Parcours : Karim Wade, l’homme à qui on a tout donné

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IGFM – Comme un enfant de chœur qui a tout reçu d’un bon samaritain, Karim Wade devrait aujourd’hui toute sa carrière politique à son pater. Pouvoir, grâce, parti… l’actuel Secrétaire général adjoint, chargé de l’organisation, de la modernisation et de l’élaboration des stratégies politiques du Parti démocratique sénégalais a tout eu des mains de son ex-papa de Président. Ou grâce à son influence.    

Si la déclaration prête à rigoler, c’est parce qu’elle tombe de la chaire professorale d’un politique «ès saillance», d’un ancien affidé du clan Wade. Naguère totalement soumis au père, à l’époque très docile devant le fils. Aujourd’hui, affranchi du duo qui a régné sur le Sénégal de 2000 à 2012. «Karim Wade est un gros bébé qui attend tout de son père», lâche Farba Senghor, ancien héraut du Pds, ferronnier d’alors des idées du Pape du Sopi. Punch line d’un servant devenu trop libéral ? Ou simple constat sur la trajectoire d’un Bleu qui ne s’est jamais accommodé du combat politique véritable ? Du Palais de la République, sis à l’avenue Roume, en plein cœur de Dakar, à ses luxueux appartements au Qatar, là-bas à Doha, dans la péninsule arabique, le chemin politique de Karim Wade semble être celui de ceux à qui on ne refuse rien. Et qui ne se refusent rien, non plus. De ces «fils de…», né sous une bonne étoile, à qui on trace un destin majuscule, certes à hauteur humaine, mais taillé sur mesure. Jeté dans le bain politique par son pater de Président, Karim Wade, dont on a longtemps chanté le génie économique, l’esprit républicain et les stratégies politiques, n’en serait pas un homme indépendant. Si le colosse au teint diaphane a toujours touché du doigt son rêve, il ne le doit pas à son mètre 90, mais à un papa obstiné du destin de son rejeton, qui n’hésite pas, à presque 100 ans, de se laisser aller à des compromis, quitte à écraser les autres, pour assouvir les desseins de son aîné.

«Karim Wade n’a aucun mérite»

Le Parti. Le dernier cadeau paternel de Karim n’est pas encore totalement sorti de l’emballage politique dans lequel il est soigneusement rangé depuis des années. Tel un iceberg en plein gel, c’est un bout du plan secret, froid comme un glacier, qui secoue aujourd’hui le parti libéral, l’océan bleu. Bombardé Secrétaire général adjoint, chargé de l’organisation, de la modernisation et de l’élaboration des stratégies politiques du Parti démocratique sénégalais (Pds), Karim Wade émiette aujourd’hui le parti que son papa a créé en 1974, alors qu’il n’avait que six ans. Et par le biais duquel, après la triomphe de 2000, il deviendra plusieurs fois ministre sous Wade. Ex-chargé de Propagande du Parti démocratique sénégalais (Pds), Farba Senghor ne reconnaît aucun mérite à Karim, si ce n’est d’être le fils de Abdoulaye Wade. «Abdoulaye Wade a tout donné à Karim. Il lui a donné le pouvoir, négocié une grâce et maintenant, c’est le Pds. Il n’a mené aucun combat. Il n’a aucun mérite. Dans l’histoire du Pds et du Sénégal, il n’a posé aucun acte ou fait de guerre remarquable. Me Wade l’a intégré dans le système pour lui permettre de récupérer le pouvoir et le Pds.» En le mettant en orbite avec des «forces spéciales» prêtes à mener l’opération de déminage.

