Frank Simon, Grand reporter à «France Football» : « je suis très attristé par la 4e place de Sadio Mané »

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IGFM – Grand reporter à «France Football» où il exerce depuis plus de 30 ans, Frank Simon, spécialiste du football africain, n’a pas aimé les attaques nourries contre son organe et l’institution du Ballon d’Or. Sa réplique est sans concession.

Le jury du Ballon d’Or a sacré Lionel Messi cette année. Sadio Mané s’est retrouvé à la quatrième place. Est-ce une surprise pour vous ?

C’est une surprise pour moi. Je rêvais et espérais que Sadio Mané, en tant que meilleur Africain en Afrique et en Europe, serait sur le podium. Le retrouver à la quatrième place, j’en suis très attristé pour lui, pour le football africain et sénégalais. Son année 2019 a été aussi belle que sa saison 2018-2019. J’espérais secrètement que le jury international du Ballon d’Or «France Football» lui accorderait beaucoup plus de points. Malheureusement, les chiffres sont implacables. Je suis triste pour lui.

Qu’est-ce qui peut expliquer la quatrième place de Sadio Mané ?

Le Ballon d’Or est un trophée individuel accordé sur la base d’un jury de presque 180 journalistes. On essaie de faire en sorte que les critères soient objectifs. Mais le vote est subjectif, c’est le ressenti le plus honnête possible par rapport à 30 noms. Chacun a son ressenti et peut être influencé dans un contexte médiatique, sportif. Je donne l’exemple du vote de celui qui est en Angleterre : quatre des cinq évoluent en Premier League (Ndlr : Henry Winter de «The Time» a voté Van Dijk, Messi, Ronaldo, Sterling et Alisson). C’est son environnement. Baigner dans ces environnements fait que sur certains pays, on n’ouvre pas forcément les yeux sur le talent hors de leur propre continent. Des pays asiatiques et sud-américains méconnaissent le football africain. C’est une évidence. Mais on ne peut que constater le choix du jury international. Il faut aussi s’interroger sur le vote de certains jurés africains qui n’ont pas saisi l’opportunité d’honorer le meilleur footballeur africain. Des jurés africains n’ont même pas donné de point à Sadio. Certains ont eu des difficultés dans la communication et n’ont pas pu voter. En revanche, il y en a qui ont voté hors délais. Le pire exemple, c’est le Mali. Quand on reçoit l’email avec la feuille de route, on sait qu’il y a une date butoir. Il a été relancé plusieurs fois. Mais son vote n’a pas été pris en compte puisque arrivé hors délais. Des huissiers de justice suivent, on ne peut pas faire n’importe quoi. C’est le règlement. La Rédaction en chef, par rapport à un mode opératoire largement expliqué avant, a dû prendre cette décision (ne pas prendre en compte son vote, Ndlr). J’en étais meurtri. Que le Mali ne soit pas membre des votants fait mal au cœur. Il avait largement le temps de le faire avant et après, des circonstances ont fait qu’il n’a pas pu le faire dans les derniers jours avant les délais. Il y a aussi quelques pays qui n’ont pas voté ou qui se sont trompés dans le mode de vote. Certains ont été recalés. Le votant reçoit les premiers emails en octobre et dispose d’un délai de remise du vote. La seule consigne concerne l’envoi du vote. Après, les gens votent pour qui ils veulent.

«C’est totalement indigne»

Des voix s’élèvent pour fustiger les résultats du Ballon d’Or qui sont, pour certains, scandaleux…

Je comprends par extension que le public sénégalais et africain soit déçu. En revanche, je ne comprends pas et condamne toutes les attaques, les mesquineries, toutes les choses méchantes que j’entends et lis depuis hier (lundi) sur les réseaux sociaux et les télévisions à l’encontre de «France Football», un titre pour lequel je travaille depuis 1971, sur le jury «France Football» et sur nos personnes. Ce que j’entends dépasse l’entendement. Moi-même, je suis déçu. Des dizaines de millions de personnes sont déçues, notamment les supporteurs de Mané, qui ne sont pas seulement en Afrique. Il faut casser ces histoires de continent, de couleur de peau. C’est totalement indigne. Tout le monde n’a pas la finesse d’analyse de Habib Bèye. Mais il n’est pas journaliste. C’est un consultant, un ancien professionnel. Habib est libre d’exprimer son opinion à condition de rester dans les clous. Il faut respecter les gens, respecter ce qu’est «France Football» et le Ballon d’Or.

«Trop de violence verbale, d’accusations gratuites, de méchanceté et de procès d’intention sur le racisme»

Nombreux sont ceux qui pensent en Afrique que le Ballon d’Or n’est pas fait pour les Africains…

J’entends les voix de ceux qui ne sont pas contents, mais elles émanent de qui ? Toutes les opinions peuvent s’exprimer : les anciens joueurs, les joueurs, les confrères. Mais ils doivent le faire sans violence et avec intelligence en ayant une meilleure connaissance de ce qu’est le Ballon d’Or, de son règlement. Visiblement, ils ne le connaissent pas bien et interprètent à leur façon. C’est normal, le public africain a envie d’avoir un Ballon d’Or africain. Moi, c’est le cas. Ma sensibilité me ramène au football africain, cela fait 30 ans. Mais je ne peux pas accepter tout ce que je lis et entends. Il y a trop de violence verbale, trop d’accusations gratuites, trop de méchanceté, des procès d’intention sur le racisme par exemple.

