Pourquoi le Sénégal est devenu une zone de transit et de consommation de la cocaïne

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IGFM – Depuis juin dernier, le Sénégal est submergé par une vague importante de stocks de cocaïne saisis principalement au Port de Dakar, en haute mer et sur la terre ferme, dans le sud-est du pays. Une inquiétante période de pique, suivie d’une indignation générale. Qu’est-ce qui explique ce phénomène ? Pourquoi la destination Sénégal ? «L’Obs» fait le point et dresse la trajectoire prise par ce trafic, avec l’aide d’un expert.  

Le Sénégal et la drogue dure, une vieille tradition qui prend des proportions démesurées

Le trafic international de drogue dure (cocaïne, héroïne, entre autres) ne date pas d’aujourd’hui au Sénégal, qui a tout le temps connu des piques. Les dernières saisies effectuées entre juin et octobre 2019, ponctuées par la saisie de plus de 2 tonnes de cocaïne et l’interpellation d’une vingtaine de présumés acteurs locaux comme étrangers, ont suscité une stupéfaction générale et nourri mille et un fantasmes. Cela, à la faveur d’une surmédiatisation. L’avis est du Commissaire Cheikhna Keïta, ancien directeur de l’Office central de répression du trafic illicite de stupéfiants (Ocrtis). Une structure de la Police sénégalaise, spécialisée dans la lutte contre ce type de trafic de stupéfiants.

Pour cet officier supérieur de la Police, aujourd’hui hors rang, «les piques, comme celle que nous connaissons dernièrement, sont un baromètre qui renseigne sur les orientations et ambitions des narcotrafiquants durant une période donnée, à travers l’Afrique et le monde. Géographiquement, le Sénégal est placé à un point stratégique et aux yeux des narcotrafiquants, c’est une aubaine, une carte à jouer à fond pour fructifier et pérenniser les activités des différents cartels qui agissent suivant une interconnexion. Positionné au carrefour des continents européen, américain et du reste de l’Afrique, le Sénégal a tout le temps servi de débarcadère de stocks similaires du trafic international de cocaïne. Les narcotrafiquants étaient déjà présents au Sénégal depuis belle lurette, mais leurs actions étaient timides. Parce qu’à l’époque, le trafic de drogue était cristallisé par celui du chanvre indien, qui approvisionnait le marché dakarois, en provenance principalement de l’axe Bamako-Dakar et de la Casamance, à l’époque, favorisé par la crise (Mfdc) qui avait vu naître des «no-mans-land» où sont exploités à perte de vue des champs de «Yamba», communément appelé «Niakoye».

C’est précisément dans les années 80-90 que le commerce de la drogue dure (la cocaïne et héroïne essentiellement) a commencé à prendre une certaine proportion, avec des quantités relativement faibles, destinées à des consommateurs nantis du centre-ville de Dakar, dans certains quartiers paisibles, dont les Sicap, les boîtes de nuits et autres zones touristiques. Donc, pour considérer la relation entre le Sénégal et la drogue dure, il faut retourner jusqu’à cette époque. Déjà dans les années 82, les forces de Police et de Gendarmerie procédaient à l’interpellation de dealers des quartiers, sans jamais tomber sur les gros caïds. C’est à partir des années 2000 que le trafic de drogue dure a pris des proportions inquiétantes. On commençait à décrypter de véritables signaux, de passages de diverses drogues dures, dont la cocaïne et en quantité importante, alors distribuées par des relais. À l’époque aussi, ces quantités de drogue dure débarquaient à Dakar par voies aérienne, terrestre ou maritime.

Ces vagues inhabituelles de drogue dure, signalées ou saisies, avaient amené à l’époque certaines organisations internationales spécialisées à classer le Sénégal comme étant un secteur de passage de la drogue dure. A partir de là, les services de Police et de Gendarmeries se sont positionnés et des mécanismes ont été mis en place pour, je précise, apprendre à lutter contre un phénomène nouveau de trafic international de drogue dure. Je retiens précisément la période allant des années 2005–2007, comme étant l’une des piques les plus importantes. Il y avait d’importantes saisies de cocaïne qui dépassaient la tonne, donc similaires à celles que l’on connaît présentement. Seulement, à l’époque, la presse locale n’était pas aussi plurielle et alerte que de nos jours. Dans la même veine, le Sénégal avait été amené à renforcer sa coopération, en matière de sécurité, avec des organismes internationaux spécialisés, ainsi que d’autres pays d’Afrique et d’ailleurs pour mieux faire face à ce fléau.

