Téléfilms au Sénégal : Radioscopie d’une industrie en devenir

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IGFM-Trois réalisateurs sénégalais pour discuter de 3 points sur le téléfilm sénégalais. El Hadj Mamadou Niang dit «Leuz», producteur et réalisateur, Lamine Ndiaye, acteur et Ibrahima Mbaye «Sopé», acteur et réalisateur, se mettent en scène pour passer au crible le téléfilm sénégalais. L’ascension fulgurante du secteur, les trames, les scénarios des films, le contenu, le jeu et les acteurs, serviront de prétexte pour un diagnostic sans complaisance. Sans oublier ceux qui sont derrière la caméra.  

 On assiste à une ascension fulgurante des séries sénégalaises comme «Idoles», «Mbettel», «Maîtresse d’un home marié», «Nafy» etc. et elles suscitent beaucoup de réactions. Positives comme négatives. Est-ce dans l’ordre normal des choses que les téléfilms sénégalais évoluent vers des réalités plus crues ? 

 

El hadj Mamadou Niang, «Leuz», producteur-réalisateur : «Rien de choquant ni de trop osé»

«Il n’y a rien de trop osé ni de choquant. Les téléfilms ne font que refléter nos réalités bien sénégalaises. Ce n’est pas de la fiction. Les séries comiques ou qui font rêver ont beaucoup de succès au Sénégal. Les téléfilms sont le miroir de la société et les polémiques qui les escortent ne font qu’enrichir les débats. C’est une bonne chose. Ils servent surtout à conscientiser les gens afin qu’ils se remettent en question. Montrer les réalités crument est une bonne chose. Il faudrait juste, à l’instar des séries importées, mettre un pictogramme pour le public jeune.»

Lamine Ndiaye, artiste : «L’inspiration est déviée»

«J’estime que l’inspiration est déviée. Il y a beaucoup d’emprunts. Certains sont acceptables, tandis que pour d’autres, la prestation artistique, l’inspiration, font défaut. L’irréel existe. Certains sont trop dans l’imaginaire. Il faudrait qu’on se concentre sur nos réalités, sénégalaises en particulier. On ne demande pas aux jeunes de répéter les mêmes choses que nous. Il doit y avoir une progression, mais si on avait respecté la hiérarchie, beaucoup de choses ne se seraient pas passées. Il faut associer les «doyens», qui ont plus d’expérience, parce que je n’apprécie pas du tout que la vieille garde, comme on dit, ne soit pas impliquée dans la réalisation de téléfilms. Le métier exige qu’on soit humble et généreux.»

Ibrahima Mbaye Sopé, artiste-réalisateur : «Ce n’est que la représentation de faits réels»

«D’abord, je dois préciser que ce sont des téléfilms. Le théâtre d’une façon générale, c’est la représentation de la vie sur scène. Ce que les acteurs jouent en ce moment n’est que la représentation de faits réels. Mais comme on le dit, il y a des choses qu’on peut montrer à certaines personnes, des choses qu’on peut montrer à tout le monde et des choses qu’on ne montre pas. C’est à nous acteurs, réalisateurs, producteurs, de faire en sorte que ce qui se montre soit le meilleur.»

 Les trames sont parfois faciles. On constate que les rôles sont tirés à l’extrême, créant parfois des clichés (femme battante ou soumise, mari violent etc.) N’assiste-t-on pas à une émergence du soap opéra à la Sénégalaise ?

El Hadj Mamadou Niang, «Leuz», producteur-réalisateur : «Le made in Sénégal commence à s’affirmer de plus en plus»

«Le Sénégal commence à avoir sa propre industrie, pas du cinéma, mais plutôt de téléfilms. Certaines séries comme «Dinama nekh», «Idoles», ont été exportées et les voix doublées. Ça bouge et ce sont des choses à encourager. Le «made in Sénégal» commence à s’affirmer de plus en plus.»

