Niambalang, le pont des lamentations !

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IGFM-L’attaque meurtrière du 03 mai dernier reste encore fraîche dans l’esprit des usagers du pont Niambalang. Cinq mois après l’assaut, les victimes portent encore les stigmates et le trauma de cette nuit d’horreurs durant laquelle un pêcheur a trépassé, des cantines de fortune réduites en cendres et des marchandises volées.

Nouhou Soumaré était là, debout, bouche-bée, tremblant comme un damné en route vers l’abattoir. Sorti indemne de l’attaque, il souffre toujours d’un mal invisible. Et quand il se met à narrer le cauchemar de cette fameuse nuit où le pont Niambalang a été attaqué par des hommes armés supposés appartenir au Mfdc et qui ont failli lui ôter la vie, le pêcheur a les yeux exorbités. Son souvenir est ineffaçable, bien ancré et collé à sa peau, à son cerveau. L’histoire de ce bout d’homme tient en quelques lignes. «Après avoir pris du thé avec mes frères, je suis retourné dans ma case vers 23 heures.

Mais une fois allongé sur le matelas, j’ai eu un pressentiment. Pour en avoir le cœur net, je suis sorti et me suis dirigé prestement vers la case où ils dormaient. C’est là que tout a basculé. Grande a été ma surprise de voir des hommes encagoulés, armés de kalaches mettre le feu partout. Ils étaient une dizaine de personnes. À leur vue, j’ai voulu prendre la poudre d’escampette ou rebrousser chemin, mais j’étais pris dans un guet-apens. Ils m’ont ordonné de lever les mains, de m’allonger par terre et surtout de la fermer.» Nouhou Soumaré s’exécute, sans moufter.

«Ils m’ont par la suite, demandé l’emplacement de ma case, je la leur ai indiqué. Ils m’ont conduit manu militari dans ma cantine où dormaient à poings fermés, mon épouse et mes trois enfants. J’avais la peur au ventre, mais surtout je craignais qu’ils fassent du mal à ma famille. J’ai failli crier de la force de toutes mes cordes vocales pour alerter le voisinage. Réveillé brusquement par le bruit assourdissant des assaillants, mon épouse et mes enfants ont versé de chaudes larmes. Heureusement que j’ai pu garder mon sang froid. L’un des assaillants, la voix grave, m’a exhorté de lui donner tout l’argent que je gardais et les objets précieux transportables. C’est ainsi qu’ils m’ont dérobé 500 000 FCfa, trois téléphones portables, des colliers de femme et des sacs de riz et d’oignon. En partant, ils ont incendié des cantines et déposé une bombe sous le pont. Malheureusement, un des pêcheurs y a laissé la vie.»

Ce récit-là, c’était dans la pénombre d’une nuit sans lune. Sous la danse aléatoire des bougies et lampes à mèches allumées, des hommes armés ont attaqué le pont Niambalang. Une passerelle rudimentaire, fortifiée et imposante avec ses métaux solides, soutenus par un sol bétonné, logé sur la route de Niaguis, en allant vers Kabrousse et en passant par Djibonker. Le pont est à califourchon entre les villages de Kaléanne et Niambalang. C’est vers 00 heure que des hommes encagoulés, armés supposés appartenir au Mouvement des forces démocratiques de Casamance (Mfdc), en ordre de bataille, ont attaqué le site.

En dévastant tout sur leur passage, cambriolant les boutiques, dérobant les biens et dévalisant les quelques dizaines d’individus trouvés sur place. Les assaillants ont tabassé les plus téméraires, mis le feu aux cases et aux pirogues et vandalisé des cantines de fortune. Pis, ils ont, dans leur meurtrier forfait, occasionné une victime. Un pêcheur a trépassé suite à l’explosion d’une bombe posée par les assaillants, sous l’un des versants du pont.

«Les assaillants ont mis le feu à tous mes biens…»

À coup sûr, l’endroit ne sera plus comme avant, le pont Niambalang de moins en moins fréquenté. «Ils avaient des armes lourdes et ont blessé certains qui ont voulu résister. Mais malheureusement, la bombe qu’ils ont posée sous le pont, a tué un pêcheur qui dormait. «J’avais très peur, parce que j’avais cru que c’étaient les mêmes éléments qui ont commis le carnage de Bofa. Ils ont mis le feu à tout et sont restés sur place de 00 à 3 heures du matin.

Au petit matin, nous avons reçu le coup de fil du Commandant de la Gendarmerie nationale, qui nous a demandé ce qui s’était réellement passé», ajoute Soumaré, comme l’appellent affectueusement les voisins. Nouhou Soumaré : «Depuis 12 ans, je fréquente ce pont où je mène diverses activités qui tournent autour de la pêche. À l’époque, je gagnais 100 000 FCfa par jour. Mais depuis l’attaque, je n’arrive même pas à amasser 10 000 frs. On avait une sorte de marché hebdomadaire tous les jours, qui ne fait plus vivre son homme.»

L’attaque du pont Niambalang a causé le trauma et est restée gravée à jamais dans la mémoire collective de ses usagers. Cinq mois après cette funeste attaque, la localité peine à sortir la tête de l’eau, ses usagers pris au collet par la peur. Aujourd’hui, le pont ressemble à un champ de ruines. De près, on aperçoit les gravats, les blocs de ciment et de terre endommagés, les tiges d’acier tordues et les poutres brisées. Les trous enfoncés montrent que le pont a été écrasé par le souffle puissant d’une bombe, mais il a pu résister manifestement à la forte explosion. Sur le lieu du sinistre, le décor est morose. Cases rasées, produits incendiés, feuilles de bois mort, filets de pêche au sol et pans de bateaux à perte de vue composent le tableau. L’endroit respire une odeur de poissons frais et de tristesse.

