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Oussouye : Au cœur des royaumes du Kassa

Société

 

En Casamance, les traditions sont bien conservées. C’est l’une des rares zones du Sénégal où la royauté est encore en vigueur. A Oussouye et Mlomp, les rois occupent une place importante dans la société. Plongée dans les royaumes du Kassa.

Il déboule subitement dans la cour du Temple, vêtu de rouge de la tête aux pieds (bonnet, djellaba, chaussettes). En toute simplicité, le roi d’Oussouye, Sibilumbaï Diédhiou, visage avenant, donne la main à ses hôtes du jour. Ces derniers ont pris place sur des chaises, à l’ombre rafraichissante d’un grand arbre de Touloucouna (andiroba), tandis que lui s’installe en face d’eux, sur un petit tabouret en bois. «Ce tabouret date de plusieurs dizaines d’années, je peux même dire qu’il est centenaire, parce qu’il se transmet de génération en génération. Il est réservé aux initiés uniquement, un profane n’a pas le droit de s’y asseoir», explique notre guide du jour, François Diédhiou, oncle du roi. Pris par les charges royales, Sa majesté, qui se fait remarquer par sa grande taille et son teint basané, ne peut pas rester longtemps avec les visiteurs. Après les présentations et quelques salamalecs d’usage, il se retire dans le Temple. Nous sommes dans le royaume d’Oussouye, à près de 45 kilomètres de Ziguinchor.

«Lorsqu’on prend un fétiche, on n’est plus une personne ordinaire»

Né Olivier Diédhiou, il est devenu Sibilumbaï, après avoir été intronisé roi en 2000. La raison du changement de prénom, son oncle, François, l’explique : «Dans la tradition, quand on est sacré roi ou qu’on vous donne la responsabilité d’un fétiche très important, on change de prénom. Parce que lorsqu’on prend un fétiche, on n’est plus une personne ordinaire, on est frappé du sceau du sacré en quelque sorte.» Pour les Diolas animistes, le fétiche est un être qui vit avec Dieu, et qui a été envoyé en mission sur terre pour servir d’intermédiaire entre Dieu et les hommes. «On ne peut pas s’adresser directement à Dieu. C’est pourquoi lorsqu’on s’adresse au fétiche, on lui fait une offrande, du vin de palme le plus souvent, pour qu’il intercède de gaieté de cœur auprès de Dieu. Donc celui qui est responsable de ce fétiche est certainement investi d’un certain pouvoir, d’où le changement de prénom parce que ce n’est plus la même personne.» Et pour comprendre la signification de Sibilumbaï, il faut remonter l’histoire. Plus connu sous le nom de Pompidou, François Diédhiou se remémore. «Quand il a été sacré, c’était le moment le plus chaud dans cette zone. D’ailleurs, il n’y avait pas de roi depuis la mort du précédent (Sibacouyane Diabone) en 1984, les rassemblements étaient interdits et c’était la psychose générale. On ne pouvait même pas se promener à partir de 18 heures, au risque de se faire arrêter par les militaires ou par les rebelles. Et il arrivait, par moments, qu’il y ait des razzias organisées par les rebelles, qui prenaient tout sur leur passage. Donc il n’y avait presque plus de bêtes, alors que pour la cérémonie du sacre, on a besoin de bêtes (moutons, bœufs, chèvres…) qui doivent être immolées au bois sacré et pour les festivités qui durent 6 jours. C’était donc un problème. Et c’est dans ce contexte, alors que tout le monde se demandait d’où viendraient les bêtes nécessaires pour le sacre, que le nom a été trouvé. Sibilumbaï veut dire ‘’d’où viendront-ils ?’’ On peut dire que c’est par ironie ou pour marquer le contexte dans lequel il a été sacré.» Une autre version souligne que le roi venait d’une famille assez modeste, d’où l’acuité du problème des bêtes nécessaires à son intronisation.

Choisi par les Dieux

  

