Gestion des catastrophes : Le suivi psychologique en question

Société

 

IGFM- Bofa-Bayotte, Bententy, Missirah, Daaka de Médina Gounass, Parcelles Assainies, sont autant de noms de localités dont le quotidien s’est conjugué avec une tragédie. Aussi dramatique que funeste, elles ont fait autant de morts que de rescapés. Des victimes qui ne s’en sortent pas toujours indemnes, parce que perturbées psychologiquement et souvent pas ou mal suivies sur le long terme. L’Obs s’est intéressé à l’assistance psychologique des victimes, un aspect souvent négligé lors des grandes catastrophes. Existe-t-il réellement un suivi psychologique au Sénégal pour les rescapés de grandes catastrophes ? Les réponses dans cette enquête.

BETENTY- Dieynaba Sané : «Je ne passe pas une seule nuit sans faire des cauchemars»

Dieynaba Sané ne s’est toujours pas remise. Rescapée du chavirement d’une pirogue qui avait fait 21 morts en avril 2017 à Betenty, Dieynaba, 44 ans, a encore la gorge nouée quand elle se remémore le drame. Au bout du fil, la voix étreinte par l’émotion, elle débite son monologue, d’une voix hachée. «Je me souviendrai de ce jour jusqu’à la fin de ma vie», commence-t-elle. «Nous étions une soixantaine de femmes à embarquer dans une pirogue pour aller à la cueillette d’huîtres et de pétoncles. Tout se passait bien jusque-là. Mais c’est au retour, vers 17 heures, que la pirogue a chaviré, sous le coup d’un vent violent. C’était terrible, en plus, la pirogue était surchargée. Moi, j’étais debout quand elle a commencé à chavirer. Mais certaines de mes collègues m’ont tirée et je suis tombée. A trois reprises, je suis tombée dans l’eau et me suis remise en surface. Heureusement, la troisième fois, j’ai vu une planche flotter sur l’eau et je me suis couchée dessus. Je me suis accrochée à cette planche pendant plus de deux heures. C’est ce qui m’a sauvée. Parce que c’est là-bas que les secours m’ont trouvée.» Un an et 4 mois après le drame qui a emporté 21 femmes, Dieynaba peine toujours à émerger du cauchemar. «Je suis vivante aujourd’hui, mais je ne suis pas sortie indemne de ce drame», souffle-t-elle, lasse. Les séquelles du drame chez Dieynaba sont profondes, sournoises. Moins visibles, elles rongent la jeune dame jusqu’au fond de son âme et se présentent sous les contours de visions apocalyptiques. Ses nuits sont constamment blanches et hantées de cauchemars effrayants. Le récit entrecoupé de courts silences et d’instants d’hésitation, elle geint : «Depuis ce jour, je ne passe pas une seule nuit sans faire des cauchemars. En plus, je suis constamment fatiguée.» Pas au bout de ses peines, elle poursuit :«Le pire dans cela, c’est que nous ne bénéficions du soutien de personne. Certes, l’Etat a consenti des dédommagements. Pendant deux jours, une équipe de psychologues s’est déplacée à Bentety pour nous apporter soutien et réconfort, mais depuis lors, rien. Depuis cet incident, j’ai peur de retourner en mer.» Dieynaba n’est pas la seule à porter les séquelles de ce drame. Son époux est aussi une victime. Lui ne fait pas de cauchemars, mais est obligé d’endurer, chaque jour, chaque nuit, les contrecoups de ce drame. Il confesse : «Ce que nous vivons est difficile à cerner et à expliquer. Il ne se passe pas une nuit sans que ma femme ne me réveille en pleine nuit par des cris. En plus, elle tient un discours incohérent si elle n’appelle pas à l’aide, comme si elle était en pleine mer en train de se noyer. Le plus dramatique est qu’on est laissés à nous-mêmes. Depuis ce drame, ma femme et ses amies n’ont pas bénéficié d’un soutien psychologique adéquat. Je la soutiens du mieux que je peux. Mais c’est difficile. Elle est traumatisée et peine à retourner en mer.» Ce n’est pas faute de courage, mais Dieynaba comme Dié Mané, sont marquées à vie par cette tragédie. Pour cette dernière, qui avait à peine 20 ans, le grand bleu lui file désormais le tournis. Mariée et maman

