Et si Doudou Seck vous était conté !

People/Société

IGFM – Décédée à 65 ans des suites d’une maladie, la voix de l’arène, Doudou Yaye Katy, était une personnalité complexe qui s’est longtemps débattu avec ses démons.

Il restera pour plusieurs générations d’amateurs de lutte, le chanteur à la voix de rossignol qui n’a jamais su prendre son essor. L’artiste Doudou Seck Yaye Katy, oiseau envolé du nid des années yéyé, est décédé au petit matin du vendredi, abandonné du monde qu’il chérissait tant. Il n’a pourtant jamais vraiment pris sa retraite. «Le week-end dernier, il est allé au stade alors qu’il était mal-en-point», dit Sokhna Adji Sow dans ses habits de veuve. Son défunt mari, qui n’hésitait jamais à accorder des interviews-vérité, était conscient du caractère ingrat du métier d’artiste. Dans ses dernières envolées panégyriques, il ne prononçait déjà plus que le nom de Alioune Petit Mbaye. Le promoteur de lutte exilé à Paris était l’un des seuls soutiens de la famille. «Sans lui, on n’aurait pas pu l’interner à l’hôpital et on se serait fait expulser de la maison», témoigne encore Sokhna Adji Seck dans les premières heures de l’annonce de la funeste nouvelle. Sur sa page Facebook, Alioune Petit Mbaye a posté la mort du «frère» et de l’«Artiste». Un point sur lequel, il y a unanimité.

Si Doudou Seck Yaye Katy a marqué les esprits, c’est autant pour ses interprétations de «Atou reer na» dans l’arène que par son franc-parler, son accoutrement ou encore ses frasques. L’homme prisait le casque colonial, se débattait avec ses démons et évoquait avec simplicité ses années de prison pour meurtre. Ceux qui l’ont côtoyé parlent pourtant d’un homme au cœur d’or.

Artiste préféré de Senghor

On ne saura pas vraiment pourquoi Alioune Badara Mbaye a choisi le pseudo de Doudou Seck. Baby-boomer né en 1954 à Dakar de Ndèye Katy Seck et d’Ibrahima qui l’a déclaré en Gambie et au Sénégal, il fréquente très tôt le milieu de l’arène, malgré un parcours scolaire correct. A l’heure où les Samba Diabaré Samb, Abdoulaye Nar Sarr, Mbana Diop ou Yandé Codou Sène occupent le haut de l’affiche, le petit Doudou ne rêve que de jouer de la batterie aux côtés de Thio Mbaye. Dans le train qui les emmène à un gala de lutte à Kaolack, il pousse la chansonnette devant l’oreille experte d’El Hadj Mada Seck. Ce dernier lui propose alors de faire la pub d’une marque de tomate. Ce sera le début de la carrière de chanteur de Doudou Yaye Katy qui côtoiera les plus grands noms de l’époque. «Partout où je suis passé, j’ai laissé mon empreinte», disait-il dans une interview. Les plus grandes boites et groupes de l’époque lui déroulent le tapis rouge : Rio Orchestra, Miami, Baobab Gouye Gui, Abdoulaye Mboup. Il a 15 ans en 1969, lorsqu’il collabore avec le grand Ndiaga Mbaye. Quelques années plus tard, il rencontre Thione Seck qu’il avoue avoir encadré et introduit au Baobab. «J’ai encadré de nombreux musiciens, comme Thione, Mor Dior Seck, Papa Djiby Bâ, Doudou Sow, Mbissane, Ass Seck de Kaolack, l’oncle de Papa Ndiaye Thiopet, qui était un batteur». Ndongo Lô fut l’un des derniers à avoir bénéficié des paroles de l’artiste et peut-être le plus reconnaissant. Au faîte de son art, Doudou Yaye Katy côtoie les ors du palais avec un président amoureux de l’art. Il confiait : «Le président Senghor m’adorait et il a été le premier à me donner le nom de l’enfant à la voix d’or. Il avait trois artistes au Sénégal : Ibou Diouf, dessinateur, Mbaye Diop, peintre et moi. Nous étions les trois protégés de la République et la Première dame nous aimait beaucoup». Age tendre, tête de bois. Le chanteur à qui tout sourit, lutte en sourdine avec les démons de la boisson qui finiront par lui ravir ses plus belles années.

En prison pour meurtre

Au Théâtre national Daniel Sorano où il officie, Doudou Yaye Katy fait partie des meilleurs chanteurs. Seulement, l’artiste fait les choses avec dilettantisme. Il abandonne son poste sans de réelles explications. A l’époque, les gens parlent mauvais sort mais, lui a un regard honnête. «Je commençais à prendre de l’alcool, à avoir de mauvaises fréquentations». L’une de ses mauvaises fréquentations le mènera directement en prison pour meurtre. En 1989, alors que le Sénégal se débat tant bien que mal contre ses relents xénophobes, l’artiste qui avait un peu forcé sur la boisson, est pris dans une bagarre qui se solde par la mort d’un homme. Même s’il a toujours nié être l’auteur du coup fatal, Doudou Yaye Katy passera 2290 jours dans la Maison d’arrêt de Rebeuss. Soit plus de 6 ans où il rencontre les opposants politiques Abdoulaye Wade, Landng Savané. Cette épreuve a raison de son premier mariage avec la cantatrice Ndickou Thioune avec qui il a un fils. Dans les premières heures de l’annonce du décès de l’artiste, cette dernière n’a pu s’empêcher de faire un témoignage : «Il était un grand chanteur avec un cœur en or.»

Soufi, mon amour

Dans sa demeure dans la banlieue de Pikine, Doudou Seck Yaye Katy gardait toujours un exemplaire du Coran et de la Bible. Loin d’être des ornements, ces Livres Saints étaient le refuge de l’artiste. «Je lis la Bible. Elle m’a été offerte par l’Abbé Diamacoune en prison.» Dans le quartier de Grand-Dakar où il a fait ses premiers pas, le petit Doudou a fréquenté le daara de Serigne Dia où, dit-il, il a acquis la lecture du Coran. En grandissant, il s’intéresse au soufisme et part jusqu’à Banjul pour en acquérir les rudiments. «Le Coran, on ne l’hérite pas. Il faut l’apprendre pour le connaître. Quel que soit ton nom de famille, si tu n’apprends pas le Coran, tu ne pourras jamais devenir Khalifa», expliquait l’homme dont la seule référence fut Abdoul Aziz Sy Dabakh. Dans ses années de succès, il était adepte des veillées religieuses avant de prendre de la distance parce que, expliquait-t-il, «les gens chantent les louanges des hautes autorités et des personnes nanties, alors qu’on doit y chanter le Prophète et les recommandations de Dieu». Père, il aimait rappeler que ses enfants portent d’abord le nom du Prophète. Le chanteur était conscient que sa philosophie tranchait d’avec son style de vie, mais en bon soufi, il n’a jamais sacrifié l’être au paraître et tenait au fond de lui une certitude. «Il est vrai que je suis un grand offenseur, mais je sais comment demander grâce au Bon Dieu. Entre Dieu et moi, personne ne peut interférer». A 65 ans, Doudou Seck Yaye Katy prive l’arène nationale de son allure dandy, grand-boubou, gilet, bottes, casque colonial et de sa voix d’or.

AICHA FALL

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