Flash back- 23 Juin 2011 - Le film de la séance plénière à l'Assemblée nationale

mercredi 23 juin 2021 • 469 lectures • 0 commentaires

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Flash back- 23 Juin 2011 - Le film de la séance plénière à l'Assemblée nationale

iGFM - (Dakar) La séance plénière du vote du projet de loi instaurant un ticket président et vice-président de la République s’est  finalement terminée hier en eau de boudin. Récit de sept heures très palpitantes. Et riches en rebondissements. 

 "Si nous nous faisons tuer ici, nous ne devons nous en prendre qu’à nous même"


 


LE COUP DE FIL DE WADE. Les signes avant-coureurs d’une séance plénière peu commune s’annoncent quelques minutes à peine après le retentissement de la cloche annonçant l’arrivée de Mamadou Seck, président de l’Assemblée nationale dans l’Hémicycle.


Il n’est que 10H55mn. Le député Amadou Diarra lit le rapport de 8 pages de la Commission des lois de l’Assemblée nationale. Cheikh Tidiane Sy quitte la salle sans crier gare. Son assistant lui tend un téléphone portable. Me Abdoulaye Babou le suit. Entre-temps, Lamine Thiam, questeur de l’Assemblée, rapplique aussi avec son portable en courant. Le ministre de la Justice prend son portable. «C’est le président de la République qui est au bout du fil», confie-t-on.


Le ministre écoute et lit un document qu’il tient en main. Me Wade lui explique quelques spécificités des rectificatifs à apporter au texte. Quelques minutes plus tard, le ministre retourne en salle et annonce la nouvelle dans la salle. «Le président de la République a entendu vos préoccupations. Il m’a demandé d’introduire un amendement pour le maintien des dispositions de l’article 33 de la Constitution du Sénégal», déclare M. Sy. L’amendement concerne le minimum bloquant de 25%. En d’autres termes, cette disposition de l’article 33 de la Constitution qui dit que «nul n’est élu au premier tour s’il n’a obtenu la majorité absolue des suffrages exprimés» est toujours d’actualité. L’information est accueillie par des applaudissements dans l’Hémicycle.


De l’intérieur de l’Assemblée, on entend les détonations des grenades lacrymogènes, signes d’une folle tension dehors. Mais les députés sont imperturbables. Ils perçoivent seulement que la situation à l’entrée de l’Assemblée au moment où ils y pénétraient a radicalement changé. Le sang a coulé. Beaucoup de sang. Le hall de l’Assemblée nationale est le passage obligé des blessés pour échapper à la mort. Conséquence, il est tacheté de sang. Toutes les cinq minutes, les agents de «Fydou» (agence de nettoiement) passent leurs serpillières.


A l’intérieur de l’Hémicycle l’inquiétude se lit sur les visages de certains députés. Les remarques sur le rapport ont été faites. Maintenant, place au débat. 92 députés sont inscrits. Avant les débats, quelques députés sortent pour constater les dégâts. La peur a pris la place de l’inquiétude chez certains d’entre eux. La grande mobilisation des populations les interpelle. Certains députés de la mouvance présidentielle s’obligent des va-et-vient incessants entre la salle de la plénière et le hall de l’Assemblée. Ils sont interloqués devant la mobilisation de l’opposition et de la société civile. Et dénoncent  l’absence de leurs frères de parti, le Pds. «Nous n’avons plus de parti. Politiquement, nous avons été laminés», regrette l’un deux. Un de ses frères de parti ajoute : «Ils ont été incapables de mobiliser, alors qu’on leur a donné beaucoup d’argent. On ne voit pas un seul jeune du Pds dans la foule.»


Du hall, ils aperçoivent Barthélemy Dias, le leader des Jeunesses socialistes, debout sur  un véhicule en train de parler aux manifestants. «Barthélemy Dias n’est rien, mais on lui a donné l’occasion de se croire important, peste un autre libéral. Du temps d’Abdou Diouf, personne n’osait tenir ce genre de manifestations.»


CLASH EL HADJI DIOUF-FATOU AIDARA.


C’est le moment choisi par le député Mbaye Niang pour jouer sur la peur des députés libéraux. Il propose un amendement. En invitant ses collègues à renvoyer la séance à une date ultérieure. Il invite le pouvoir à organiser la concertation entre la majorité et l’opposition sur la question. Le doute s’installe dans la tête des députés libéraux. Pas par Mbaye Niang, mais par les échos qui parviennent de l’extérieur. Certains ne tiennent plus en place. Chaque minute, ils quittent la salle pour voir ce qui se passe dehors. Y compris le ministre de la Justice. Le point focal s’est déplacé. L’amendement de l’Imam Mbaye Niang est passé au vote. Il est rejeté. Les débats se poursuivent. Les députés défilent au parloir. Non sans s’échanger de propos aigres-doux. «Damalène yérém (j’ai pitié de vous, Ndlr)», lance Me El Hadji Diouf à l’endroit des députés de la majorité qui lui répondent par  des  huées.  


