Seydina A. NDIAYE (Economiste): «Anticiper sur la prochaine crise économique du Covid-19 au Sénégal»

Covid-19/Economie

 

iGFM (Dakar) – Dix ans après la crise financière des subprimes, la pandémie du Coronavirus Covid-19 qui frappe le monde procède d’un emboitement d’une logique de quatre crises majeures – sanitaire, énergétique, économique et sociale. L’économie sénégalaise risque d’être touchée et des mesures protectrices doivent d’ores et déjà être envisagées. 

 

La pandémie du Coronavirus Covid-19 est déroutante et exceptionnelle, à la fois, par son ampleur, sa cinétique de propagation et sa gravité. Apparue en décembre 2019 dans la province de Wuhan en Chine, elle s’est progressivement transformée en une onde de choc mondiale. A l’heure où ces lignes sont écrites, 169 387 personnes sont touchées dont 6 513 sont décédées des suites de cette maladie de type SRAS –Syndrome Respiratoire Aigu Sévère – qui frappe 148 pays dans le monde, selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS). Son épicentre s’est déplacé de la Chine à l’Europe, continent avec lequel notre pays entretient de très étroites relations économiques et sociales, donc un impact direct à prévoir, nous y reviendrons dans la suite de ce papier.

Toujours est-il que cette crise sanitaire majeure révèle la fragilité du système économique mondial, dans lequel la Chine tient une place prépondérante dans la chaine de production des biens et services. A titre d’exemple, la croissance de la demande chinoise de matières premières comme le pétrole représente 75% du marché, selon une note de l’Agence Internationale de l’Energie (AIEA, février 2020), représentant en moyenne 14 millions de barils par jour, soit 14% des besoins mondiaux. La mise à l’arrêt d’une partie de son économie, avec des conséquences sur le transport aérien et routier ainsi que sur l’activité industrielle, a été le déclencheur de la chute brutale du prix du baril ces derniers jours, occasionnant une tension géopolitique entre la Russie, l’Arabie Saoudite et les Etats Unis, sur le front désuni de l’OPEP +.

L’impact de cette baisse de 25% de la valeur de marché du pétrole depuis janvier 2020 décrit cette crise énergétique qui frappera le monde et concernera évidemment en premier lieu les pays producteurs, mais aussi les raffineries, les services et toute la chaîne de valeur des hydrocarbures. La facture pétrolière du Sénégal, 850 milliards de F CFA en 2017, soit 6% du PIB, sera allégée, certes, mais attention au renchérissement du cours du dollar US, qui devient une valeur refuge des investisseurs en cas de tempête sur les places boursières comme c’est le cas actuellement – 2 500 milliards de pertes en valorisations depuis janvier 2020. En effet, le paiement en devises est à considérer ici, sachant que les cours du pétrole, le WTI et le BRENT, sont cotés en dollars sur les marchés financiers internationaux et le Sénégal, pour le moment, subit les métriques de la fixation des prix.

Cette crise énergétique charrie avec elle le balbutiement d’une crise économique hautement plus globale et dont les conséquences seront durement ressenties à l’échelle de la planète. Déjà, les signaux alarmants du repli national (fermetures de frontières, restrictions diverses, absences de coordination mondiale des plans de relance de la machine économique, etc.) sont autant de facteurs d’inquiétude légitimes qui font courir au monde une récession sévère et un arrêt brutal du cycle économique. En effet, sans jouer au Cassandre, l’atonie réelle de la demande, la baisse drastique du carnet de commandes des entreprises, la cascade de probables faillites de multinationales, dans le domaine du transport aérien, de l’industrie du tourisme et de l’hôtellerie, entre autres, risquent d’impacter l’état macroéconomique du monde et rabaisser les prévisions de croissance.

La baisse du cours du baril du pétrole a accentué la pression sur le dollar US et renchérit son cours, car faut-il le rappeler, les investisseurs cherchent des valeurs-refuges dans ce genre de contexte volatile. C’est dans cette optique qu’il faut situer la politique ultra accommodante de la Fed visant à abaisser à 0% les principaux taux directeurs et ainsi libérer des liquidités pour les institutions financières pour financer le besoin en trésorerie des entreprises en difficulté.