Et pourtant, le point Niambalang, c’est naguère le domaine par excellence, des fruits de mer, du poisson frais et fumé. Pendant longtemps, très longtemps même, ce triangle de terre fourré sous l’une des extrémités du pont, a été le point de négoce entre clients et marchands venus des quatre coins du Kassa. Toujours fiévreux et animé de mille bruits enchanteurs, le petit «marché» aux fruits de mer a perdu son lustre d’antan. L’attaque armée explique, en général, ce naufrage du business.

«J’avais vraiment peur et tremblais comme une feuille morte»

La peur a une odeur. Une sorte de mélange écœurant de nausée et de maladie. Mère Sonko connaît cet effluve-là. La quadra a elle aussi, frôlé la mort de près, lors de l’attaque. De très près. Engoncée dans son grand boubou wax d’une autre époque, elle est là repliée, anxieuse dans sa cantine, qui tient difficilement sur son versant droit. Seule partie échappée de la furie des flammes ayant ravagé sa boutique. La mine patibulaire, le poil et le regard sombres, elle narre sa fameuse histoire. «Cette nuit-là, alors que j’étais dans les bras de Morphée, un grand bruit m’a réveillée. Et quand j’ai ouvert les yeux, j’ai vu des gens autour de moi.

Je ne comprenais pas ce qui se passait, j’avais cru que c’était un cauchemar. Finalement, je me suis rendue compte que c’était la réalité. Sans perdre de temps, quatre personnes armées m’ont ordonné de me lever et de ne pas crier. Puis, ils m’ont demandé de leur donner tout l’argent que j’avais gardé dans ma cantine. Au risque d’abréger ma vie. J’avais vraiment peur, je tremblais comme une feuille morte et je ne pouvais même pas ouvrir la bouche. Ils ont pris tout ce qu’ils pouvaient amener avec eux. Depuis dix ans, je travaille dans ce site, mais on n’a jamais vécu un tel malheur», se lamente-t-elle, triste.

Aujourd’hui, le business de mère Sonko a pris un sacré coup. Mais, en bonne croyante, elle reste digne et garde l’espoir en bandoulière. «J’ai subi un énorme préjudice que je ne peux même pas chiffrer. Les autorités avaient promis de nous dédommager, mais rien n’a été fait jusqu’à présent.

On espère que durant la campagne, les choses vont se concrétiser», souhaite la mère de quatre bouts de bois de Dieu. À Niambalang, à chacun sa version, son préjudice subi. Ici, les histoires se comptent à la pelle. Les unes aussi effroyables que les autres. Et pour tirer des vers du nez, il faut slalomer sur le sable boueux où subsistent des restes de pirogues brûlées, de débris de cases incendiées et des restes de marchandises. Le sujet est sensible, mais les victimes réclament la réparation des dégâts.

David Niafouna : «J’ai perdu plus de 3 millions de francs Cfa»

Coiffé d’une casquette qui couvre à peine une tête presque chauve, David Niafouna s’attèle à reconstruire sa case de fortune incendiée lors de l’attaque. Seul, il enfonce difficilement un piquet en bois sur le sol bourbeux. Où s’entremêlent des restes de produits brûlés. Pêcheur depuis sa tendre enfance, David tient sur 50 berges. Il a sept enfants, le visage morne, le corps affaibli. Lui aussi a tout perdu. Tout. Puisque contrairement à certains qui ont pu récupérer quelques marchandises, tout son business est tombé à l’eau, sa cantine complètement réduite en cendres. Rien ne lui reste. Faire parler David relève du parcours du combattant. L’homme veut éviter le sujet, parce que justifie-t-il, «j’ai peur de décliner mon nom, ces gens-là écoutent la radio et lisent les journaux, comme tout le monde.» Donc, il faut faire preuve de tact pour voler quelques mots et l’assurer de notre bonne foi, à ne relater que les faits. Rien que les faits.

Un instant d’hésitations, l’homme entonne : «Voyez par vous-même, j’ai tout perdu. Ils ont emporté toute ma marchandise et brûlé ma cantine. J’y avais gardé soigneusement un moteur de pirogue et dix-huit filets. Au total, c’est plus de 3 millions de francs Cfa envolés en l’air. Heureusement que ce jour-là, j’étais parti à des funérailles dans mon village à Kaléane, je passe souvent la nuit sur place.» David d’ajouter : «C’est le lendemain de l’attaque que j’ai été informé par un voisin qui a aussi perdu sa boutique enflammée par les malfaiteurs.

À mon arrivée, j’ai failli tomber à la renverse et verser des larmes, car je ne pouvais plus contenir ma colère. Finalement, je m’en suis remis à Dieu et me suis résolu à tourner la page. Puisque que cela aurait pu être pire. Je pouvais y laisser ma vie, si les assaillants m’avaient trouvé sur place. Les autorités sont venues s’enquérir de notre situation et ont évalué les pertes. Mais depuis, on n’a rien vu. Les choses marchent au ralenti. On ose espérer que pendant le mois d’août coïncidant avec la haute saison, les choses vont marcher.» Mais en attendant, David et ses camarades d’infortune égrènent leurs chapelets. Espérant des lendemains meilleurs…

IBRAHIMA KANDÉ (ENVOYÉ SPÉCIAL)

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