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Reportage – Protection hygiènique : Vers un produit de luxe

Société

IGFM- Alors que le monde a fêté la Journée de l’hygiène féminine, les Sénégalaises sont encore nombreuses à ne pouvoir s’offrir le luxe de se payer une autre sorte de protection intime que les légendaires serviettes ailées aux composants chimiques néfastes pour la santé.

Le rire de Yany a cela de contagieux qu’il fait parfaitement écho à son regard mutin. Son effet en est multiplié lorsque la jeune étudiante ouvre de gros yeux après avoir entendu Sylvie, sa camarade de chambre, disserter sur le prix d’une marque de protection hygiénique. «3 000 FCfa pour des serviettes hygiéniques ? Ça existe ça ?», lance-t-elle, complétement effarée. Elle n’est pas la seule dans cette chambre d’étudiantes du Pavillon T de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Sur la table adossée au mur côté fenêtre, les 3 étudiantes penchées sur un cours de Droit, suspendent leur révision. Le temps d’en avoir le cœur net. Aux côtés de Yany, posée sur le niveau inférieur de l’un des deux lits superposés, Mariama n’en revient pas non plus. Jusqu’ici, ces étudiantes en Droit et Sciences économiques ne connaissent que le paquet vendu dans la plupart des boutiques à 800 FCfa et qu’elles trouvent déjà assez cher pour un produit de première nécessité. A l’Université, une pension complète petit-déjeuner–déjeuner–dîner revient à 250 FCfa la journée.

Dans leur budget assez serré d’étudiants, le prix de la protection hygiénique standard leur coûte donc 3,2 journées de repas. Un sacrifice qui les pousse souvent à chercher des moyens alternatifs pour ne pas grever leur budget. Au détriment de leur hygiène intime. S’il est assez rare de trouver une étudiante qui avoue utiliser encore le légendaire morceau de tissu de l’ancien temps, il n’en demeure pas moins que certaines peuvent y avoir recours. Originaire de Kolda, Mariama, étudiante en Gestion, avoue à demi-mots. «Il m’arrive d’aller voir des copines pour faire face à mon cycle menstruel. On ne peut pas se permettre, dans la résidence estudiantine, d’utiliser un morceau de tissu, parce qu’il n’est pas adapté pour le faire sécher. Lorsque j’en utilise en dernier recours, je le fais sécher dans mon armoire, à l’abri des yeux.»

Selon ApiAfrique, une entreprise qui fait dans le social business et qui a inventé des serviettes réutilisables pour favoriser la santé et lutter contre les déchets, elles seraient 45% de jeunes filles dans la banlieue de Dakar à rater au moins 1 jour d’école pendant leurs règles. Elles seraient dans les mêmes proportions dans les régions de Louga et Kédougou où, selon une étude soutenue par OnuFemmes, elles seraient respectivement 36 et 40% à envisager faire l’impasse sur les études lors de leur période menstruelle. La raison est que, au delà des douleurs, ces jeunes filles utilisent une sorte de protection qui ne leur garantit pas souvent de rester propres toute la journée.

Entre la quantité et la qualité, Yany, étudiante en première année de Sciences économiques, a fait son choix. Le grand paquet de 3 vendu dans les boutiques «Tout à 1 000» fait son bonheur tous les mois. «Ce n’est pas de la qualité, je me change très souvent pour éviter les accidents. Mais, la vie est dure ici, on a d’autres soucis que de dépenser dans les serviettes plus chères.» Alors, elle ouvre de gros yeux lorsqu’elle entend Sylvie, 21 ans et étudiante en Droit, parler d’autres sortes de protections hygiéniques qui coûtent bien plus chères. Sylvie, jeune adulte qui travaille à mi-temps dans une radio communautaire, en connaît un rayon sur le sujet. Elle fait partie de l’Association des jeunes filles leaders ayant comme objectif de lutter contre les mariages et grossesses précoces, les mutilations génitales et les violences basées sur le genre. Cooptée par des Ong, elle participe chaque année à des caravanes de sensibilisation dans la sous-région. «Il y a une année où le thème était sur l’hygiène menstruelle. J’ai appris beaucoup de choses sur les protections menstruelles.» Comme le fait que les femmes qui utilisent les cotons à 500 FCfa sont celles qui se plaignent le plus d’infections.

