«Le meurtre de Fama Niane me reste en travers de la gorge»

Société

IGFM – Ancien directeur des relations publiques de la police, le colonel Alioune Ndiaye décrypte dans cet entretien les difficultés rencontrées par les forces de l’ordre pour élucider certains crimes.

Comment vous expliquez, en tant qu’ancien officier supérieur de la police, que dans certains cas de meurtre, les enquêteurs peinent à élucider les crimes ?

La plupart des crimes commis ont été élucidés et les suspects arrêtés. Pour l’actualité, sur dix (10) crimes, les sept (7) suspects ont été arrêtés. Pour les trois (3) parfois, on connait la personne soupçonnée, mais elle a réussi à se volatiliser. C’est le lot de toutes les polices du monde. Il y a des délinquants qui réussissent à s’évader après leur forfait. Il y a également des cas pour lesquels, il est extrêmement difficile de connaitre l’auteur, pour la simple raison qu’aucun élément ne permet d’avancer dans l’enquête. Ce n’est pas très facile pour la police d’élucider tout le temps les problèmes qui se posent parce que les délinquants sont parfois des gens très intelligents qui murissent leur plan avant d’agir. Il arrive que des cas de meurtre ou de cambriolage commis soient clarifiés deux ou trois ans après. Quelqu’un qui a commis un crime aujourd’hui, si demain on le pince sur un petit cas de vol, il peut arriver qu’il avoue durant l’enquête, avoir commis un crime quelques années avant. Et souvent les populations ne sont pas mis au courant. Quand ce n’est pas dans le feu de l’actualité, cela échappe parfois à la connaissance de la population. Mais ce n’est pas pour dire que la police réussit tout. Il y a des cas pour lesquels on a tout fait, mais le gars réussi à filer entre les mailles.

Les moyens ne font-ils pas défaut parfois ?

On doit aussi tirer le chapeau à nos forces de sécurité et de défense par rapport à certaines enquêtes. Elles ne disposent pas de tous les moyens dont bénéficient les grandes polices pour bien dérouler leurs enquêtes. Les moyens comme les vidéosurveillances dans tous les coins de rues, les radars, les fichiers Adn, les grands laboratoires, les grands scientifiques à la disposition des services d’enquêtes. Si les enquêteurs réussissent à élucider certains cas, c’est par la ruse qu’ils le font, mais non pas parce qu’ils ont tous les moyens techniques et scientifiques qu’il faut. Nous avons un pays avec des conditions atmosphériques parfois très difficiles. Le vent, la poussière, le sable effacent parfois des traces. Nous n’avons pas toujours la possibilité de recueillir tous les éléments sur une scène de crime.

N’est-ce pas parfois dû au manque de coopération de la population qui craint des représailles ?

Au Sénégal, les populations ne coopèrent pas toujours. Les raisons sont diverses. Certains ont peur de coopérer, bien qu’ils connaissent le coupable. Parfois, quand on a affaire à un caïd dans le coin, on a peur que l’auteur ne sache qui a vendu la mèche. Par moments, c’est par cupidité, parce qu’on leur donne de l’argent, le gars est gentil avec tout le monde dans le coin, on préfère se taire. Du côté de la police aussi, il faut que beaucoup d’efforts soient faits pour ouvrir les portes aux populations afin qu’elles aient plus confiance à la police et qu’elles acceptent volontairement de venir vers elle. Il faut qu’elles soient d’abord assurées de l’accueil qu’elles vont trouver, de la protection du secret des dépositions…

N’y a-t-il pas parfois une contrainte liée au statut du délinquant qui est parfois un repris de justice notoire qui connait les rouages de la police en matière de traque ? Cela ne peut-il pas être un frein à l’avancée de l’enquête ?

Le délinquant est un homme intelligent qui réfléchit par rapport à tout ce qui l’entoure, par rapport aux pratiques policières qu’il connait. Ils utilisent les moyens de télécommunication, de transport, les hôtels entre autres, pour se cacher. Parfois, il a les mêmes avantages que les policiers. Sinon beaucoup plus. Il peut présager de ce que la police va faire. Mais ses calculs ne sont pas toujours justes. En plus, il n’y a aucun crime parfait. Prenons le cas de la dame décapitée à Kolda. Le mari qui est l’auteur a perdu son téléphone sur les lieux du crime sans s’en rendre compte. Pour la fille de Thiaroye sauvagement poignardé, il y a l’appel téléphonique qui l’a fait sortir. En plus, son téléphone n’a pas été saisi par l’auteur. Il y a des éléments de négligence de la part du délinquant qui aident les policiers à pouvoir l’identifier. Le délinquant a beau être intelligent, il ne peut pas tout prévoir.

Avez-vous en mémoire un cas dans lequel vous avez eu affaire à un délinquant très intelligent que vous avez longtemps traqué ?

J’ai suivi quelques cas dans le cadre des services dans lesquels j’ai travaillé. Il y avait en 1989, un groupe qui écumait les Almadies et autres zones huppées. C’était la bande à «Le-gros». Elle était constituée de Maliens, Guinéens, Ivoiriens et Sénégalais. La bande tuait, volait… La police a peiné à mettre la main sur ses membres. Ils bougeaient entre le Mali, la Guinée et le Sénégal. Ils ont perpétré beaucoup de crimes avant de tomber.

Pourquoi était-ce difficile de les arrêter ?

Ils étaient mobiles. C’étaient des professionnels, des gens qui connaissaient bien le terrain, ils prenaient le temps d’identifier leurs victimes avant de passer à l’action. Ils bénéficiaient aussi de beaucoup de complicité sur place, notamment chez les bijoutiers, quand ils volaient de l’or, certains chauffeurs de taxi, quand ils voulaient se déplacer…Il y en a eu plusieurs autres pour lesquels la police a peiné avant d’arrêter les délinquants. Il y a aussi des cas qui ne sont jusque-là pas élucidés. C’est notamment le meurtre de Fama Niane qui me reste en travers la gorge jusqu’à présent. On a parlé d’un certain Kanté qui n’a pas été retrouvé. On ne sait pas s’il est vivant ou mort. Est-il le coupable ? ? Autant de questions restées sans réponses douze ans après. Je n’oublierai jamais ce cas qui m’a personnellement choqué. S’il n’est plus en vie, cela voudrait dire que ce crime risque de ne jamais être élucidé

AIDA COUMBA DIOP