Cet article a été publié dans le journal LOBS

Affaire Diary Sow, nationalisme universitaire, Covid-19 : Les vérités du Pr Souleymane Bachir Diagne

vendredi 5 février 2021 • 1720 lectures • 1 commentaires

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Affaire Diary Sow, nationalisme universitaire, Covid-19 : Les vérités du Pr Souleymane Bachir Diagne

C’était parti pour une grande interview. Un long entretien dont le questionnaire, envoyé un jour plus tôt, prenait en compte tous les sujets de l’heure qui agitent la chronique sénégalaise, voire mondiale. Mais face à un agenda «overbooké», le Professeur Souleymane Bachir Diagne a proposé, en parfaite intelligence avec la rédaction de L’Observateur, de condenser l’exercice en deux thèmes majeurs.

Le premier - déclenché par l’affaire Diary Sow et qui a fait couler beaucoup de salive - porte sur les classes préparatoires et le nationalisme universitaire. Et le second sur la pandémie du Covid-19, le vaccin et les réseaux sociaux. Une réflexion poussée de l’un des plus grands intellectuels du Sénégal, voire d’Afrique, du moment, servie sous forme de cours magistral par le directeur de l’Institut des études africaines de Columbia University de New-York et proposée par L’Observateur à ses lecteurs. 
«Il est important, tout d’abord, de se rappeler que depuis des décennies et des décennies, beaucoup de 
Sénégalais ont fait les classes prépas en France et intégré les plus grandes écoles de ce pays. Pour m’en tenir seulement à Polytechnique (mais il y a d’autres écoles d’ingénieur prestigieuses où nos compatriotes ont brillé), vous avez d’abord l’époque de celle qui a ouvert la voie, notre regrettée Rose Dieng, vous avez aussi la cohorte de ceux qui ont intégré Polytechnique avec Mamadou Lamine Diallo. Vous avez des cohortes plus récentes dont celle d’Abdoulaye Ndiaye qui enseigne aujourd’hui à la New York University... Nous avons toutes les raisons de croire que ce mouvement continuera avec les élèves que nous avons à l’heure actuelle dans les classes préparatoires, non seulement ceux et celles envoyés officiellement par notre pays, mais aussi d’autres, des Sénégalais qui vivent déjà à l’étranger. Il faut donc voir loin et voir large en posant la question de la place des classes préparatoires aux grandes écoles dans nos choix de formation, non pas à partir d’un cas particulier, qui s’avère en outre tellement singulier, mais dans une approche globale. 


«Les classes prépas et les grandes écoles françaises ne sont pas la seule voie vers le meilleur» 
Une telle approche demande une pleine intelligence de la configuration du paysage académique international aujourd’hui. Notre monde est celui des sociétés du savoir et de la demande très 
forte d’enseignement supérieur de qualité. Cela ne se traduit pas par un «nationalisme universitaire», mais au contraire, par des flux importants d’étudiants en direction des pôles d’attraction que sont les centres d’enseignement et de recherche les plus recherchés dans le monde. Ainsi des pays tout aussi «nationalistes» que d’autres font le choix à la fois de tirer le meilleur parti de ce qui s’offre de mieux sur le plan international et de développer l’excellence chez eux. C’est ainsi que l’Inde et la Chine, dont les étudiants constituent le gros des flux internationaux, ont aussi aujourd’hui des universités parmi les meilleures au monde. Il nous faut, nous aussi, tenir ensemble les deux bouts de la chaîne. Et comprendre que sous bien des aspects, et particulièrement en matière de poursuite du savoir, le «nationalisme» est absurde et dangereux. Cela dit, les classes prépas et les grandes écoles françaises ne sont pas la seule voie vers le meilleur et d’ailleurs aujourd’hui, nombre de jeunes Sénégalais excellent dans toutes les grandes universités du monde. Mais la tradition des prépas existe, elle nous a valu et nous vaudra des succès, il serait mal venu de nous en amputer. 
Nous pouvons cependant parfaire notre politique de formation dans cette tradition. Parce que les classes préparatoires sont exigeantes, il serait bon que ceux et celles qui en ont l’expérience en fassent profiter ceux et celles qui s’apprêtent à y entrer. On peut ainsi imaginer un système de parrainage des nouveaux par les anciens dans un système souple de mentorat qui existe du reste sûrement dans quelques cas. Il est vrai que le système de compétition des prépas est particulièrement exigeant, mais il ne faut pas croire qu’il s’agit là de quelque chose d’exceptionnel. Certes, ce sont des concours qui se trouvent au bout de la préparation et non des examens, ce qui signifie qu’il ne faut pas seulement être bon, mais être meilleur que la plupart des autres «premiers de classes» avec qui on est en compétition. Mais l’exigence envers soi-même d’abord que ce système demande, se retrouve dans tous les centres d’excellence partout dans le monde, que l’on fasse des études à Oxford, à l’université de New Delhi, ou à Columbia. Le savoir est exigeant. Le savoir n’est pas démocratique et égalitaire, il sélectionne. Au-dessus de tout savant, dit le Coran, il y a un savant. 
Ce à quoi il faut tenir, en revanche, et par-dessus tout, c’est l’égalité des chances au départ afin que les talents ne soient pas perdus parce que ceux qui auraient pu les faire fructifier viennent de milieux pauvres. Il faut refuser que la sélection se fasse par l’argent. Rappelons sur ce plan que les bourses pour les classes préparatoires offertes à des élèves particulièrement prometteurs constituent probablement la seule chance pour des enfants issus de milieux défavorisés de s’ouvrir la voie royale des meilleures formations internationales que leurs efforts méritent. Si vous décidez d’un confinement éducatif (vous voyez comme cette expression est une contradiction dans les termes !) au nom d’un «nationalisme universitaire», les parents qui en ont les moyens, et dont les enfants se trouvent déjà dans les meilleures conditions de réussite, enverront ceux-ci dans les prépas et d’autres formations d’excellence à l’étranger. Vous aurez simplement consolidé les inégalités. 
Le coût est énorme bien sûr, mais un parent ne regarde pas à la dépense quand il s’agit des études et donc de l’avenir de ses enfants. Or, un État est le parent des enfants du pays. Cela dit, on peut imaginer qu’un étudiant bénéficiant d’une bourse d’excellence signe un engagement à servir au Sénégal pendant dix ans (cet engagement décennal existait), ou alors à transformer l’aide ainsi reçue en un prêt à rembourser sur ses revenus, s’il travaille à l’étranger (car, il faut être réaliste, ce sera le cas pour certains), selon un système qui fonctionne ailleurs. 



