L’état de droit au Sénégal : Un débat mal posé  (Par Abdou Fall)

dimanche 7 mars 2021 • 782 lectures • 1 commentaires

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L’état de droit au Sénégal : Un débat mal posé  (Par Abdou Fall)

IGFM - Notre expérience des combats démocratiques au Sénégal que nous avons partagés avec des hommes et femmes de plusieurs générations ces 40 dernières années nous confère, je crois, un minimum de légitimité pour livrer quelques réflexions sur cette fameuse question de l’état de droit soulevée dans notre pays à la faveur des événements qui font l'actualité suite aux déboires judiciaires du leader du parti politique Pastef.

Tous ceux qui ont suivi notre évolution politique et institutionnelle depuis l'accession du Sénégal à l'’indépendance savent en toute honnêteté que nous avons connu une trajectoire démocratique remarquable dont nous avons toutes les raisons d’être fiers.


Ce parcours nous l'avons certes réussi dans l’âpreté de combats portés dans un contexte où c’était loin d’être évident par une opposition politique et des forces démocratiques particulièrement courageuses et combative ; nous la devons aussi à des dirigeants politiques au pouvoir à l'époque qui étaient capables de faire emprunter à notre pays les voies de la sagesse dans les tournants décisifs de son évolution politique.


C’est ainsi qu'en toute intelligence nous avons ensemble réalisé depuis le tournant du retour au multipartisme des années 70 les réformes progressives qui nous ont permis d’asseoir les bases d'un système démocratique d'une fiabilité éprouvée qui garantit l'exercice sans entrave de toutes les libertés publiques et qui a permis au peuple Sénégalais de conquérir de haute lutte sa souveraineté de décision dans le choix de ses dirigeants. 


Cet acquis historique que nos combats d'hier ont rendu irréversible constitue le socle fondamental sur lequel repose notre état de droit. Ce fait est indéniable ! 
L 'enjeu pour les démocrates que nous sommes a toujours été que les citoyens prennent eux-mêmes leur destin en main en ce qui concerne le libre choix des femmes et hommes appelés à les gouverner. Ce combat est définitivement gagné au Sénégal. 


C’est précisément parce que les citoyens ont une claire conscience de leur pouvoir de décision sur les choix de leurs dirigeants qu'ils tournent le dos aux nouvelles formes d'expression politique fondé sur le choix de méthodes subversives comme modalité de conquête du pouvoir.


Il faut bien rappeler que notre état de droit s’est construit à travers une trajectoire institutionnelle ininterrompue depuis les élections françaises de 1848 marquée par l’entrée au parlement du député Durand Valentin pour le compte du Sénégal jusqu’à ce qu’on pourrait appeler la première alternance démocratique lors des élections législatives de 1951 où le BDS du Président Senghor prenait le dessus sur la SFIO de Maitre Lamine Gueye lors d'un scrutin où les principaux représentants du pouvoir colonial étaient d'obédience plutôt socialiste.


Malgré les ruptures de la première décennie de l’indépendance, 1963 - 1974, période durant laquelle nous avons connu un régime de parti unique de fait, l'option de démocratisation de la vie politique a repris son cours avec la reconnaissance du Pds en 1974 jusqu' aux deux alternances des années 2000 et 2012 rendues possibles par l'écosystème éprouvé d’un modèle démocratique dont la maturité est établie et reconnue partout à travers le monde.


Il n’y aucun doute cependant que le débat sur l’état de droit mérite d’être soulevé comme sujet important dans le contexte de nos sociétés en mutation et d’un monde en pleine transition.  


De quoi est-il question en effet ? 
Le Sénégal a été un pays pionnier et précurseur en matière de démocratie politique et de construction d’un état droit. Nous partageons avec tous les pays sans exception les effets d’une profonde crise de confiance des citoyens dans le fonctionnement de l’économie et de la démocratie dans le nouveau contexte du monde globalisé et de plus en connecté que nous vivons.


