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«Notre démocratie est dans une situation préoccupante…»

Politique

 

IGFM-Qu’on l’aime ou pas, Moustapha Guirassy est un homme de convictions, un adepte du politiquement correct, un leader engagé pour la bonne cause. Et quand le chef de file du parti Sénégalais unis pour le développement (Sud) parle, c’est pour asséner des vérités crues. Dans cet entretien via e-mail accordé à «L’Obs», le candidat déclaré à la Présidentielle de 2019 dit tout. Sans langue de bois…

Monsieur Guirassy, l’opposition a été empêchée de tenir son sit-in devant les locaux du ministère de l’Intérieur. Pis, elle a été gazée et de ses leaders arrêtés et malmenés. Comment appréciez-vous cette situation ?

Notre démocratie est dans une situation préoccupante, à plus d’un titre. Nous notons un niveau de recul démocratique jamais égalé dans ce pays, de 1988 à nos jours. Il faut savoir que l’élection présidentielle n’a pas pour seul objet de designer un dirigeant à la tête du pays. Le débat qui la précède est aussi, pour les Sénégalais, l’occasion de définir les questions essentielles qui se posent à la Nation, d’identifier les options en présence et d’opérer leurs propres choix sur les directions qui devront être données aux politiques publiques. Malheureusement, avec les brimades constatées, le démantèlement des espaces de respirations démocratiques, la corruption des électeurs, l’injustice et l’asymétrie de l’information, le pays tout entier perd la sérénité qui sied dans de pareilles circonstances et le débat public qui s’en suit, est complètement asséché et appauvri. Il heurte même nos consciences. Pour notre part, nous cherchons, par tous les moyens, à relever le défi du débat public. C’est une exigence de qualité que nous fixons à cette délibération collective du 24 Février 2019, car il en va du fonctionnement de notre démocratie, mais aussi de l’aptitude du pouvoir issu des urnes à ouvrir des voies nouvelles et à trancher des questions conflictuelles. A chaque scrutin présidentiel en effet, sont ainsi associées une lecture des enjeux essentiels pour la société, l’économie ou les institutions, une sélection des priorités pour le quinquennat et une série de grandes options sur la base desquelles seront élaborées les politiques publiques. L’enjeu n’est pas seulement de battre le système Macky, il faut aller plus loin dans le sens de répondre aux aspirations profondes et aux exigences de transformation du peuple sénégalais. Par la violence de ses lois, la violence sur les hommes politiques, la violence sur la démocratie, le candidat Macky est en train de priver le Sénégalais de ce qu’il y a de plus essentiel dans une élection présidentielle : le débat qui doit précéder le scrutin lui-même. Le peuple sénégalais mérite mieux que ce spectacle désolant d’honorables serviteurs de la Nation traités comme des malpropres, simplement parce qu’ils avaient des convictions à défendre.

Les demandes de l’opposition sont quand même légitimes …

L’opposition demande simplement que tous les acteurs politiques soient mis au même niveau d’information et que le jeu électoral soit juste et impartial. Gouverner, ce n’est pas compter sur des citoyens exemplaires, mais c’est comprendre en profondeur les moteurs de la société, dans une approche fondamentalement anthropologique, qui voit le Sénégalais dans sa totalité et non seulement dans sa dimension économique. De ce point de vue, le régime actuel ne semble pas avoir compris les besoins profonds du Sénégalais. Le mépris est si puissant qu’il pense que tout peut être acheté, même la dignité humaine. Avec une telle approche, l’argent risque de devenir le Maître le plus puissant pour réguler le pays. On en voit déjà les prémices. Gouverner, c’est donc comprendre que la démocratie, la justice, l’équité, la paix, la stabilité, comme bien d’autres valeurs, sont des exigences citoyennes fortes qui ne peuvent être remplacées par un discours creux sur le  Pse (Plan Sénégal émergent) ou sur le taux de croissance de 7% qui font faire au père de la Nation «les pas de danse de l’Arena.