Les serviettes à 500 FCfa, nid d’infections

Travailleuses pauvres, Dieynaba et Sophie squattent l’angle de l’Institut français à la recherche d’un client curieux de son destin. Elles lisent dans les cauris, moyennant 500 FCfa, soit la valeur de la marque de serviette hygiénique qu’elles peuvent se permettre. Elles l’achètent chez les commerçants du marché Petersen. Entre le prix du transport pour rallier le centre de Dakar et la rareté des clients, il leur arrive très souvent de rester chez elles lorsqu’approche la date de leur cycle. C’est là le moindre mal. La protection leur occasionne souvent des infections qu’elles ont dû mal à soigner.

«Parfois, il arrive que j’utilise le tissu pour être tranquille niveau portefeuille et santé», avoue Dieynaba. En moyenne, une femme utilise au cours de sa vie 10 000 à 15 000 produits menstruels, d’après Consoglobe.com et il y aurait 50 produits chimiques dans une couche ou une serviette hygiénique jetable. C’est l’une des raisons pour laquelle l’entreprise ApiAfrique a créé la serviette hygiénique lavable et réutilisable. Elle est censée limiter le risque d’irritations, d’infections et réduire l’impact sur l’environnement. Sauf que sur Internet, le kit de 3 serviettes se monnaye 10 000 FCfa. A ce prix, elles sont encore peu à penser faire des économies sur la longue durée.

De manière générale, les femmes interrogées connaissent très peu ou pas du tout les autres choix de protection intime alors qu’à l’origine, ce choix devait leur permettre de mieux prendre soin de leur santé. Seulement, les distributeurs n’ont pu trouver le juste milieu entre le rapport qualité/prix. Outre les serviettes lavables et réutilisables, on trouve au Sénégal le tampon et la coupe menstruelle. Les deux sont souvent vendus en grande surface ou en vente privée et peuvent coûter pour l’un à partir de 3 000 FCfa et pour l’autre, jusqu’à 12 000 FCfa. Cône en silicone qui s’insère dans le vagin pour recueillir le sang des règles, la coupe menstruelle est la protection en vogue du moment puisqu’elle est réutilisable et permettrait de limiter les irritations et infections.

Pourtant, Dieynaba, Sophie ou même les étudiantes n’en n’ont jamais entendu parler et aucune de ces jeunes femmes n’est prête à investir autant. «Peut-être lorsque je ne serais plus étudiante, mais active avec un emploi, une voiture et surtout une carte bancaire», rit Sylvie. Une habitude de consommation intime qu’on retrouve chez les détenues, l’autre frange vulnérable de la société.

En milieu carcéral, la question de la gestion de l’hygiène menstruelle est traitée par l’Administration pénitentiaire en tenant compte du Droit international et des dispositions relatives au traitement des détenues en prison. L’une des règles adoptées par le premier Congrès des Nations Unies pour la prévention du crime et le traitement des délinquants, est la mise à disposition de kits d’hygiène pour les détenues. Une règle suivie à la lettre à la Maison d’arrêt pour femmes de Liberté 6.

Ici, le kit est à disposition dès le premier jour. Détenue depuis 4 ans 8 mois pour infanticide, Soda* raconte : «Je ne sais pas pourquoi, mais c’était une de mes principales peurs. Dehors, mes parents prenaient en charge mes dépenses intimes. J’ai été vite rassurée sur ce point. J’ai passé une visite médicale dès la première heure de détention et j’en suis sortie avec un kit d’hygiène comprenant du savon, de l’eau de javel, de la dentifrice et un paquet de serviettes hygiéniques.»

Contrairement à ce qui a été énoncé dans un talk show et que les détenues déplorent, l’utilisation du morceau de tissu en milieu carcéral n’est qu’un lointain souvenir. «Depuis 4 ans que j’attends mon procès, je n’ai jamais eu de problèmes de protection hygiénique», renchérit Salla*, 25 ans, en détention pour le meurtre de son mari. Grâce aux dons en abondance, l’Administration pénitentiaire parvient parfaitement à faire face aux besoins intimes des détenues qui reçoivent un paquet par mois. Mais comme au-dehors, ces dons sont constitués de serviettes hygiéniques à l’exclusion des autres types de protection. Comme pour confirmer le cliché entre qualité et prix dans une chose aussi essentielle que la gestion du cycle menstruel. Pour rappel, une femme est réglée en moyenne plus de 520 fois au cours de sa vie.

AICHA FALL

* Les noms ont été changés

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