«Il faut qu’on sache la réalité sur les rapports de la Cour des Comptes»

Politique

IGFM – Le secrétaire général du rassemblement national démocratique (Rnd) prône la non-limitation des mandats présidentiels. Au moment où une éventuelle 3e candidature du Président Macky Sall fait débat, Madior Diouf, ancien ministre de la Culture, s’interroge sur l’opportunité de limiter le mandat du président de la République. Le professeur de Lettres est également revenu, dans cet entretien avec L’Observateur, sur les rapports de la Cour des Comptes où des pontes de la République sont cités pour des malversations dans leur gestion. La situation actuelle de son parti et de la Gauche sénégalaise, sa participation à la Présidentielle de 1993, son passage au ministère de l’Enseignement supérieur et celui de la Culture sous le régime de Me Abdoulaye Wade etc. Madior Diouf dit tout.

Professeur, vous êtes un allié du Président Macky Sall depuis 2012, dans le cadre du Bonnoo Bokk Yaakaar. Quelle image retenez-vous de ses actions à la tête du pays ?

Je trouve que tout ce qu’il a mis dans le Plan Sénégal émergent (Pse), c’est pour développer le pays et c’est particulièrement concret et les résultats de son action sont visibles. Je ne sais pas ce qu’on attendait pour élire un président ingénieur plutôt qu’un littéraire. Nous ne regrettons pas d’avoir mis un ingénieur à la tête du Sénégal parce que Dieu nous a dotés de moyens qui vont apparaitre de plus en plus dans le pétrole et le gaz. Si nous avions vu tout cela avec les précédents, peut-être, ils se seraient débrouillés et qu’on aurait obtenu quelque chose. Mais, je pense qu’avec quelqu’un qui a une culture scientifique comme le président Macky Sall, on aura beaucoup plus de chance de travailler le Sénégal avec ses ressources. Il a une orientation très positive pour le développement du Sénégal.

Que faites-vous des rapports des corps de contrôle qui incriminent  les collaborateurs du Président et leur gestion des affaires publiques ?

Sa responsabilité est en dehors de cela. Sa responsabilité ne pourra être évoquée qu’après. Par honnêteté à l’égard des citoyens, il faut que ces gens-là répondent, il faut qu’on sache la réalité de ce qui s’est passé. La démocratie concerne aussi le travail de la Justice. On a révélé des malversations, le citoyen qui n’est pas spécialiste de ce contrôle, doit avoir l’honnêteté d’attendre que tout se termine et puis de voir au fond, quel est le mal fait au pays. Quel est le contenu exact du mal qui a été fait au pays. On doit avoir la patience d’attendre cela. Pour le moment, la gestion du Président Macky Sall n’est pas concernée par cela. La loi a défini comment traiter les rapports. Il faut que tout ce qui est vraiment vrai soit précisé. Ensuite, il faut faire ce que la loi dit en de pareils cas.

Comment expliquez-vous les difficultés actuelles du Rnd dont vous êtes encore le Secrétaire général ? 

Dans la situation actuelle, je retiens le fait d’avoir créé ensemble avec d’autres partis  une grande coalition qui a réussi à faire réélire un président de la République. Ce qui apparait dans les médias, c’est davantage cette grande coalition et moins la vie des partis qui composent cette coalition. Pour le cas du Rnd, il y en a qui sont partis et d’autres sont restés. L’orientation globale actuelle du parti, c’est essayer de maintenir une grande mouvance politique qui est celle de la majorité présidentielle, d’accepter d’étudier en profondeur les problèmes et de les discuter dans le cadre de la coalition Benno Bokk Yaakaar, non pas d’essayer d’émerger soi-même en tant que parti.

Cela ne va-t-il pas tuer la vie des partis comme le Rnd ?

C’est un point de vue qu’on ne peut pas refuser. Effectivement, la grande mouvance met les partis membres dans une situation qui risque de ne faire apparaitre que des cadres qui sont dans les structures créées. Nous avons des cadres dans les structures de Benno Bokk Yaakaar. Mais pour les partis membres, il peut y avoir des insatisfactions du fait qu’ils n’apparaissent pas tous comme ils apparaissaient dans les structures du parti. Cela, en réalité, est lié à la création de tout grand ensemble. Quand on décide de créer un grand mouvement, il y a des conséquences. Il y en a qui s’en plaignent et il y en a qui comprennent la nécessité de cette réalité politique.

Votre parti a connu une crise en 2008, avec le départ de Dialo Diop. Pouvez-vous revenir sur cet épisode ?

Je ne veux pas discuter de ce problème parce que c’est le passé. On n’est plus ensemble. Il a été mon directeur de Cabinet quand j’étais ministre. Ce qui veut dire qu’on s’entendait. Maintenant, la séparation a été faite. On ne m’entendra jamais en parler. On est allé(s) ensemble un certain temps, ça n’a pas réussi, on s’est séparé(s). Aujourd’hui, j’ai posé le débat pour mon départ de la tête du parti avec les jeunes. Dès qu’ils auront un bureau, je leur laisse la place. J’ai 80 ans, je n’ai plus l’âge de me battre pour entrer dans un bureau. Je serai à la base en train de les aider.

Comment appréhendez-vous l’échec et l’état actuel de la gauche au Sénégal ?