On peut penser a priori que cette pression sur le dollar américain concerne de loin le Sénégal : grave erreur. Pour rappel, le stock de la dette libellée en dollars US de notre pays lors d’émissions des eurobonds est de 3,1 milliards de dollars US, avec 500 millions de dollars US arrivant à échéance en 2021 ! Le service de la dette, l’un des premiers postes budgétaires, sera dès lors fortement impacté par une hausse du cours du dollar US.

Au niveau de la collecte des recettes fiscales, la mobilisation des 3 258 milliards de F CFA en recettes inscrites dans la Loi de Finance Initiale (LFI) 2020 risque d’être fortement compromise car la LFI est le résultat d’une prévision de recettes sur des engagements de dépenses. Par conséquent, ce choc économique risque de percuter sèchement les prévisions de recettes, quand on sait qu’au Sénégal, seules 100 entreprises supportent 60% des recettes fiscales, d’après les chiffres de l’Ordre national des Experts du Sénégal (ONES, 2020), d’où la récente initiative de la Direction Générale des impôts et Domaines (DGID) d’accroitre les recettes fiscales par un élargissement de l’assiette fiscale.

Enfin, au niveau de la consommation des ménages, le poids important des transferts de fonds des émigrés Sénégalais permet de comprendre à quel point une crise sévère peut sévir. Le rapport sur le profil migratoire du Sénégal, piloté par l’Agence Nationale de la Statistique et de la Démographie (ANSD) et l’Organisation Internationale des Migrations (OIM), publié en 2018, renseigne que les montants transférés par la diaspora sénégalaise, hors circuits informels, sont de l’ordre de 2 220 millions de dollars US, soit près de 1 347 milliards de F CFA, ce qui représente 13% du PIB, avec une moyenne de 930 milliards de F CFA sur la décennie 2008-2017. Les 03 premiers pays de provenance de ces fonds, hors Afrique subsaharienne, sont, curieusement, la France, l’Espagne et l’Italie, épicentres actuels de la propagation du Covid-19 en Europe, qui représentent 66% du poids total des envois.

Le croisement des derniers chiffres de la DGID avec ceux du Programme des Nations Unies pour la Population UNFPA permet de mettre en relief l’impact de la translation d’une crise économique en Europe, principalement dans ces 03 pays, vers le Sénégal.

En effet, pour une population estimée à 16 millions d’habitants dont une population active de 06 millions, 500 000 salariés du privé et du public, le taux de dépendance est de 84%, c’est-à-dire le fardeau social est d’1 personne pour 8 au Sénégal. Une contraction des envois des émigrés sénégalais pèse directement sur le pouvoir d’achat des ménages et globalement sur la consommation intérieure.

Sans jouer au Cassandre, la crise sanitaire du Covid-19 est sérieuse et pourrait, nous ne le souhaitons pas, avoir de fâcheuses conséquences économiques sur les finances publiques du Sénégal (service de la dette libellée en dollars US, recettes fiscales), la réduction du carnet de commandes des entreprises et, enfin, le pouvoir d’achat des consommateurs.

Pour enrayer cette spirale négative, il urge de réfléchir à une robuste politique de relance économique avec un soutien massif aux entreprises, via des crédits d’impôts pour soutenir leurs besoins de trésorerie et leur servir d’assureur en cas de pertes d’exploitation, et aux ménages par l’intensification de la politique d’inclusion sociale et d’équité territoriale déclinée par le Chef de l’Etat.

Une synergie DER-ADPME-BNDE-FONSISI-FONGIP-BMN-CDC peut porter cette relance économique et accompagner les pouvoirs publics dans une démarche novatrice et de rupture d’avec les a priori et la bureaucratie, véritables terreaux de l’immobilisme de notre écosystème économique

Il faut se retrousser les manches, tout de suite.

 

Seydina Alioune NDIAYE

Economiste Membre du comité scientifique

Club Sénégal Emergent