Fatou Younouss Aïdara monte au créneau pour lui répondre. Mais l’avocat la remet à sa place : «Je ne parle pas aux écailleuses de poisson encore moins aux calots bleus. Je m’adresse aux députés.» Mme Aïdara ne se fait pas prier pour répondre : «Goor jiguène nga (tu es un homosexuel, Ndlr). Tu es un conard», dégueule la députée libérale, malgré les tentatives de Mamadou Seck de la rappeler à l’ordre.  «Taisez-vous, laissez-le terminer. Tant que vous parlez, il ne va pas se taire», demande désespérément le président de l’Assemblée nationale à ses collègues députés libéraux dépassés par les évènements. Mme Aïdara continue de parler. Et c’est  pour curieusement approuver la proposition qu’elle avait rejetée il y a quelques heures. Elle lâche : «Je félicite Imam Mbaye Niang. Je disais qu’il n’est pas mon Imam, mais aujourd’hui, il l’est. Il a agi en sage et je ne suis pas surprise par ses propos», dit-elle. 


BAKHAO DIONGUE CRAQUE.


Après 33 intervenants, le président de l’Assemblée propose une suspension de séance. Il est 16 heures 40 minutes. Plusieurs heures sont passées. Mais la tension est montée d’un cran. Aux dernières nouvelles, la maison de Farba Senghor, posée juste à côté, a été brûlée. Les députés le constatent à partir du hall de l’Assemblée. La peur a désormais gagné les esprits. Mme Bakhao Diongue craque. Elle profite de la pause demandée par le président de l’Assemblée nationale pour lancer un appel à Wade. «Il faut que le Président Wade s’adresse au peuple, quelle que soit l’issue de cette rencontre. Il doit expliquer pourquoi il a envoyé ce projet de loi à l’Assemblée nationale. Le chef de l’Etat doit renouer le dialogue politique avec l’opposition, car ce que nous voyons aujourd’hui ternit l’image de notre pays.» Le député Moussa Sy répond : «Prenez vos responsabilités ! Si nous restons ici jusqu’à une heure tardive pour voter ce projet de loi et que nous nous fassions tuer ici, nous ne devons nous en prendre qu’à nous-mêmes.» L’idée du retrait du projet emballe tout le monde. Moussa Sy annonce la réunion de son groupe parlementaire.


A 17 heures 40 minutes, la nouvelle tombe. Mme Awa Diop refuse à Me El Hadji Diouf le scoop qui va révéler aux journalistes que les députés ont décidé de rejeter le projet de loi. Elle joue des coudes pour donner la nouvelle : «C’est le peuple qui nous a élus et le peuple qui ne veut pas de cette loi.» 10 minutes plus tard, Mamadou Seck retrouve son Perchoir. Consigne a été donnée en haut lieu de retirer le projet de loi. Mais il faut s’aménager une porte de sortie. Va donc pour un petit sketch.


Et c’est à Doudou Wade que revient l’honneur de monter sur scène le premier. Il cite feu Serigne Abdoul Aziz Sy Dabakh pour justifier le rejet du projet de loi. «De 1957 à 1997, le marabout a consacré sa vie à cultiver l’unité au Sénégal. Et il nous enseignait la concertation et le dialogue», déclare le président du Groupe parlementaire de la majorité. Pour boucler la boucle, il dit à Cheikh Tidiane Sy : «Il y a des problèmes dans le texte et la paix au Sénégal vaut mieux que le texte.»  C’est désormais clair, les députés de Wade n’en veulent plus. C’est maintenant au ministre Cheikh Tidiane Sy de le ramener à son propriétaire. Il prend la parole pour rendre compte fidèlement de ce qui s’est passé à Dakar durant la journée. Il est revenu sur les menaces de mort contre les députés, les saccages des maisons des membres de la mouvance présidentielle, en somme les «tentatives de fragiliser la démocratie sénégalaise et de déstabiliser l’Etat».


Pour terminer, il confie avoir consulté Me Wade qui lui a demandé de retirer le texte : «Le président a reçu des messages de partout et singulièrement de nos chefs religieux et c’est fort de cela qu’il m’a demandé de retirer ce projet de loi», a dit le ministre de la Justice. La décision est accueillie par les applaudissements des députés. Tout est bien, qui finit bien. Wade a reculé, les manifestants sont partis et les prisonniers libérés. Et la capitale Dakar, quoique défigurée, respire un nouvel air. Celui d’un changement imminent ?


Latir MANE & Sophie BARRO - (Source l'Obs du 24 Juin 2011)

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Publié par

Harouna Fall

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