Les années 2000, les piques enregistrées concours à la mise en place de la Brigade des stupéfiants de la Police judiciaire

Au fur des années, les hiérarchies des forces de l’ordre engagées dans ce combat vont, de concert avec les autorités étatiques, s’atteler à peaufiner et ajuster les moyens de lutte proportionnellement à ceux employés par les narcotrafiquants. La conséquence de tout cela a contribué à la mise en place de la Brigade des stupéfiants de la Police judiciaire, (aujourd’hui, Office central de répression du trafic illicite de stupéfiants, Ocrtis : Ndlr). Il faut cependant préciser que cette structure n’avait pas la taille nécessaire pour faire face à ce phénomène nouveau, mais très huilé. Elle n’était pas suffisamment spécialisée, parce qu’engagée jusque-là à lutter contre le type de trafic de chanvre indien et autres drogues dites douces. Ce que les autorités compétentes ont fini par comprendre. Des aménagements ont été apportés et ladite brigade a évolué pour devenir l’Office central de répression du trafic illicite de stupéfiants (Ocrtis). Il est heureux de constater, avec les derniers résultats obtenus dans les récentes saisies de cocaïne, que l’Ocrtis que j’ai eu le privilège de diriger monte en puissance au fur des années. Il ne faut pas pour autant que l’on dorme sur nos lauriers. Il est impératif que les autorités étatiques accompagnent cette dynamique de réarmement, de structuration, afin de permettre aux forces de l’ordre de faire face aux stratégies multiples et variées des puissants narcotrafiquants. »

Quelques célèbres narcotrafiquants précurseurs du trafic de cocaïne au Sénégal

« Je me souviens avoir, avec mes hommes, mis la main sur quelques célèbres narcotrafiquants, dont un ressortissant italien qui était très actif dans un cartel qui utilisait le corridor brésilien et sud-africain. Il y a également d’autres précurseurs, qui sont des classiques, comme celui que l’on appelait Hakim dans le milieu. Il y a aussi un certain «Beau-gars» ou encore Austin qui, lui, est encore en prison. Il y a aussi des narcotrafiquants, caïds et convoyeurs sud-américains qui opéraient principalement dans les zones touristiques et qui ont été arrêtés sans grand bruit.»

Le choix du Sénégal pour dynamiser ce trafic intercontinental de cocaïne

«Aujourd’hui, nous sommes dans cette situation, parce que, d’abord, l’environnement a beaucoup évolué sur le plan international. D’autres raisons aussi expliquent le fait que le Sénégal devienne un site prisé des narcotrafiquants. Ce n’est pas un hasard. Il faut savoir que les corridors classiques évoluent à travers le temps et que les narcotrafiquants qui les utilisent, s’adaptent suivant les contextes et les réalités de la géopolitique du moment. A titre illustratif, c’est conscient que l’axe Amérique du Sud – Europe, avec comme point de chute l’Espagne ou la Hollande, est devenu très surveillé et donc inapproprié, que la plupart des cartels ont choisi de changer de cap. De nouveaux corridors sont exploités, d’autres peu valorisés sont remis au goût du jour. C’est le cas, par exemple, du Sénégal qui, depuis les années 2000, est une piste maintenue, mais activée en fonction des réalités du moment. Il faut retenir aussi que le Sénégal offre une diversité d’issues pour faire transiter la came vers d’autres destinations. Les stocks débarqués dans les pays qui nous entourent, comme la Guinée-Bissau, le Mali, la Mauritanie ou le Ghana, vulnérables de par leurs faibles dispositifs de contrôle et autres moyens de lutte contre le phénomène, sont minutieusement infiltrés par les cartels, pour une bonne assise à l’échelle sous régionale. Le Ghana semble très loin du Sénégal, mais il nous envoie beaucoup de colis.»