Pourtant, rien ne prédestinait Olivier à devenir roi. Auparavant, il menait une vie ‘’normale’’. Après une jeunesse passée comme les enfants de son âge, dans cette partie du Sénégal secouée par le conflit irrédentiste, le jeune Olivier a fréquenté l’école française jusqu’à l’obtention du Bfem. Il pratique ensuite la mécanique pendant 8 ans, à Ziguinchor, avant de rejoindre la station balnéaire de Cap Skiring, pour travailler au Club Méditerranéen, comme gardien. Par la suite, Olivier fut sollicité pour la gestion du campement touristique du village d’Oussouye, avant de se retrouver au district sanitaire de la localité. Ce sera son dernier poste ‘’civil’’. Les Dieux l’ont choisi. La royauté n’est pas héréditaire à Oussouye, confie le vieux Pompidou. «Le Roi est toujours issu d’une des six familles bien définies, de façon tournante. C’est un principe qui a été établi pour éviter qu’il y ait une dynastie ou une monarchie. Quand c’est le tour d’une famille, on ne choisit pas le roi, en principe. On fait des cérémonies pour demander à Dieu d’indiquer la personne la plus apte à devenir roi, par des signes ou des révélations. Et quand plusieurs déclarations concordent sur une personne, on en déduit que c’est la personne que Dieu a choisie pour être roi. Donc ce n’est pas forcément le plus vieux, quand on a sacré Sibilumbaï, il n’avait pas encore 50 ans, et son père était encore vivant, mais c’est lui qui a été choisi.» Et une fois le choix des esprits porté sur une personne, plus de retour en arrière possible, la personne choisie a l’obligation de répondre à l’appel. En cas de refus, il s’expose aux conséquences.

Attributs. C’est ainsi une nouvelle vie qui commence pour le nouveau roi, Mane comme on l’appelle, qui quitte le monde profane pour intégrer les élus. Un monde dorénavant confiné pour lui dans le royaume d’Oussouye, qu’il n’a plus le droit de quitter, ne serait-ce que pour aller à Ziguinchor. Il est désormais le gardien des traditions et des mystères cultuels. Chef religieux, spirituel et traditionnel, considéré comme un intermédiaire entre les populations et le Divin, il doit se distinguer. D’abord par l’habillement, le rouge est la couleur consacrée. «L’habillement rouge s’explique par le fait que pour le Diola, un roi doit se distinguer du commun des mortels, il ne peut pas porter les mêmes habits que tout le monde, explique Pompidou. Le rouge parce que le fétiche dont il est responsable est très puissant. Si on commet un délit à son encontre, le premier signe de représailles, c’est un incendie dans la demeure du concerné, en guise d’avertissement. C’est pourquoi on a choisi le rouge qui symbolise la puissance du fétiche qui se manifeste souvent par le feu.» Toutefois, le roi peut parfois porter d’autres habits, mais ce qui est permanent chez lui, c’est son bonnet rouge. Autre signe distinctif du roi, le balai qu’il tient à la main. «Le balai est un attribut du roi qui est très important, renseigne l’oncle du roi. D’aucuns diront qu’il l’utilise pour choisir ses femmes, mais c’est archifaux. Tout comme le roi, les reines se choisissent parmi des familles bien déterminées, ce, depuis de très longues années. Le roi a actuellement trois épouses. S’il était marié avant d’être roi, son épouse devrait recevoir les sacrements nécessaires, et ensuite il a la possibilité d’aller choisir dans les familles définies une autre épouse.» Ici, tout est organisé avec minutie.

Le royaume est d’ailleurs structuré comme une administration moderne. «Après le roi, il y a deux Vice-rois, la Cour restreinte qui s’occupe des problèmes purement religieux, la Cour élargie où chaque village est représenté et qui se charge des problèmes de développement et autres», nous explique Pompidou. Il y a ensuite une sorte d’Assemblée nationale, dirigée par le roi lui-même. «C’est l’assemblée de tous les villages, avec un fétiche annexe au fétiche royal, appelé Houmi, qui signifie foudre. Lorsque les pluies ne sont pas au rendez-vous, c’est là où on va souvent pour prier. Et j’ai constaté que chaque fois après leurs prières, il pleut durant la nuit», ajoute-t-il. Ladite assemblée se réunit chaque année, et il y a parfois des séances extraordinaires, quand il y a un problème sérieux et urgent dont il faut parler. A noter qu’il y a également l’assemblée des femmes, qui a un rôle prépondérant dans l’organisation sociale en Casamance.

Un fétiche pour la paix. L’histoire du royaume d’Oussouye remonte à la nuit des temps, suivant François Diédhiou, mais la mythologie ne renseigne que sur le contexte dans lequel le royaume a été créé. Toujours est-il que dans cette partie du département où il y avait un peu plus de 17 villages, il n’y avait pas de paix, les conflits étaient récurrents entre les villages et c’était souvent très violent. La cohésion sociale semblait utopique. «Finalement, les populations ont convenu qu’il fallait une autorité pour réguler, mais il fallait que ce soit une autorité qui relève de la religion, pour qu’elle soit écoutée et acceptée. Parce que le Diola croit profondément qu’il y a un être supérieur qui a créé l’univers, qu’on ne voit pas et qui détient la vie. Il fallait donc que l’autorité qui devait être établie soit rattachée à la religion. C’est ainsi qu’ils sont allés chercher un fétiche, réputé très puissant et l’ont implanté ici.» Les Diola animistes croient en effet en un seul Dieu qu’ils appellent Atemit ou At’Emit, c’est-à-dire, le Maître de l’Univers, à qui ils s’adressent à travers les fétiches habités pas les âmes des ancêtres de la tribu ou de la famille. D’après toujours Diédhiou, il y a eu une adhésion spontanée de tous les villages autour du fétiche. «Les populations ont convenu de donner au responsable du fétiche, le nom de Ayi, qui veut dire roi. Et c’est comme ça que la royauté a été installée. Donc le premier rôle qu’il doit jouer, c’est de faire en sorte qu’il y ait la paix et la cohésion sociale.»