Lamine Ndiaye, artiste : «Les trames sont légères»

«Il n’y a pas de coordination. Les trames sont légères. L’inspiration est légère, parce qu’on n’associe pas tout le monde. Et encore, il faudrait qu’on fasse la différence entre un acteur et un comédien. Les gens sont en train de tout confondre. Je ne dirais pas qu’il y a une émergence du soap opéra à la Sénégalaise, je dirais plutôt que c’est la technologie qui fait un énorme bond.  Aujourd’hui, juste avec un smartphone, on peut enregistrer un téléfilm. On pense toujours qu’on est en train de jouer du théâtre et c’est pour cela qu’on n’avance pas. Le téléfilm sénégalais n’est fait que de parlotte.»

Ibrahima Mbaye «Sopé», artiste-réalisateur : «Je me réjouis de la floraison des séries sénégalaises»

«Je me réjouis de la floraison des séries sénégalaises. Parce que si ce n’était pas cela, les gens allaient consommer des télénovelas ou des séries américaines, qui ne nous parlent pas. C’est aussi une façon de continuer à nous coloniser, à influencer nos manières de faire et de vivre. On a fait un très grand pas avec les séries sénégalaises. Ce sont des choses à saluer.»

 Aujourd’hui, le cinéma sénégalais gagne des points, avec notamment des distinctions lors des dernières Fespaco. Dans cette dynamique, le téléfilm sénégalais ne devrait-il pas se professionnaliser davantage pour être reconnu sur le plan international et espérer s’exporter ? 

El Hadj Mamadou Niang, «Leuz», producteur-réalisateur : «Partir de l’existant pour tendre vers le professionnalisme»

«Je dirais qu’il faut plus mettre l’accent sur la formation des acteurs. Il faut arrêter de nous limiter aux acteurs amateurs. On peut partir de l’existant pour tendre vers le professionnalisme. Il existe bien un cinéma sénégalais à travers les téléfilms, mais ils ont besoin de beaucoup de soutien pour s’exporter. Ces téléfilms constituent un tremplin pour tous les réalisateurs afin qu’ils puissent produire des courts et des longs métrages.»

Lamine Ndiaye, acteur : «Pour espérer s’exporter, il faut d’abord que l’on fasse la promotion des acteurs sénégalais»

«Il faut former aux métiers du cinéma. On ne peut pas faire un film avec des idées à la sauvette. En Afrique du Sud, par exemple, ils parviennent à réaliser des choses formidables avec le cinéma. Pourquoi nous, au Sénégal, nous ne pouvons pas y arriver ? Pour espérer s’exporter, il faut d’abord que l’on fasse la promotion des acteurs sénégalais. Dans le milieu artistique, la reconnaissance fait cruellement défaut. Le cinéma sénégalais a besoin de formation, de promotion et de marketing.»  

Ibrahima Mbaye «Sopé», artiste-réalisateur : «La formation est le cœur du cinéma »

«Aujourd’hui, l’accent doit être mis sur la formation des scénaristes, des producteurs, des réalisateurs, des techniciens et des acteurs. Pour moi, c’est ce qui nous manque. Lors de l’avant-dernière édition du Fespaco  (Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ougadougou), la meilleure série africaine était «Toundou Woudou». Si on peut rivaliser avec d’autres séries africaines, je pense qu’en ce moment, on est en mesure de dire que nos séries marchent très bien. Techniquement et artistiquement, c’est bien. Il faut juste que les gens revoient leur façon d’écrire. La formation est le cœur du cinéma, qui a des conventions. Si on n’a pas certains rudiments, on ne peut aspirer à faire un cinéma de qualité. Un effort est consenti avec le Fopica (Fonds de promotion à l’industrie cinématographique et audiovisuelle), mais il faut que les acteurs se tournent un peu plus vers la formation. On en a vraiment besoin.»

NDEYE FATOU SECK

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