Enquête sur les premiers pas du ministre de la Justice, Malick Sall

Politique

IGFM – En poste depuis avril 2019, Me Malick Sall fait son bonhomme de chemin au ministère de la Justice. Seulement, les sorties du Garde des Sceaux sont aujourd’hui sujettes à controverse. L’homme est vu, par beaucoup, comme un maître d’autel des «sacrifiés» du Macky. Même si dans la famille judiciaire, on loue déjà les qualités du remplaçant de Ismaïla Madior Fall. 

C’est un passage de témoin entre le show et le froid. De Ismaïla Madior Fall à Me Malick Sall, la chancellerie a glissé des doigts d’un autoproclamé «tailleur de haute couture» pour s’adonner au fracas d’un «éléphant dans un magasin de porcelaine». L’un avait la froideur mesurée du ciseleur constitutionnel, l’autre traîne quelques inélégants effets de manche du rompu des prétoires.  Pour une première, l’homme avait manqué la porte de l’histoire. Pas «droit» dans ses bottes, il a foncé droit dans le mur. Sa réflexion lâchée à la sortie de la mosquée de Mermoz (Dakar) sur l’affaire Aliou Sall-Petro Tim-BBC, le jour de la Korité, bruit encore d’incongruités. L’idée a longuement chancelé sur ses jambes, progressant d’un sens à l’autre, épousant les formes d’une fumée d’encens destinée à laver le frère du chef de l’Etat de l’odeur du Pétrole qui empeste le régime de Macky Sall, dont il est l’un des avocats commis… d’office dans le gouvernement. «Je ne pense pas qu’un musulman comme Aliou Sall, revenant de La Mecque pour la Oumra (sic), va s’adonner à des pratiques de corruption», avait lâché l’avocat (inscrit au barreau en 1982), pour absoudre le frangin de Macky Sall, pris les pieds dans la gadoue pétrolière.

Tout de blanc vêtu, le nouveau Garde des sceaux, ministre de la Justice, avait même poussé l’outrecuidance plus loin, la niaiserie plus haut. Le tout enrobé dans un (com)patriotisme débordant de parti-pris. «J’ai entendu la déclaration de Aliou Sall. Il est Sénégalais comme moi. Je préfère, en tant que Sénégalais, croire ce que dit Aliou Sall, plutôt que ce que racontent parfois des ragots qui viennent de l’étranger», ajoutait-il. Un «excès d’engagement», selon certains suiveurs de l’actualité judiciaire, qui ont encore épinglé «un manque de retenue» du ministre de la Justice dans l’affaire Adama Gaye, journaliste-consultant spécialiste des questions pétrolières et gazières, placé sous mandat de dépôt par le Doyen des juges, pour offense au chef de l’Etat et autres délits visés par l’article 80 du Code pénal.

«Grosses maladresses»

Alassane Seck est le directeur exécutif de la Ligue sénégalaise des droits humains (Lsdh). L’homme se dit estomaqué par les sorties «intempestives» du Garde des Sceaux, Me Malick Sall. Il confie, le propos désagréable : «Pour nous, les sorties du ministre de la Justice sont de grosses maladresses, à la limite un manque de retenue, de discernement.» Loin d’approuver la démarche du natif de Danthiady (Nord du Sénégal), qui s’épancherait sur des dossiers pendants devant la justice, Seck cloue Sall au pilori. «Il pouvait se garder de commenter les arrestations, en montrant que c’est lui qui a pris l’initiative. Pour les affaires Aliou Sall et Adama Gaye, c’était ahurissant qu’il prenne la place du Procureur pour montrer sa prégnance, sa domination ou sa position un peu supérieure par rapport à l’arrestation. Pour un membre de l’Exécutif, c’est totalement maladroit.» «Quand une information judiciaire est ouverte, embraie le camarade de Me Assane Dioma Ndiaye, le ministre de la Justice doit se garder de faire des commentaires. Il devrait être moins visible, moins exposé pour donner un semblant de démocratie, d’un Etat de justice.»

En face de ses prédécesseurs à la Chancellerie, Me Malick Sall ne ferait pas le poids devant Aminata Mimi Touré, Sidiki Kaba ou même Ismaïla Madior Fall. Alassane Seck : «On a pu voir des ministres avant lui, sous le régime de Macky Sall, qui ont fait leur travail avec beaucoup plus de retenue. La vérité est que Me Sall n’a pas été un bon casting. Il n’a pas le recul et la distance qui siéent pour gérer au mieux un poste aussi solennel que celui de ministre de la Justice. Il manque de rigueur.»

«Depuis qu’il est là, il ne fait que des sorties catastrophiques»

Pour un homme supposé veiller sur les équilibres dans la société, l’impartialité de la Justice, la posture de Me Malick Sall est un cas, selon Babacar Bâ, président du Forum du justiciable. «Il faut reconnaitre que toutes les sorties du ministre de la justice, que cela soit sur l’affaire Aliou Sall ou sur l’affaire Adama Gaye, ont été d’une maladresse extrême. Donc, ce sont des sorties catastrophiques. Si vous prenez le cas de Aliou Sall, avant même de déclencher les poursuites, le ministre avait pris position fondée sur des jugements de valeur qui, en quelque sorte, déchargent la personne accusée. Et je pense qu’en tant que ministre de la Justice, il ne devait pas faire ces genres de commentaires», fulmine-t-il.