Avez-vous pensé un moment que Sadio Mané pouvait gagner le Ballon d’Or ?

Quand j’ai pris connaissance du Top 5, ensuite du Top 3, cela m’a fait mal. Je me disais que Sadio avait la belle tête, le beau visage de quelqu’un qui pouvait monter sur le podium. Après, contrairement à certains médias africains et certains analystes comme Habib Bèye, qui lui a fait campagne, du lobby pour son poulain, je n’osais même pas espérer une victoire de Sadio. Pour une raison assez simple : il y avait beaucoup de joueurs de Liverpool sur cette liste. On l’a vu l’an dernier avec l’équipe de France championne du monde (2018), les votes concernant les joueurs français ont été dilués. Il y avait des points pour (Antoine) Griezmann, des points pour (Raphaël) Varane, des points pour (Kylian) Mbappé etc. S’il y avait eu juste un candidat français qui se détachait, il aurait gagné le Ballon d’Or en 2018, année de la Coupe du monde. Cela n’a pas été le cas. Luka Modric a tiré les marrons du feu. Le fait d’avoir beaucoup de joueurs de Liverpool, avant même le processus du vote, ne favorisait pas Sadio. Il y avait un risque que les votes soient répartis. Cela s’est confirmé. Les points récoltés par Sadio Mané sont insuffisants au regard de son talent.

La quatrième place occupée par Sadio Mané rappelle le classement de Frank Ribéry, troisième, en 2013, alors qu’il avait gagné le championnat, la coupe d’Allemagne, la Ligue des Champions, la Supercoupe de l’Uefa et la Coupe du monde des clubs…

Dans l’histoire du Ballon d’Or qui remonte à plus de 60 ans, il y a eu parfois des choses qui ont pu nous heurter. Quand Frank Ribéry ne l’a pas eu, alors qu’on pensait qu’il l’aurait, à l’époque (2013), on était adossé à la Fifa. (En 2006, Ndlr) Fabio Cannavaro l’avait eu et c’était assez surprenant. On pensait que Buffon allait l’emporter. Il y a eu une année (2001) où c’était (Michael) Owen. On ne peut pas dire que c’était une année exceptionnelle pour lui, il a eu le Ballon d’Or sur quelques matches qui ont conquis le jury. Ces jurys étaient moins élargis que maintenant. Là, on est sur un jury mondial à presque 200 pays. Mais on ne peut pas revenir en arrière. Cela n’enlève rien aux valeurs de Sadio : à l’homme qu’il est, à son influence positive sur la jeunesse africaine et sénégalaise. Sans doute, il aurait aimé poser ce Ballon d’Or à la maison. Mais il est beaucoup plus fier des titres qu’il a gagnés, les aventures, les belles épopées avec son club et son pays. Il est Ballon d’Orisable encore. C’est un joueur exceptionnel.

Comment expliquez-vous les fuites ?

En interne, nous ne sommes pas au courant. Ils ont raison de jouer la carte de la discrétion et du secret. Mais comme par hasard, il y a des fuites la veille ou l’avant-veille. Des gens mal intentionnés sortent des trucs. Certains ont sorti de faux classements, ça les amusait. France Football ne répondait jamais. Mais là, il y a eu des fuites. Peut-être qu’elles viennent aussi de l’étranger, de clubs qui ont été informés par la rédaction en chef. Je n’en sais rien. C’est difficile de garder le secret jusqu’au bout. C’est le monde d’aujourd’hui, les gens essaient d’espionner, de faire le buzz. Ça me révolte.

Comment sont choisis les membres du Jury ?

On se réunit avec la rédaction en chef et essaie de choisir des journalistes qu’on connait ou qu’on nous a recommandés. On les appelle et discute avec eux pour essayer de voir leur disponibilité, s’ils ont un suivi du football international. Certains sont des journalistes avec une vocation internationale, ils font les coupes du monde, les coupes d’Asie, la CAN, Copa América. D’autres sont de jeunes journalistes qui ont cette ouverture sur l’international. Sur les Africains, je soumets des recommandations via mon rédacteur en chef. D’une année à l’autre, certains ne sont plus journalistes du sport, il faut les changer. Tel journaliste en terme politique, il faut le changer. Tel entre dans une rubrique qui n’est plus du sport ou prend des responsabilités dans son journal et n’est plus habilité à suivre le sport, il faut le changer. Il peut y avoir un turn over de l’ordre de 12 changements d’une année à l’autre. Les retardataires impénitents, les journalistes qui ne répondent pas aux emails, la rédaction en chef décide de les remplacer. J’essaie d’être le plus honnête possible par rapport aux compétences, la connaissance humaine et professionnelle de mes confrères et consœurs. Je suis assez fier de faire en sorte qu’il y ait des consœurs africaines (deux) dans le jury du Ballon d’Or masculin.

Saliou Gackou

1 Comment

  1. Foutaise, il y a eu une année pour Ribbery et vous lui avez enlevé son ballon d’or.
    Le problème ce n’est pas qu’il y a plusieurs lauréats d’une même équipe ou quoi que l’on ne sache…

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