Pour faire bouger les mentalités et les énergies, l’opposition est bien obligée d’être debout comme une sentinelle et d’agir pour protéger les valeurs cardinales de la Nation. Quel est la mission de l’opposition, sinon s’opposer, dénoncer le ‘’Jayy Dolé’’, défendre le peuple et la démocratie, la justice et l’équité. Qui est mieux placé que la classe politique pour dénoncer la pénurie d’eau, les difficultés rencontrées par les acteurs du système éducatif, sanitaire ? Qui est mieux placé que la classe politique pour porter le combat des sans voix, des femmes et jeunes des banlieues et de la périphérie ? Qui est enfin mieux placé que la classe politique pour dire que ce l’on fait subir à Khalifa Sall est cynique et inique ? Qui pour dénoncer la justice sélective qui s’est mise au service de l’Exécutif pour liquider un candidat comme Karim Wade. Que dirait le peuple sénégalais, si l’opposition se taisait sur le fait que le fichier électoral soit encore à la seule disposition du pouvoir ; aucun membre de l’opposition ne peut encore en disposer, alors que la campagne du parrainage imposée par le pouvoir a débuté ? Mais enfin, comment voulez-vous que devant une telle situation que l’opposition reste passive ? Vous conviendrez aisément avec moi que les revendications de l’opposition sont non seulement raisonnables mais légitimes. La violence ne saurait être une réponse.

«Si la question du financement de la campagne électorale n’est pas élucidée, elle faussera la prochaine Présidentielle»

En clair, vous pensez que l’opposition ne doit pas baisser les bras face au pouvoir en place ?

Vous savez, il est impératif que le camp du pouvoir comprenne que l’opposition sénégalaise, bien que républicaine, ne concèdera pas une seule once des acquis et droits que lui confère la Constitution que tout président élu jure devant la Nation entière, de défendre. L’opposition dans son intégralité, entend se tenir aux côtés du peuple sénégalais pour exiger un processus démocratique transparent et pour que cessent les agressions puériles et viles sur notre démocratie. Le peuple et le régime actuel savent que l’autorité des pouvoirs publics doit reposer sur la volonté du peuple et que cette volonté doit s’exprimer par des élections honnêtes. Nous nous battrons donc pour des élections libres et transparentes. Du reste, je ne cesse d’attirer l’attention sur la question cardinale du financement de la campagne ; je crois sincèrement que si elle n’est pas élucidée, notre démocratie en souffrira terriblement et le manque de transparence marquera et faussera la prochaine joute électorale. S’il y avait une vraie volonté de transparence, le Gouvernement aurait mis dans le texte de loi sur le parrainage, un accent particulier sur cette question. On ne peut pas accepter que le candidat Macky Sall confonde les caisses de l’Etat avec celles de son parti. Le service public doit être assuré à chaque citoyen, indépendamment de son appartenance politique. Il faut refuser que les groupes de pression, grandes fortunes et entreprises étrangères inondent de milliards de francs Cfa, la campagne électorale. Il faut refuser que l’argent pèse plus que le bulletin de vote.  Il faut dénoncer cette irruption, de plus en plus cynique, de l’argent dans le champ politique. Il faut refuser que l’argent soit roi, qu’il tue la liberté d’expression. Il faut refuser que les milliardaires étrangers décident de la stratégie républicaine. Nous sensibiliserons, nous dénoncerons, mais nous invitons nos concitoyens à refuser et à dénoncer l’achat de consciences. Cette question du financement des partis politiques et de la campagne électorale doit absolument être clarifiée et tranchée à travers les débats publics, à défaut de lois.

A propos du parrainage, avez-vous démarré votre campagne de collecte et comment ça se passe sur le terrain ?