Une nouvelle équipe qui a secoué les feuilles qui restaient du baobab libéral. «C’est lui qui est derrière le nouveau Secrétariat. Il tire les ficelles depuis Doha. Son père veut lui donner le parti», accuse-t-on dans les rangs du Pds. Plusieurs démissions s’en suivent. Babacar Gaye, Me Amadou Sall, Cheikh Tidiane Seck, Alinard Ndiaye, Aminata Sakho rendent leur poste à Me Wade. Karim Wade et ses affidés sont renforcés. Wade-fils est presque le numéro 2 du parti de son père. Une voie royale, toute tracée pour hériter du poste de Secrétaire général du Pds, en remplacement de son père. Un père qui n’a jamais caché ses ambitions jugées parfois démesurées pour son fils, à qui il a taillé un destin présidentiel, alors qu’il était en détention à la Maison d’arrêt de Rebeuss (Dakar). Une volonté de Wade qui a fait désordre jusque dans le Pds. Farba Senghor : «Ce qui se passe au Pds ne me surprend guère, c’est l’aboutissement de l’obsession de Me Wade de faire de Karim Wade son héritier. Le Pds est devenu un parti patrimonial. C’est la résultante de la politique que Me Wade mène depuis 2009, depuis l’inclusion de Karim Wade dans le système, dans le pouvoir et dans les affaires du Pds. Abdoulaye Wade a tout perdu. Il a perdu le pouvoir. Depuis 2009, il ne travaille que pour son fils.»

«Karim a le meilleur profil pour être Sg»

Pour Toussaint Manga, Secrétaire national, chargé des jeunes du Pds, les accusations contre Karim Wade ne reposent sur rien. «Il n’y a rien de nouveau dans le procédé que le Pds a toujours connu. Le Président Wade a toutes les prérogatives pour réviser le Secrétariat national. Le Pds a toujours fonctionné ainsi. Me Wade a tous les pouvoirs. Il reste l’homme central du Pds. C’est normal qu’un parti puisse connaître des remous. Cela ne veut pas dire que le parti s’effondre. Il ne faudrait pas que les gens abusent ou veuillent en faire un prétexte, Karim Wade n’est pas encore le Sg du parti, même s’il reste le meilleur profil.»

Dans sa volonté d’imposer son fils à la tête du Pds, Me Wade s’est toujours heurté au refus des quelques caciques du Pds. Des barrières qu’il a toujours trouvées franchissables. Idrissa Seck, Souleymane Ndéné Ndiaye, Modou Diagne Fada, Aïda Mbodji, Farba Senghor, Pape Diop, Abdoulaye Baldé, Ousmane Ngom… la liste est longue et les procédés pas toujours amènes. Même si le but est toujours le même : se faire succéder par son fils. Au parti comme au pouvoir. Si l’une des options lui a coûté une sévère «correction» des Sénégalais en 2012, l’autre est en train d’éloigner les derniers fidèles politiques. «C’est juste dans le sens d’une dévolution monarchique qu’il a donné le pouvoir à son fils Karim Wade. Il se dit juste que le Pds est son parti. Nous l’avions dénoncé et personne n’a voulu nous suivre. Personne n’a voulu nous croire. Oumar Sarr, Cheikh Tidiane Seck, Me Amadou Sall et tous ceux qui s’agitent n’ont été que les instruments de Karim Wade. La méthode des Wade, c’est de diaboliser les gens et de les jeter en pâture. Comme Wade a une aura extrêmement forte, tout le monde t’écrase, te marginalise et t’oblige à raser les murs. Nous savions que tout cela allait éclater au grand jour. Le groupe de Oumar Sarr ne récolte que ce qu’ils ont semé, parce que Karim Wade, depuis Doha, contrôle tout. Avec Wade, c’est mon fils ou rien. Wade a même appelé les gens à brûler les cartes d’électeurs, les bureaux de vote pour les beaux yeux de son fils. Abdoulaye Wade a brûlé son statut de démocrate pour son fils», se désole Farba Senghor. Il poursuit : «Wade prend le parti pour son patrimoine. Il ne soutiendra personne si ce n’est Karim Wade. Je l’avais dit à Madické et à Oumar Sarr.»