«Les réseaux sociaux malheureusement servent de porte-voix à l’ignorance» 
«Puisque nous avons parlé de la poursuite du savoir, il est en effet naturel que nous évoquions la manière dont l’humanité combat par la science la pandémie qui nous apporte la dévastation que nous connaissons. Cette crise nous révèle, entre autres choses, à quel point nous vivons aujourd’hui dans un monde où les affabulations les plus farfelues et les complotismes les plus incroyables peuvent facilement circuler et s’emparer de certains esprits. Pour le meilleur et pour le pire, les canaux qui traditionnellement ont la responsabilité morale et légale de donner de vraies informations fiables et dont ils se portent garants sont débordés par des réseaux sociaux où tout et n’importe quoi peut avoir cours. Le vrai comme le faux, sans que l’on puisse toujours les distinguer. Ces réseaux malheureusement servent de porte-voix à l’ignorance qui, en dépit de l’évidence que sont les morts bien trop nombreux, proclame que la pandémie est une invention dans on ne sait quel but obscur. Pire encore, au moment où l’intelligence humaine a trouvé la parade contre l’ennemi qu’est le virus, sous la forme d’un certain nombre de vaccins, dont le taux d’efficacité dépasse les attentes les plus optimistes, l’ignorance répand le scepticisme sur leur finalité qui est, simplement, de protéger la vie humaine. Il est vrai que l’aventure extraordinaire qu’ont été la découverte et la production en un laps de temps si court des vaccins, est sans précédent. Il est donc naturel de poser des questions rationnelles pour recevoir des réponses informées. Les scientifiques eux-mêmes sont en train de découvrir, chemin faisant, les réponses à leurs propres interrogations et de transformer ainsi leurs conjectures en certitudes. Par exemple, combien de temps va durer l’immunité apportée par le vaccin reste une conjecture qui devrait trouver réponse avec le temps. Mais cela n’enlève rien à leur certitude que le vaccin est efficace et qu’au delà des mesures de protection comme le masque et la distanciation sociale, il constitue la seule voie qui nous est offerte d’un retour prochain à la vie humaine telle que nous la connaissons et aux gestes, que nous tenions pour allant de soi, comme celui de serrer dans nos bras ceux et celles qui nous sont chers. 



«Il faut se garder de citer le contenu saugrenu des complotismes anti-vaccin» 
Il faut donc se battre pour faire des vaccins «un bien commun mondial». Ces mots sont les plus importants de la tribune que viennent de faire paraître le Secrétaire général des Nations Unies, la présidente de la Commission européenne, le président du Conseil européen, le Président François Macron, le Président Macky Sall et la Chancelière Angela Merkel dont j’espère qu’un prix Nobel de la Paix magnifiera les admirables paroles suivies d’action qu’elle a eues à propos d’un autre désastre humanitaire qu’est la crise des réfugiés. 
Il faut se garder de citer le contenu saugrenu des complotismes anti-vaccin. Il faut constater qu’ils existent dans tous les pays sous des formes diverses, et leur opposer les faits, la vérité ainsi que la bonne communication. Et il faut aussi constater qu’une fois les vaccins disponibles, la proportion des sceptiques se met à baisser brutalement et à faire place plutôt à une ruée vers le peu de doses disponibles à l’heure actuelle. On le voit en Amérique ou en Europe. Le mouvement se prouvant en marchant, il est donc probable que celui-ci, au bout du compte, aura raison du scepticisme dans nos pays aussi.» 
FALLOU FAYE 

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Publié par

Namory BARRY

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