèves, notamment ceux du cycle secondaire, nous ont confié avoir touché au cannabis pour doper leur cerveau et assimiler plus vite les cours, parce qu’on leur a fait croire que la grande production intellectuelle de Baudelaire a été favorisée par son penchant pour la coke. Certes les individus réagissent différemment à la drogue, mais c’est faux de croire que le cannabis dope le cerveau. Il a plutôt un effet destructeur sur la mémoire», prévient Abdoulaye Diouf

Guédiawaye et Pikine, les communes les plus touchées

D’abord timide parce que se limitant juste à la consommation, l’héroïne et la cocaïne ont fini par se positionner en banlieue, avec notamment une floraison de réseaux de distribution. «Au départ, la plupart des consommateurs partaient s’approvisionner à la Medina, à Grand Dakar ou à Yoff, avant de revenir consommer en banlieue. Puis l’addiction aidant, la demande, devenue importante, a attiré des dealers qui se sont installés en banlieue», témoigne Ndiouga Dia. Cet ancien policier qui a souvent été chef de brigade de recherches et enquêteur dans différents commissariats de la banlieue, fouille dans ses souvenirs et se rappelle le premier réseau de trafic de drogue dure. Il dit : «C’était dans les années 1990 aux Hlm-Guédiawaye, avec W. Ng. Le trafic était discret et c’était vraiment une clientèle triée sur le volet.» Puis, toujours selon cet ancien enquêteur de police, le réseau de distribution s’est étendu vers le Marché Jeudi de Guédiawaye, suivi quelques années plus tard d’un autre réseau qui s’est installé aux abords de la Seras. Pikine n’a été touché par cette percée de la drogue dure que beaucoup plus tard. «C’était à Tally Boumack, avec une dame qui a été arrêtée et envoyée en prison. A sa sortie, elle s’est éloignée de ce réseau, mais le mal était déjà fait, avec notamment l’émergence d’autres dealers qui ont pris le relais. Depuis, cela s’est banalisé, avec la vente à la sauvette de ces drogues injectables (cocaïne et héroïne). Dans certains coins, on vous en propose sans que vous ne le demandiez. Il suffit juste d’y circuler à certaines heures, notamment la nuit», souligne l’ancien enquêteur de police. Lui succédant, Birane Anta Sène, coordonnateur de l’Ong «Soppi Jikko» et bien connu des personnes addictes, qu’il aide à décrocher par des visites à domicile (Vad), signale l’élargissement des réseaux de trafic de substances injectables. «Au foirail de Diamaguène et à Dalifort, nous en avons rencontré plusieurs et certains, après des visites pour les convaincre et les orienter vers les structures pour décrocher, ont fini par déserter Dalifort pour s’installer à Dakar où il y a des lieux de shoot. Ils n’étaient pas trop réceptifs à l’offre de décrochage. D’autres par contre sont allés s’établir à Guinaw-rails-sud», termine-t-il.

ALASSANE HANNE