Processus de maillage et d’occupation du terrain

«L’un des plus gros problèmes que nous rencontrons est qu’aujourd’hui nous avons affaire, sur le plan local, à davantage plus de consommateurs, plus d’intermédiaires qui affluent dans ce commerce à cause des sommes faramineuses d’argent qui y sont distribuées. L’autre problème est que nous avons à présent un véritable marché de ce trafic chez nous et les narcotrafiquants continuent de nous assiéger subtilement, en pilotant leurs business à partir de leur pays. Ce business qu’ils tentent de structurer davantage est un travail de longue haleine. Au cours de cette période, les narcotrafiquants procèdent à un recrutement minutieux de locaux suivant un profil défini. Ils sont ensuite entraînés, puis assistés dans la mise en place de réseaux locaux, progressivement élargis vers des zones stratégiques. Il ne faut pas se leurrer. Ce n’est pas parce que maintenant, on est en train de procéder à des saisies importantes qu’on va dire que le problème est maîtrisé. Les acteurs des cartels sont de fins stratèges. Ils connaissent leurs projets et vont tout faire pour atteindre leurs résultats. Ces gens prennent le soin de bien choisir leur cible (un pays), dans l’optique de s’y installer dans la durée. Puis, progressivement, ils installent leurs entrepôts çà et là et organisent le trafic dans la sous-région à partir du ou des pays les plus vulnérables, à l’image de la Guinée-Bissau qui peut être utilisée comme un lieu de stockage. Le Mali, qui connaît la crise que nous connaissons, est aussi un terreau fertile, parce que constituant une entrée et une ouverture vers l’intérieur de l’Afrique. Ajoutée à cela la porosité des frontières, vous n’avez plus besoin d’un dessin pour comprendre. C’est ce qui fait que le Sénégal, prisé des narcotrafiquants, ne peut, à lui seul, étouffer ce phénomène. C’est un problème global qu’il faut gérer en intelligence avec d’autres pays ouest-africains, européens… et des organismes internationaux spécialisés.»

Ces corridors brésilien, malien, bissau-guinéen et mauritanien qui convergent vers le Sénégal pour desservir d’autres cieux

«Il est vrai que le Sénégal est à la croisée des corridors brésilien, malien, bissau-guinéen et du moins célèbre et non moins actif, le corridor mauritanien. On a tendance à oublier ce corridor-là, alors que c’est un point de passage extrêmement important de la drogue dure et dans les deux sens, en direction du Maghreb et de l’Europe. Comme avec l’histoire des munitions récemment saisies, il y a des navettes comme ça qui ont existé depuis longtemps en direction de la Mauritanie et vice-versa. De la drogue est convoyée par divers moyens de locomotion, dissimulée dans des planques ingénieusement confectionnées, pour rallier principalement des pays de la Méditerranée. Ce qui est favorisé par le désert du Sahara, mais aussi par le fait que la Mauritanie compte un littoral étiré sur des centaines de kilomètres. Il faut qu’on prête davantage attention à ce corridor Dakar-Nouakchott. La preuve, entre le Maroc et le Sénégal, il y a eu fréquemment des saisies extrêmement importantes de drogue dure, à bord de véhicules qui font la navette et autres véhicules achetés en Europe et conduits par voie terrestre vers le continent. Du coup, toutes les routes de la cocaïne peuvent partir de n’importe quelle voie du Maghreb, pour se retrouver à Dakar, faisant du Sénégal une zone de redistribution, car la drogue y arrive pour repartir ou encore pour y rester et être reconditionnée avant de repartir.

Le lien présumé de ce trafic avec le boom immobilier à Dakar

«Effectivement, il y a eu des indices qui ont permis de dire que nous étions envahis dans le secteur immobilier par ce phénomène (de blanchiment de l’argent du trafic de drogue, Ndlr). Mais on ne peut pas pour autant, sur cette seule base, être catégorique sur la question. Il faut une analyse complète, étayée par d’autres éléments et faits, pour faire un constat inattaquable. Un premier travail sur le sujet a cependant permis de savoir que le blanchiment d’argent, lié à ce trafic, est une des explications et les autorités travaillent à maîtriser le sujet, en luttant notamment contre l’enrichissement soudaine, sans explication licite, de l’origine des biens de certains suspects.»

Le Sénégal est-il bien outillé pour faire face à ce phénomène ?