Pacificateur. Un rôle que l’actuel roi Sibilumbaï Diédhiou prend très au sérieux. Intronisé en plein conflit casamançais, il a contribué au retour de la paix dans cette zone. «Si nous avons connu la paix ici aujourd’hui, c’est grâce à lui, fait savoir Pompidou. Il a été intronisé le 17 janvier 2000, et à partir de ce moment, par ses prières et actions discrètes, il est arrivé à apaiser les esprits. Il parvient à régler les conflits, en tous cas pour ceux qui sont de la religion traditionnelle.» Dans la discrétion la plus totale, le roi d’Oussouye parvient à résoudre les conflits qui se font jour dans cette zone. «Quand il y a un problème, il s’adresse directement au chef des rebelles et à l’administration, nous apprend Pompidou. Par exemple, quand des démineurs ont été pris en otage (en 2013 par la branche armée du Mfdc), n’eut été le roi, ils seraient encore entre les mains des rebelles. Il a appelé le responsable des rebelles et ils ont parlé durant deux heures au téléphone, le lendemain également. Et par la suite, le chef des rebelles l’a rappelé pour lui dire qu’il allait libérer les otages. En 2015 également, il y a eu du grabuge entre les rebelles et les militaires. Et c’est grâce à son intervention que les choses n’ont pas dégénéré. Mais il ne veut même pas que l’on parle de ses interventions, il le fait en toute discrétion.» Consciente de son rôle et de son importance auprès des populations, l’administration territoriale a fait du Roi un allié et passe souvent par lui pour sensibiliser les habitants d’Oussouye.

En plus de garantir la paix et la cohésion entre les villages de cette zone, le roi Sibilumbaï Diédhiou assure le ‘’pain quotidien’’ aux indigents. «Avec les rizières royales qui sont cultivées par les populations de façon spontanée, il arrive à régler les problèmes des gens, explique le vieux Pompidou. A l’époque, la production était importante et avec la vente d’une partie, le roi arrivait à régler les problèmes. Aujourd’hui, c’est un peu plus difficile à cause des conditions climatiques et aussi du nombre d’indigents qui a beaucoup augmenté. Mais il fait ce qu’il peut.» Tous les matins, dans l’antre du Temple, en plus de ceux qui viennent solliciter une aide alimentaire, le roi reçoit ceux qui souhaitent conseils et prières ou qui sont en conflit et veulent trouver une solution. «Il ne juge pas, il procède à la réconciliation des antagonistes, souligne son oncle. Il parvient à jouer son rôle de régulateur, bien que ce soit difficile, mais c’est une question de croyance.»

Mlomp, l’autre royaume

A une dizaine de kilomètres d’Oussouye, un autre royaume : Mlomp. Mais ici, le roi est mort. Décédé depuis 2017, le roi Sibukuyan Sambou n’a pas encore de successeur. Son grand frère, Silondikaï Manga, assure l’intérim. Tout comme à Oussouye, ici également, ce sont les esprits qui doivent désigner le nouveau roi. «Les esprits n’ont pas encore parlé, on attend toujours», renseigne l’intérimaire. Agé de 72 ans, l’homme arbore une chemise largement ouverte sur un buste décharné. Le bonnet posé en travers sa tête laisse entrevoir des touffes de cheveux grisonnants. Dans la cour de sa demeure, sous l’ombre d’un manguier, avec les coqs et autres canards déambulant tranquillement, Silondikaï fait savoir que le choix du roi ne se fait pas au pif. «Il faut qu’on attende que les esprits nous fassent signe, qu’ils désignent le plus apte à régner, et ce n’est pas encore le cas», explique-t-il. La désignation du roi obéit en effet, à des rituels complexes et des critères précis qui ne sont pas fondés sur l’hérédité familiale. Ici également, le roi se choisit parmi des familles bien distinctes, quatre exactement. Sur le trône de 1976 à 2017, le roi Sibukuyan Sambou occupait une fonction sociale importante, en aidant les indigents et autres groupes vulnérables. Les populations de Mlomp attendent, pour l’heure, l’intronisation d’un nouveau roi.

ADAMA DIENG (envoyée spéciale à Ziguinchor)

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