d’un petit garçon de 3 ans, Dié a vécu le drame en direct. D’une voix fluette, elle débite ses mots et considère sa survie comme un «miracle». «Je ne peux même pas expliquer ce qui s’est passé. Les choses sont allées très vite. Quand la pirogue a commencé à chavirer, je ne savais plus quoi faire. Je ne voyais que la mort. Dans ma tête, c’était déjà fini. Toutes mes pensées étaient tournées vers mon petit garçon. Heureusement, en me retournant, ma main a saisi une planche de la pirogue, à laquelle je me suis accrochée de toutes mes forces. Je voyais des femmes que je connais très bien, mourir sous mes yeux. Certaines criaient, demandant de l’aide. J’étais impuissante. Je revois encore ces femmes qui se ruaient vers le piroguier, dont les occupants s’activaient pour sauver tout ce beau monde. Ce qui était impossible. Cette image tourne en boucle dans ma tête. Chaque nuit, l’image de ces femmes se noyant, seules et sans défense, me hante. Leurs cris résonnent encore dans ma tête. Je ne pourrai jamais oublier cette tragédie.» Dié a bénéficié d’un suivi psychologique. Mais juste pour deux jours. Mais après cela, elle et ses 33 «collègues» cueilleuses ont été laissées à leur sort. Seules au creux de la vague.

BOFA BAYOTTE- B.S : «Je risque de sombrer dans la démence»

B.S, un des rares rescapés de la tuerie de Bofa Bayotte. Depuis ce drame survenu le 6 janvier 2018 en Casamance, le jeune homme n’est plus le même. Allure quelconque, silhouette frêle moulée dans un pantalon noir sur une chemise de couleur verte, B. S n’est toujours pas revenu de la forêt. Du moins, psychologiquement. Ses nuits sont troublées et son sommeil hanté par les images des 13 corps ensanglantés de ses compagnons alignés dans cette forêt touffue de la verte Casamance. Partis chercher du bois mort, ils ont été surpris par des assaillants qui les ont pris à partie avant de les cribler de balles. Lui, s’en est tiré sans aucune égratignure, mais les images de ses camarades tombés sous les balles des assaillants continuent de le hanter. Les yeux embués de larmes, un trémolo dans la voix, il serine : «Le drame s’est produit aux environs de 14h 30 mn. J’étais sorti de la forêt pour aller déjeuner. C’est sur le chemin du retour que j’ai entendu les armes tonner. Trois quarts d’heure après, j’ai aperçu l’un d’entre mes camarades, Ibrahima Daffé, sortir de la forêt. Il avait reçu une balle, il y avait du sang partout. Affolé, je l’ai porté sur mon dos jusqu’à la route goudronnée, avant de l’embarquer dans un véhicule qui devait aller à Ziguinchor. Ensuite, je suis retourné dans la forêt.» Conscient de la gravité de la situation, B.S retourne dans la forêt pour voir s’il pouvait secourir le reste de ses amis, mais il tombe sur l’horreur. Devant lui, une dizaine de corps allongés, inertes, ensanglantés. Encore sous le choc et comme tétanisé, il interrompt son récit. Un long filet de larmes s’échappe. Puis, il lâche : «Si certains étaient déjà morts, d’autres ne l’étaient pas encore. Les survivants, qui étaient au nombre de cinq, si mes souvenirs sont exacts, gémissaient de douleur, tandis que les autres agonisaient. C’était terrible. La forêt a été incendiée par la suite par les assaillants, qui se sont fondus ensuite dans la nature, après avoir dépouillé mes amis de tous leurs biens.» Jusque-là, c’était gérable. Mais l’insoutenable est survenu quand il s’est agi de transporter les corps des victimes. Mission impossible pour B.S. Son cœur lâche. «C’était trop me demander. J’ai commencé à aider les villageois, mais c’était pénible. Voir les corps de mes amis baignant dans une mare de sang et complètement défigurés, c’était au-dessus de mes forces. J’ai craqué.» Il étouffe un sanglot, marque une pause, avant d’enchaîner. «N’eût été l’appui psychologique dont j’ai bénéficié aussitôt après ce drame, je pense que j’aurais mis fin à mes jours. Il y a eu un léger mieux après ces séances, mais je n’arrive plus à fermer l’œil de la nuit. Le moindre petit bruit me fait trembler. A chaque fois que je ferme les yeux, j’ai l’impression de revoir la scène. Une peur constante m’habite dès que je me retrouve seul dans un endroit sombre. Je pense qu’il me faut de l’aide et un soutien psychologique permanent pour me permettre de dépasser cet épisode tragique de ma vie, sinon je risque de sombrer dans la démence», termine-t-il. Comme dans un appel à l’aide.

NDEYE FATOU SECK & ABDOURAHMANE THIAM

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