Qui paie, commande

Le raisonnement de Toussaint Manga est tout aussi simpliste. Pour le secrétaire national, chargé des jeunes, qui paie commande. Il défend : «Il faut que les gens arrêtent. Il faut qu’ils soient conséquents. Me Wade avait tous les pouvoirs pour faire de Karim Wade un Premier ministre ou un Président de l’Assemblée nationale, mais il ne l’a pas fait.  Karim Wade est un responsable méritant, qui participe au financement du parti. Wade a le droit de nommer qui il veut. Il a nommé les fils de plusieurs personnes, pourquoi, il y a toujours des problèmes s’il nomme son fils ? Il en a le droit. Wade n’a tracé aucune voie à son fils. Karim Wade a beaucoup fait pour le Pds, c’est lui qui a financé la tournée nationale. Allez poser la question aux détracteurs de Karim Wade. «Qui a appuyé le parti pour qu’on puisse faire des tournées nationales, participer aux Législatives, aux Locales ? Qui a appuyé le parti pour qu’on puisse avoir le nombre de parrainages requis ? Karim Wade joue un rôle important dans le suivi du Pds. Tout le monde peut avoir des ambitions, qu’on laisse ce droit à Karim Wade. Il y a juste deux camps, ceux qui sont pour le dialogue et ceux qui sont contre le dialogue. C’est ce qui justifie toute cette agitation. Nous avons encore cinq ans d’opposition devant nous et tout le monde n’est pas prêt à y faire face. C’est ça la difficulté. Les gens disent que Wade ne les consulte pas. Qu’ils commencent par lui dire d’arrêter de financer le parti, de se cotiser pour gérer les activités du parti. Ils ne peuvent pas, dans le fonctionnement du parti, tel que connu, dire à Wade de les consulter.»

«Karim, super ministre»

Le Pouvoir. Après son retour au Sénégal en 2002, Karim Wade qui effectuait de fréquentes navettes entre Londres et Dakar, est nommé conseiller personnel du président de la République par son père, chargé de la mise en œuvre de grands projets, tels que l’Aéroport international Blaise Diagne (Aibd) à Diass, la restructuration des Industries chimiques du Sénégal (Ics) ou la mise en place d’une Zone économique spéciale intégrée dans la capitale, devenant ainsi son homme de confiance, son expert financier, son watchdog- selon la formule de Abdoulaye Wade lui-même. A 40 ans, il devient le premier fils d’un président de la République à faire partie d’un gouvernement au Sénégal, alors qu’à son actif, il n’a qu’une élection locale perdue en 2009. Il est bombardé ministre d’Etat, ministre de la Coopération internationale, de l’aménagement du territoire, des transports aériens et des infrastructures, dans le gouvernement dirigé par Souleymane Ndéné Ndiaye. On a l’impression que son père de Président lui a dit : «Qu’est-ce qui t’intéresse, mon fils ?» Et qu’il a ensuite accolé les choses les unes après les autres. Pour certains, nommer son fils dans un gouvernement va à l’encontre de la décence, mais Abdoulaye Wade n’en a cure. Il donne le…pouvoir à son fils, en le nommant à un poste stratégique puisque Karim Wade était chargé de mettre en œuvre les grands chantiers et de solliciter l’aide de partenaires étrangers. Karim Wade, le très «contesté», s’incruste au cœur de l’Etat. Son père le présente comme le plus compétent du gouvernement. La fibre paternelle prendra encore le dessus quand, le 23 juin 2011, Me Wade essaie de faire passer à l’Assemblée nationale une réforme institutionnelle instituant le ticket Président/Vice-président, pour faire de son fils son successeur à la Présidence. Face à la pression de la rue, Wade abdique. Mais son ambition pour son fils et sa volonté de le soutenir ne faiblissent pas.  Toussaint Manga : «Quand on nomme un responsable, on nomme le fils de quelqu’un et personne ne trouve à redire. Mais quand Wade nomme son fils, cela pose problème.  Après 2000, il pouvait, en tant que Sg, demander à ce que Karim Wade soit le coordonnateur du parti, mais il ne l’a pas fait. Il ne faut pas que les gens tirent sur Karim Wade. C’est facile de vouloir tout mettre sur le dos de Karim Wade. Il faut que les gens arrêtent de lui faire un faux procès.» Farba Senghor rétorque : «Karim Wade n’a pas fait de résultats extraordinaires, avec tous les ministères qu’il a dirigés. Il n’était pas plus méritant que les autres ministres. La vision et l’orientation politique appartenaient à Me Abdoulaye Wade. Les ministres n’étaient que des exécutants.»