C’est le lieu ici, de réaffirmer notre énorme déception : nous avons relevé, de la part du Gouvernement, un manque total de respect des citoyens et de la classe politique. Le vote de la loi sur le parrainage s’est fait dans des conditions qui ne font pas honneur à notre démocratie. A quelques mois d’une élection aussi importante, on ne modifie pas les règles du jeu. Nous avons beaucoup d’appréhensions sur cette élection et surtout, les conflits postélectoraux qu’elle engendrera. Ceci dit, la coalition pour le Sénégal En Tête (Set) a démarré sa campagne pour le parrainage de notre candidature. Nos équipes sont toutes sur le terrain, malgré quelques légers retards accusés dans certaines régions ; nos commissaires nous font régulièrement le point pour évaluation, analyse et décision. Suite au ciblage stratégique des régions, en fonction du poids électoral, des enjeux politiques et de nos ressources, nous sommes aujourd’hui en pleine action à l’échelle nationale. Les premières évaluations se feront dans une semaine par nos commissaires. Nous savons déjà que plusieurs de nos parrains potentiels n’ont toujours pas leur carte d’identité de la Cedeao. Nous sommes aussi informés de la rétention par certains responsables des cartes d’identité des électeurs, sous prétexte de financement de la Der (Délégation à l’entreprenariat rapide) ou des bourses familiales. Mais le plus grave, c’est l’achat de signatures de parrainage par les responsables de Benno contre de l’argent.

Comment appréciez-vous la révocation du désormais ex-maire de Dakar, Khalifa Sall ?

C’est l’acte qui signe définitivement le crime.
La révocation de Khalifa Sall de sa fonction de maire de Dakar est d’une indignité sans nom. C’est une balafre portée au visage de la démocratie. Aucun Sénégalais de bonne foi ne voit l’urgence de ce décret présidentiel de révocation. Je n’en vois aucunement l’urgence. Au contraire, le contexte actuel impose au Gouvernement d’observer scrupuleusement les valeurs sénégalaises de paix, de tempérance et de juste milieu. En cette période de pré-élection, il lui incombait, au premier chef, de cultiver un climat apaisé, pour rassurer les Sénégalais, tous inquiets de l’avenir. Je dénonce avec la dernière énergie, cette nième manifestation de la dérive totalitaire du régime de Macky Sall, après son refus de nommer un ministre de l’Intérieur apolitique et sa loi sur les parrainages qui est la porte ouverte à toutes les dérives politiciennes. L’hyper-présidentialisation, qui prend prétexte de tout pour mettre notre pays en coupe réglée, atteint ici son summum, avec le déni de la présomption d’innocence de Khalifa Sall, qui n’est pas définitivement condamné et dispose encore de voies de recours. Le décret présidentiel contre Khalifa Sall est l’acte qui signe définitivement le crime, de ce qui est une vaste cabale politique. Ce que nous n’accepterons pas, pour la préservation de la démocratie sénégalaise et la restauration de sa plénitude, c’est que Khalifa Sall ne puisse pas être candidat à la Présidentielle de 2019.   

En tant que libéral de formation, comment appréciez-vous l’attitude du Pds qui, malgré la non-validation de son candidat déclaré, Karim Wade, a lancé sa collecte de parrains pour l’élection présidentielle de 2019 ?

Je n’ai pas pour habitude de commenter les affaires internes des autres formations politiques. Je pense que le Pds a une expérience politique énorme et je lui fais confiance. J’ai les meilleures relations avec les dirigeants de ce parti. N’oubliez pas que Wade restera toujours pour moi, le seul maître politique digne de ce nom. J’ai du respect pour l’intellectuel qu’il est, ses combats pour la démocratie, sa générosité, son panafricanisme, son patriotisme et sa vision.

Comment préparez-vous la Présidentielle 2019 ?

Nous sommes sereins, nous y allons avec nos alliés. Nos responsables, militants et sympathisants sont plus que confiants. Quel bonheur déjà que de participer à la définition des questions essentielles qui se posent à la Nation, de figurer par les options en présence afin que nos compatriotes puissent opérer leurs propres choix quant aux directions qui devront être données aux politiques publiques !

 Quelle lecture faites-vous du nombre excessif de candidatures déclarées à la prochaine élection ?

On peut l’analyser de plusieurs manières. D’abord, comme une stratégie du pouvoir pour légitimer la loi sur le parrainage. On pourrait aussi penser que le nombre de candidatures reflète tout simplement le rejet des Sénégalais de ce régime. Mais je retiens juste que la démocratie va très mal et que cela n’est que la manifestation d’un profond malaise.

IBRAHIMA KANDE

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