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«Le jour où j’ai abattu mes six lions…»

Dossier

 

IGFM-Exemple de préservation de l’écosystème, la ferme de crocodiles de Djibélor fait partie des patrimoines nationaux qui ont marqué l’écotourisme en Casamance. Mais, coup de tonnerre : son propriétaire, Gérard Wartraux, a décidé de mettre la clef sous le paillasson, après 50 ans d’élevage de crocodiles.

Djibélor n’est assurément pas une bourgade comme les autres. Debout à la lisière de Ziguinchor, sur la route d’Oussouye, cet «éden» des crocodiles du Nil est loin du trou perdu. Le site est même sur la dernière version de Google Map. Rallier ce hameau de cultivateurs et d’éleveurs, en cette période d’accalmie dans le Sud du pays, ne relève que d’un choix. D’une simple volonté. Mais, en période d’hivernage, il faut s’armer de courage pour atteindre la ferme de Djibélor. Le refuge qui s’étend sur des hectares de forêt sombre n’est accessible que par un chemin de croix. Ici, seul le gazouillis des oiseaux perturbe la quiétude du lieu. Soudain, un homme sort du fouillis, à une cinquantaine de mètres de l’entrée principale. Silence aboli. «Nous sommes en pause et le boss Gérard fait sa sieste. Il ne se réveille qu’à 15 heures. Veuillez patienter», propose-t-il. Le Mané est employé de la ferme. Pas de temps à perdre, direction la mare aux crocodiles. Il faut pénétrer l’épais rideau de branches et surtout éviter de se cogner la tête contre cette arche au-dessus des têtes, qui bloque les rayons de soleil. L’obscurité se fait plus présente, plus pesante. Arrosé par une fine pluie, l’humus qui recouvre le sol étouffe les pas, les enveloppe dans le silence. Après quelques minutes de marche, on bute sur un pâté de murs en dur surplombés de grillage en fer. Sous l’ombre se pavanent des monstres. Une armée de crocodiles, dont certains dépassent les quatre mètres de long, se laisse aller à un ballet macabre. Ce sont des crocodiles du Nil : d’un vert brun à presque noir. Un tronc plus court. Des pattes palmées sur lesquelles poussent des griffes qui servent à grimper les rives et creuser des nids. En semi-liberté à Djibelor, ils sont en élevage depuis plusieurs décennies.

«Le jour où j’ai abattu mes six lions…»

A quelques pas de l’enclos des crocodiles, au milieu de la ferme, on tombe sur un bâtiment R+1, les murs de blancs vêtus, coiffés par des fenêtres de couleur verte. La bâtisse s’impose majestueusement à la nature, entre quelques fromagers géants. C’est la maison du maître des lieux : Gérard Wartraux. A l’entrée, une plaque verte aux graphismes blancs attire les regards. «Attention au chien ! Propriété privée, défense d’entrer», lit-on. Les consignes sont claires. Pas question de franchir le portail. Il faut s’armer de patience. Quelques minutes plus tard, une dame déboule de la maison, le pas feutré. C’est la gouvernante. Passé les échanges d’amabilités, elle sert la même rengaine que Mané : «Gérard est dans sa chambre et il ne ressort qu’à 15 heures. Il faut patienter, puisque je ne peux l’informer de votre présence avant cette heure.» Il faut encore s’occuper.

Les minutes s’égrènent, interminables. Puis, comme une fusée, un homme, torse nu, taille moyenne, peau tannée, débarque, casquette crasseuse sur une queue de cheval poivre et sel et des tongs aux pieds. La grimace au visage, une paire de binocles au nez, Gérard accueille à l’avant-cour de sa maison. «Voulez-vous boire quelque chose», demande-t-il. «Pépé barricades», son surnom à l’époque de Mai 68 en France, traîne aujourd’hui 74 piges. Et 49 ans de vie commune avec la Casamance. Au début, c’était un coup de foudre et depuis, Gérard élève des crocodiles dans sa ferme de Djibélor. Il confie direct et franc, un peu comme on explique un amour réel : «Je suis arrivé au Sénégal en 1969, pour faire mon service militaire dans le cadre de la coopération, en tant que professeur dans une école d’agriculture, puis j’ai découvert et aimé la Casamance et je ne suis jamais reparti.» Un oiseau chante, Gérard entonne : «Ici, on vit dehors et tout le monde se parle. Alors qu’à Paris on vit derrière la porte de son appartement.» Son histoire avec Djibélor est le fruit d’une belle reprise, après un triste abandon. «Avant, j’ai travaillé dans cette plantation pour un toubab, mais ça ne marchait pas du tout. Alors, il m’a vendu la ferme et je l’ai développée. Ça fait plus de 50 ans que j’élève des crocodiles. Ce sont des reptiles que je connais très bien. Au départ, on avait capturé et récolté des œufs pour les faire éclore», se remémore Gérard qui compte aujourd’hui, dans sa ferme, près de 500 crocodiles du Nil de tous âges.

«7 500 FCfa, le kilo de la viande de crocodile,200 et 250 mille FCfa pour la peau»

Bâti sur 30 hectares, le domaine comprend une ferme d’élevage où une plantation de fruits tropicaux (bananes, papayes, mangues, ananas, avocats, mandarines, etc.) et plus de 500 espèces différentes de plantes ornementales. Mais, d’après Gérard, à côté du parc forestier et de l’élevage des crocodiles, il y avait un parc animalier, avec des lions, hyènes … C’est en 1998 qu’il a pris la décision de fermer un des volets du domaine pour des raisons économiques. Gérard : «Quand j’ai pris la décision de fermer le parc animalier, j’ai envoyé les animaux dans les autres parcs du pays, mais personne n’a réagi. A cause de la crise en Casamance, on n’avait plus de visiteurs et les charges devenaient de plus en plus lourdes. J’avais ainsi abattu, à coups de fusil, tous les animaux sauvages que je ne pouvais pas relâcher dans la nature. Mes six lions, les hyènes, tous les animaux dangereux ont été abattus. C’était une décision difficile à prendre, mais il fallait faire un choix. Ça m’a fait mal au cœur de tirer sur des animaux, mais la situation était financièrement intenable.»

Si le parc animalier n’a pas tenu longtemps, à cause de facteurs exogènes, Gérard a choisi de garder les crocodiles, parce qu’ils rapportent de l’argent, beaucoup d’argent. «Pour les crocodiles, on ne perd rien. On vend la peau, la viande et même le crâne. Et ça rapporte. L’élevage de crocodiles est rentabilisé par la vente. Pour une peau moyenne, on peut récolter entre 200 et 250 mille FCfa. Le crâne, on le vend à 200 mille FCfa. Pour la viande, le kilo est à 7 500 FCfa. Pour visiter la ferme, les expatriés doivent débourser 1 000 FCfa et 200 FCfa pour les Sénégalais», détaille Gérard, qui emploie présentement une dizaine de manœuvres. Mais après 50 ans de dur labeur, Gérard n’a plus qu’une envie : raccrocher. «J’ai deux enfants, un garçon et une fille, qui sont en France, mais ils ne veulent pas revenir prendre le relais. Donc, j’ai pris l’option de vendre la ferme. Je vais transformer le parc en terrain à usage d’habitation. J’ai déjà commencé le morcellement. Je veux prendre ma retraite définitivement et mourir ici.» A Djibélor, terre de Casamance, qui abrite encore la plus grande mare de crocodile au Sénégal.

FALLOU FAYE
(ENVOYE SPECIAL A ZIGUINCHOR)

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