Les mêmes griefs sont retenus par le président du Forum du justiciable contre le Garde des Sceaux sur l’affaire du journaliste-consultant, spécialiste des questions pétrolières et gazières, qui croupit aujourd’hui à la prison de Rebeuss, sur ordre de Me Sall. Qui, dès les premières heures de l’interpellation, a ameuté la presse pour mettre en exergue son rôle prépondérant dans cette arrestation qu’une partie du peuple qualifie de «forfaiture judiciaire». «Pour le cas de Adama Gaye, explique Babacar Bâ, le ministre a non seulement violé sa présomption d’innocence, mais également le principe de la séparation des pouvoirs. Ses propos étaient des propos qui chargeaient et pouvaient même influencer aujourd’hui, le juge d’instruction en charge du dossier. Même si je reconnais au ministre qu’il est le chef du Procureur, je pense que le ministre n’avait pas à faire une sortie pour dire devant l’opinion nationale que c’est lui qui a demandé au procureur d’ouvrir une enquête et que désormais, il ne va plus accepter cela, surtout dans un contexte où les Sénégalais ont une perception négative de la justice, disant que nous avons une justice à deux vitesses, une justice instrumentalisée, une justice manipulée par l’Exécutif. Donc, cette sortie conforte cette thèse d’une justice qui est aux ordres de l’Exécutif. Depuis qu’il est là, il ne fait que des sorties catastrophiques.»

«L’Ums est satisfaite de son comportement, de son attitude, de son ouverture d’esprit»

Mais si en dehors du système judiciaire, on s’insurge contre la méthode Malick Sall, dont les premiers pas au poste de Garde des Sceaux sont jugés brinquebalants, en interne et dans sa manière de tisser sa toile, on loue des «débuts prometteurs» de l’actuel chef de la famille judiciaire. Souleymane Téliko, président de l’Union des magistrats sénégalais, ne tarit pas d’éloges sur Me Malick Sall. Après les envolées de Saly, lors de l’Assemblée général de l‘Ums, Teliko a remis les couverts pour «son patron». «Avant l’acte, c’est d’abord l’attitude et la démarche de dialogue. Ce que nous apprécions surtout par rapport à ce ministre, c’est son ouverture au dialogue constructif. A chaque fois que nous avons besoin de le rencontrer, nous le rencontrons et à chaque fois que nous faisons des propositions intéressantes, il tient compte de ça», fait savoir le magistrat.

Le premier acte posé par Me Malick Sall qui a séduit les magistrats, selon le président de l’Ums, c’est l’audience qu’il leur a facilitée auprès du président de la République. Le nouveau Garde des Sceaux, ministre de la Justice avait pesé de tout son poids pour permettre aux magistrats de rencontrer Macky Sall, afin de lui exposer à vive voix leurs doléances. «Un acte concret», souligne Téliko. Il ajoute, reconnaissant : «On sait qu’au Sénégal, c’est le président de la République qui tient les décisions. Donc, le fait de nous avoir facilité cette rencontre prouve qu’il est dans les dispositions pour faire avancer les choses.» Pour aider à ce que la compétition des postes pour les chefs de juridiction ne soit plus une simple gageure. Une vieille doléance que le ministre a tenu à gérer dès sa sortie d’audience, suite à un accord de principe du Président. «Je ne veux pas faire de comparaison entre Me Malick Sall et ses prédécesseurs, mais ce n’est pas la première fois que le président de la République donne son accord sur cette question. Il l’avait fait le 26 décembre 2018, lors d’une réunion du Conseil supérieur de la Magistrature et on s’est rendu compte qu’entre cette date et maintenant, il n’y avait rien du tout, malgré toute notre insistance. Donc, si on compare ce qui se faisait avant et l’attitude de l’actuel ministre, on peut dire qu’il n’y a pas photo», affirme le président de l’Ums. «Aujourd’hui, renchérit Téliko, nous avons accès direct au ministre de la Justice, nous pouvons discuter avec lui quand on veut, on sent qu’il a de l’écoute et qu’il voue un respect aux magistrats. Ça, c’est important. On est satisfait de son comportement, de son attitude, de son ouverture d’esprit. Il a eu à régler des questions d’ordre social qui nous tenaient à cœur et qu’on ne peut évoquer en public»

«Il est rompu aux procédures…»

Me Malick Sall ne tiendrait pas ex nihilo son début de réussite au poste de Garde des Sceaux. Du moins, dans la gestion exclusive de la famille justice. L’homme tirerait le satisfécit du fait qu’il est issu du milieu et qu’il en connaît depuis longtemps, les problèmes. «C’est un homme du sérail. Il connait très bien le milieu dans lequel il se meut aujourd’hui, comme tutelle. Car, explique un magistrat sous le couvert de l’anonymat «ce qu’on cherche chez un ministre de la Justice, c’est d’abord une connaissance pointue du Droit. Le meilleur profil pour ça, c’est d’être un juriste. Et quand on parle de juriste, on parle du magistrat, de l’avocat. Donc, avec un avocat comme ministre de la justice, c’est un avantage parce qu’il connait le droit». Ce membre du Cabinet d’un ex-ministre de la Justice sous Macky Sall, estime que l’actuel ministre de la Justice est la personne indiquée pour faire le travail qu’on attend de lui. «Il a vraiment le profil parce que si on nous avait amené un médecin, avant de comprendre, ça allait prendre du temps. Ce qui n’est pas le cas pour l’actuel ministre qui a surtout une certaine expérience. C’est un ancien, il est rompu aux procédures, il maîtrise les procès, les audiences. Et cela a une importance capitale.»

SOPHIE BARRO

 

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