Nous sommes des hommes de culture de gauche, mais nous ne sommes jamais entrés dans des structures qui s’autoproclament de la gauche. Il y a des amis qui y sont, des partis qui sont avec nous dans la grande coalition présidentielle, mais le Rnd ne s’est jamais réclamé de la Gauche. Parce que c’est un terme qui signifie tout ce que les combats avant l’indépendance et jusqu’à l’indépendance ont engrangé. Je ne vais pas les qualifier mais nous ne sommes pas dedans. Je comprends ces options et par conséquent, je préfère combattre dans l’orientation qui me plait et dont je pense être la meilleure pour le pays.

Vous avez été ministre de la Culture sous Me Wade, quel legs avez-vous laissé au niveau de ce département ?

Je ne suis pas resté longtemps au ministère de la Culture. Mon passage se compte en mois. J’ai été d’abord ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche scientifique. Ma durée à la tête de l’ensemble des deux ministères n’a pas fait un an. Le désaccord avec Me Wade a surgi tout de suite et on ne pouvait plus aller ensemble. La culture a été une étape très rapide et les forces représentées par Moustapha Niasse et le Rnd sont parties. Au ministère de la Culture, on était à l’étape de la visite et des projets d’amélioration.

Vous avez participé à la Présidentielle de 1993 avec votre fameux slogan : «Abdou Diouf, il faut le balayer». Comment avez-vous vécu cette expérience ?

Le slogan n’était pas personnalisé comme cela. Le balai, c’était à Thiès où un camarade a mis dans mes mains un balai. D’ailleurs, cela a eu un effet qu’on n’avait pas envisagé. Les gens trouvaient que la symbolique était bonne. Par la suite, quand on me parlait de balai, les gens me disaient maintenant, il faut un râteau parce qu’il y a beaucoup de déchets. Les camarades du Rnd avaient décidé d’aller à la Présidentielle pour réanimer le parti. Cela nous a permis de faire le tour du pays, d’implanter de nouveaux coordonnateurs. Mais, je pense qu’il faut encadrer les candidatures. Il faut faire en sorte que les candidats qui peuvent avoir des chances de gagner soient les seuls à se présenter aux élections. C’est ce qui a été fait avec le parrainage qui a été un bon barrage. On a trouvé le parrainage comme moyen. Et je pense que le parrainage a été beaucoup plus positif que penser à limiter le nombre de mandats. Le Président Senghor a fait vingt (20) ans au pouvoir, mais ce sont les populations qui lui donnaient la majorité. Quand en 1992, le Président Abdou Diouf a convoqué des discussions sur le code électoral, ses camarades ont fait des propositions sur la durée des mandats. C’est avec lui qu’on a essayé de réfléchir sur le nombre de mandat. Alors ses camarades, notamment feu Mamadou Diop, ancien maire de Dakar qui représentait le Parti socialiste, voulait trois (3) mandats de 7 ans. Mais cela n’avait pas abouti et on a fini par adopter deux mandats. Actuellement, les gens veulent poser un problème sur le nombre de mandats. Nous, dans la passion, nous étions d’accord, mais dans les réflexions libres d’homme honnête, est-ce que c’est démocratique de limiter le nombre de mandats ? On dit aux politiques : «Allez vers le Peuple.» Ils y vont, on va vers les urnes. Le problème, c’était l’honnêteté du vote mais ce n’était pas le nombre de mandats. Limiter le nombre de mandats, ça nous a réglé un problème mais pas autant que le parrainage. Que demain, une majorité enlève la limitation du nombre de mandats, ce sera toujours démocratique. La durée de vie décidée par les urnes pour des hommes politiques, elle est démocratique tant que le vote est honnête.

Vous semblez prôner la non-limitation des mandats présidentiels, en revenant sur le sujet, au moment où le débat sur une 3e candidature du Président Sall pollue l’espace public…

Ce qui est démocratique, ce n’est pas de dire que Ngoor (Prénom sérère Ndlr) a eu un ou deux mandats très honnêtement gagnés et que maintenant, il faut qu’il s’arrête. C’est en 1992 que cela a commencé avec le Président Abdou Diouf. Mais les Constitutions se sont suivies. L’application de la concaténation des Constitutions peut tromper des gens qui veulent voir clair dans la succession. On doit écouter ce que dit la Constitution, on doit la lire. Mais qu’est-ce qu’il y a dans la Constitution ? Je ne veux pas commencer le débat parce que les gens ne doivent pas privilégier cela. Maintenant que quelqu’un a été très bien élu et qu’il attend jusqu’en 2024 régulièrement en respectant la Constitution, au lieu de discuter avec lui sur ce qu’il veut faire, on ne doit pas discuter sur : «Est-ce qu’il a droit ou non à un troisième mandat.» Nous avons le temps, nous en discuterons. Mais les gens doivent avoir la modestie de savoir qu’ils peuvent se tromper en appréciant la concaténation des Constitutions. En réalité en 1992, j’avais voté dans les discussions pour la limitation à deux du nombre de mandats. Actuellement, il y a un problème dont nous discuterons quand ce sera le moment et ça va tourner autour de la concaténation des mandats.

Comment jugez-vous le débat politique actuel, est-ce que les hommes politiques d’hier étaient plus denses que ceux d’aujourd’hui ?

Le débat politique aujourd’hui a perdu en profondeur et en réflexion dans la mesure où très souvent, c’est un tel-là a fait deux ou trois mandats, il faut qu’il parte. Les hommes politiques d’hier étaient des hommes d’études, de réflexion. Si vous voyez ceux qui ont précédé, pratiquement, chacun a écrit. Leurs réflexions ont abouti à un document offert à la postérité. C’est quelque chose de très important. Que la réflexion, l’écrit fasse partie du travail des hommes politiques.

SOPHIE BARRO