«Avant 2012, j’avais l’impression que la problématique sécuritaire était secondaire, aux yeux des autorités, parce que nous ne faisions que de la parade sécuritaire. On donnait l’impression d’être vigilant, alors que ce n’était pas le cas. Les services étaient sous-équipés et manquaient d’effectifs, sans compter que les agents étaient mal rémunérés. A partir de 2012, il y a eu une autre perception de la sécurité, imprimée par le Président Sall, avec une valorisation des services de sécurité, équipés et pourvus en moyens logistiques de pointe. De l’Armée aux forestiers, tout le monde a gagné en équipement et en considération. Cela a contribué à l’amélioration des résultats enregistrés dans plusieurs domaines. Il reste maintenant à entrer dans les détails de ce qui permet d’être efficace, secteur après secteur. Il faudrait aussi que les agents de l’Ocrtis aient les équipements qu’il faut pour faire correctement leur travail.»

Le débat autour du statut du Sénégal comme plaque tournante, zone de transit ou de consommation

«A l’état actuel des choses, toutes les dénominations de zone de consommation, de plaque tournante, ou encore de zone de transit correspondent au Sénégal. Une plaque tournante est une zone à partir de laquelle le trafic international s’organise. A l’état actuel des choses, ceux qui affirment que le Sénégal est devenu une plaque tournante de la drogue, ne peuvent pas être démentis. Parce que les faits sont là et têtus.

La zone de transit est une zone par laquelle la drogue arrive pour prendre une ou plusieurs directions. Le phénomène de transit a commencé depuis très longtemps, via  la Guinée-Bissau, mais aussi à partir de Dakar qui est, à la fois, le point de départ et d’arrivée de beaucoup de «mules». Le Sénégal est, à la lecture du phénomène de trafic international de drogue dure, une zone de transit.

Est-ce que le Sénégal est aussi un pays de consommation ? Oui. Le Sénégal, particulièrement Dakar et les secteurs touristiques, est infesté de cette drogue et les trafiquants travaillent à développer cette consommation pour y étoffer leur portefeuille clientèle. Ici, on a de grands réseaux dans les quartiers et de grands et petits distributeurs. Fondamentalement,  nous sommes dans un pays où la drogue dure se consomme.»

«Les différentes saisies de cocaïne n’appartiennent pas au même cartel, les projets sont différents»

«Je ne pense pas que les différents stocks de cocaïne, dernièrement saisis au Port de Dakar ou en haute mer, puissent appartenir à un seul et même cartel. Si on analyse le profil des acteurs, il est clair qu’on n’est pas dans le même projet. A tout le moins, s’il s’agit du même cartel, il y a la main de sous-cartels qui procèdent à des projets différents.

Pour la dernière saisie effectuée par la Marine nationale (700 Kg de cocaïne, Ndlr), il est clair qu’on est en face d’un projet de transit. Il faudrait qu’on approfondisse l’enquête pour savoir ce qui s’est passé, avant l’instant où les embarcations ont été localisées en haute mer. Pour les autres saisies, c’est un projet classique de convoi de la drogue dure par voie maritime. Le fait d’avoir dissimulé de la came dans des véhicules convoyés par des navires n’est pas une nouveauté. Des voitures ont toujours été mises dans des conteneurs, avec plein de drogue, pour sortir du Port, ici au Sénégal ou ailleurs. Mais, je suis persuadé, compte tenu des modes opératoires utilisés, qu’on n’est pas dans le même projet.

Par contre, pour les deux premières saisies (1036 Kg au Port de Dakar, Ndlr), je pense qu’elles sont issues du même cartel, ou sous-cartel. Cela, en référence aux tests qui confirment que les drogues des deux saisies sont similaires. C’est-à-dire de la même  qualité, pour ne pas dire le même produit. Mieux, il a été constaté à Dakar les mêmes types de conditionnements et mode opératoire.»

«Un lien avec la cocaïne qui a échoué dernièrement sur les côtes françaises ?»

«Ce sont des rapprochements qui peuvent être faits au niveau des équipes chargées de ces enquêtes-là, qui sont sûrement bien outillées. Il n’est pas à exclure que ces stocks qui ont échoué en France soient des restes de stocks que des narcotrafiquants ont été contraints de s’en débarrasser en haute mer pour échapper aux dispositifs de sécurité. Maintenant, il revient aux personnes en charge du dossier de nous dire, de façon formelle, s’il s’agit de la même drogue ou pas.»

Abdoulaye DIEDHIOU

& Aïcha GOUDIABY (Stagiaire)

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