Les révolutions conservatrices ultra libérales qui ont dominé et organisé l’économie mondiale depuis les années 80 ont donné lieu à des politiques génératrices de profondes inégalités économiques et sociales avec ses corollaires en matière d’exclusions, de discriminations et de stigmatisations. 


Au plan politique, le modèle de démocratie libérale représentative qui a structuré la gouvernance des nations en accompagnement des politiques libérales et ultralibérales sont devenues de moins en moins attractives en ce qu’elles apparaissent comme étant au service exclusif des puissances économiques qui régentent le monde globalisé. 


Cette double crise de l’économie et de la démocratie est une donnée marquante du siècle naissant avec toutes convulsions qu’elle provoque dans la vie de toutes les nations sans exception.


En Afrique en particulier, cette situation a été aggravée par deux décennies de politiques dites d'ajustements structurels imposées par les institutions du Bretton Woods ; elles ont contribué à ruiner les maigres bases industrielles qui étaient en gestation dans nos pays et provoque' des écarts sociaux que nous n’avons jamais connu dans notre histoire de sociétés de solidarités. 


Naturellement cet environnement social expose en particulier nos pays à des crises multiformes de caractère social ayant tendance de plus en plus à se prolonger en crises identitaires voire sécuritaires.


Une telle situation sociale offre naturellement une base de réceptacle pour un discours populiste radical tel que ça se développe partout, y compris dans les vielles démocrates occidentales.


Ce sont ces tendances lourdes qui traversent le monde et que nos pays vivent de façon encore ténue que nous devons appréhender pour envisager nos débats dans des termes plus sereins car ce qui est en jeu, c’est fondamentalement l’avenir de nos nations extrêmement fragilisés dans notre espace soudano-sahélien en particulier. 


La maturité de notre système démocratique original fondé sur un modèle social marqué par un œcuménisme et un vivre-ensemble intelligents nous ont donné l’avantage d’une stabilité et d’une paix civile que nous devons préserver comme la prunelle de nos yeux. Car que l’on en soit conscient ou non, notre pays compte parmi les rares pôles de stabilité sur lesquels reposent les grands équilibres de notre continent.


Sous ce rapport, les efforts colossaux réalisés dans la lutte pour vaincre les inégalités sociales et territoriales méritent d’être appréciées à leur juste valeur à travers une vision patriotique qui privilégie les intérêts du plus grand nombre et transcende les clivages partisans conjoncturels. Nous devons en toutes circonstances partager le souci de la consolidation de la cohésion sociale et du renforcement de l'unité nationale. 


Dans un pays où toutes les libertés sont garanties, un débat sérieux sur l’état de droit prend nécessairement en charge l’impérieuse nécessité des équilibres entre droits et devoirs, entre l’exercice des libertés et l'assumation des responsabilités qui s’attachent. La gestion apaisée de notre vivre ensemble est à ce prix.
En définitive, il faut se rendre à l’évidence de divergences importantes sur la perception et le contenu de l’exercice des droits et libertés démocratiques dans le contexte d’un pays comme le nôtre dont l’ancrage dans ce modèle est non négociable. 


Et c’est précisément pour cette raison que le respect des conditions de crédibilité et viabilité de ce modèle est également non négociable. 


Or à la lecture des faits objectifs qui se déroulent sous nos yeux , on assiste pour la première dans notre histoire démocratique à l’émergence d’un courant dit " anti système " qui revendique le droit de remettre fondamentalement en cause les termes du contrat politique et social de base qui sous- tend le référentiel du modèle démocratique que nous reconnaissons dans ses capacités de régulation et d’arbitrage du jeu politique partisan à partir de règles d' une équité garantie entre toutes les parties concernées, en particulier les formations politiques.
 
L’acceptation et le strict respect de ce principe de base constitue l’essence même des combats politiques de générations d’hommes et de femmes qui ont tout sacrifie' pour y arriver. Personne ne peut en contester de façon rigoureuse la validité et la fiabilité au regard des résultats auxquels on a abouti en terme d’accès aux droits et libertés politiques et aux possibilités de conquête démocratique du pouvoir par des moyens électoraux.