Karim Wade sera ainsi le joker de son père, jusqu’à leur perte du pouvoir en 2012. Le tout puissant fils de Wade passe de héros à zéro. Il est envoyé en prison en avril 2013 dans le cadre de la traque des biens mal acquis.

«Karim et la grâce de Macky Sall»

La grâce : Me Wade est hors de lui. Voir son fils bien-aimé séjourner dans les cellules de la Maison d’arrêt de Rebeuss l’écœure. Me Wade met en place une stratégie pour faire libérer son fils. Il met la pression sur le Macky. Karim Wade est au centre de toutes les réunions du Pds. Farba Senghor : «Après 2012, tous étaient autour de Karim Wade pour lui permettre de pouvoir sortir de prison, parce que Abdoulaye Wade avait lui-même initié une démarche qui faisait de Karim Wade le candidat du parti, qui était emprisonné et de l’extérieur, il y aurait certainement des soutiens pour constituer la base d’une contestation.»  Toussaint Manga : «Karim Wade n’a jamais rien demandé, si les gens se sont investis pour sa libération, c’est qu’il était injustement emprisonné. Nous nous devions de contester cela.» Une contestation qui se fait par des marches, des communiqués pour tirer sur Macky Sall. Me Wade va jusqu’à affronter les policiers à la Place de la nation de Colobane (Dakar). Mais Macky Sall semble indifférent à tout ce bruit. Karim Wade reste en prison. Il y fera trois longues années, avant de bénéficier d’une grâce, dans la nuit du 24 juin 2016, par décret n° 2016-880. Karim Wade, après un bref passage chez Madické Niang, quitte le Sénégal, dans la nuit même de sa libération, sous escorte policière à bord d’un jet privé mis à sa disposition par l’Emir du Qatar qui fait partie de ceux qui ont négocié sa libération depuis plusieurs mois. Un autre cadeau pour Karim Wade ? «Il a été digne jusqu’au bout. Personne ne lui fait de cadeau», sert, d’un trait, Toussaint Manga.

CODOU BADIANE

4 Comments

  1. Avoir de l’ambition pour son fils est légitime, cela se fait partout mais il faut savoir y mettre les formes et respecter certaines règles surtout lorsqu’il s’agit de politique. Karim aurait dû descendre dans l’arène politique pour faire ses armes, faire savoir aux citoyens qu’il était capable de « mouiller sa chemise » de partir même de la base pour se faire une légitimité politique par lui-même et non tout attendre de son père comme un héritage. Il a aussi oublié que le Sénégal n’est pas comme beaucoup d’autres pays africains où le pouvoir « s’hérite » et il l’a appris à ses dépends. Aujourd’hui beaucoup ne le reconnaisse que par le « fils de… » et non par ses compétences y compris dans son propre camp. Pour autant, rien n’est définitif après avoir « réglé » ses problèmes judiciaires, il aura tout le loisir s’il le souhaite se construire une carrière politique par lui-même en repartant de la base, du terrain car le Sénégal malgré ses problèmes n’est pas une monarchie.

  2. Karim a la chance d’avoir une longueur d’avance grâce au combat de son père. C’est de cas de Bush fils aux USA ou de Trudeau au Canada. Un enfant de Mandela, de De Gaulle, de Sankara ou de Obama qui se présenterait aurait un capital positif de départ. Par contre si on est le fils de l’immobiliste Diouf ou du lion qui dort, on risque d’avoir un capital de départ négatif. Oui, le vote a aussi un côté très émotif.

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