C'est toutefois la persistance de la crise de confiance qui s’est installée dans le rapport du citoyen au modèle de la démocratie représentative telle qu’elle continue de fonctionner de nos jours qui a certainement inspiré la décision du Président de la République d’engager résolument la majorité dans l’option d' aller le plus loin possible dans la gouvernance concertée du pays; ce qui justifie l’invite adressée à toutes les composantes de la nation à des échanges critiques sur tous les sujets majeurs d’intérêt commun au sortir d’une élection pourtant gagnée haut la main.


A-t-on le droit de faire l’impasse sur ces efforts singuliers de promotion d’une démocratie participative, voire délibérative dans un contexte historique d’affrontements heurtées y compris dans les démocraties dites avancées ? 


Envisager l’état de droit sous le seul rapport des libertés publiques au demeurant largement garanties, sans porter aucun intérêt sur les avancées et les progrès significatifs en matière de promotion de la démocratie économique, n’est-ce pas aussi une forme d’indifférence sur le sort du plus grand nombre de nos compatriotes qui vivent au quotidien les transformations quantitatives et qualitatives dans leurs lieux et conditions de vie ? N’est-ce pas là également une manière toute ”petite bourgeoisie” d'appréhender le monde, comme nous disions à l’époque ? La caractéristique de cette catégorie sociale étant marquée précisément par une forte propension à voir le monde avec les yeux tournés sur elle-même du fait d’un nombrilisme aveuglant.


Autrement dit, l’état de droit n'est pas celui d’une catégorie de citoyens autoproclamés porte-voix des peuples à travers un discours de type messianique de "héros libérateurs " engagé à faire le bonheur du peuple à sa place. C’est cette logique de missionnaire qui donne lieu à tous les abus, y compris celui de prétendre " libérer " le peuple en lui substituant la rue pour réaliser l'entreprise d'assainissement moral qui serait destinée à lui faire du bien.


Toute la philosophie du populisme politique s’inspire de ces assertions qui ouvrent la voie à toutes les formes de totalitarisme ; du nationalisme étroit et ombrageux aux radicalismes religieux et identitaires.


C’est pourquoi , au-delà des événements récurrents qui font l’actualité, il appartient au bloc largement majoritaire qui gouverne le Sénégal de poursuivre les concertations avec l’ensemble des forces politiques et sociales attachées aux valeurs républicaines de la démocratie en vue de poursuivre la mise au point et la formalisation du modèle innovant de gouvernance concertée qui assure depuis une décennie cette stabilité institutionnelle et sociale largement favorable à la conduite des réformes sur notre société et notre économie. 


Le peuple sénégalais est suffisamment averti de ce qui se passe à travers le monde pour s’opposer à la destruction du modèle démocratique que nous avons mis des siècles à bâtir.


C’est pourquoi, au regard des dérapages provoqués par des forces hostiles à nos choix démocratiques, de plus en plus débordées elles même par des groupes organisés habitées par le dessein manifeste de faire basculer notre pays dans la violence, la puissance publique doit s’exercer dans toute sa rigueur pour garantir la défense intransigeante de la sécurité des personnes et des biens sur toute l’étendue du pays.
 
Il convient à égard de rappeler que l’histoire ne nous pardonnerait pas que dans ce contexte d’évolution du Sénégal vers un statut de pays pétrolier et gazier d’envergure que par laxisme on laisse s’y installer des formes singulières d’actions politiques de nature à porter atteinte à la paix civile avec des risques énormes de basculement dans le chaos.


C’est une fois cette mission fondamentale de normalisation définitive assurée qu’il sera possible de porter de manière utile et opportune le débat sur l’évaluation objective et la mise à jour de notre modèle démocratique qui doit conçu pour être au service de notre projet collectif de construction sereine d’une nation unie et d’un pays prospère.



Abdou FALL 
Ancien Ministre d’état 

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Publié par

Daouda Mine

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