Pollution à l’hydrocarbure : Thiaroye-sur-mer, promenade au cœur d’une bombe écologique

Société

IGFM – Ce jeudi, la Société africaine de raffinage (Sar) a démarré un vaste plan d’action dont le principal volet porte sur des prélèvements de sable et d’espèces maritimes qui, après analyse, permettront de déterminer la nature du liquide polluant qui hante le sommeil des populations de Thiaroye-sur-mer. L’Observateur s’est promené le long du littoral, au cœur de la bombe écologique qui menace cette cité dakaroise de l’Atlantique.

Prélèvements. Mbaye Sarr a le propos enthousiaste. «Il était grand temps. Nous étions tous en danger», dit-il. Debout sur son mètre 70, le teint noir, ce Thiaroyois, âgé d’une trentaine d’années, est un habitué du littoral qui s’étend à perte de vue, du quai de pêche jusqu’à Hann-Yarakh. «J’adore venir ici pour me baigner ou simplement me promener», explique-t-il. Mais voilà bientôt dix jours qu’il se méfie de cette partie de la plage adossée à l’usine Sen-Jus et communément appelée « Bluma-Afrique » du nom d’une ancienne société de pêche, l’une des premières à s’installer dans la zone. Méfiant au début parce que, soutient-il, «on est passé tout près d’une catastrophe», Mbaye Sarr a repris confiance, rassuré par la présence d’une équipe de la Sar qui décape le sable fin, procède à des prélèvements qui sont vite chargés dans des sacs et acheminés à la Société de Raffinage sise à Mbao. Ils sont une dizaine à constituer l’équipe, tous habillés en bleu et qui se relaient pour creuser et prélever. L’endroit sécurisé est délimité par un cordon étroitement surveillé par trois gendarmes de la brigade de l’environnement renforcés par des éléments d’une société de gardiennage. Ce n’est plus comme aux premiers jours avec le rush des jeunes qui remplissaient des bidons de ce liquide noirâtre dégageant une forte odeur d’essence (lire par ailleurs). La plupart des « puits » qui avaient été creusés par ces  » explorateurs »  aux outils rudimentaires sont désormais fermés par les agents de la Sar. «Plus aucun puits ne peut être creusé par ici», éclate de rire Mbaye Sarr qui a repris ses habitudes de promeneur. N’empêche, des traces de cette ruée sont toujours visibles, le sable fin a perdu de sa couleur, il est devenu noirâtre, infecté par le liquide dont on ne sait toujours pas avec exactitude l’origine, encore moins la nature. Juste de la spéculation.

«Nous sommes en train de chercher l’origine»

«Service d’inspection». Accroché en pleine manœuvre pendant qu’il supervise les travaux, Pape Talla Diané, chef adjoint de la section Environnement de la Sar, hésite puis consent à lâcher quelques mots : «C’est un produit d’hydrocarbure, nous le confirmons et là, nous sommes en train de chercher l’origine.» Les pipelines de son employeur, la Sar, seraient-elles en cause ? «Pas sûr», freine le chef adjoint de la section Environnement de la Sar qui confie : «Nous procédons tout le temps à des travaux de remplacement de nos pipelines avec le service d’inspection de la Sar qui est outillé en la matière pour situer les points défectueux et leur changement.» Le technicien de la Sar s’empresse de préciser : «Nous sommes juste en phase de dérouler le plan d’action qui a été retenu en accord avec l’autorité pour fouiller et  trouver l’origine.» Une précision pour mettre hors de cause la Sar ? «Pour le moment, on ne peut pas dire avec certitude que le produit provient des Pipelines de la Sar», s’exclame Pape Talla Diané.

«La prière du matin et l’odeur de l’essence»

Mosquée. Non loin de la plage, la découverte  du même liquide dans le puits de la mosquée a fait dire aux fidèles qui fréquentent cette maison de Dieu que «la Sar ne saurait être en dehors de ce produit polluant». C’est au petit matin du jeudi 16 janvier dernier que des fidèles ont freiné pile lorsqu’ils ont voulu puiser de l’eau pour  remplir les bouilloires servant pour les ablutions. «Dès que nous avons puisé, nous avons senti l’odeur de l’essence et avons été dissuadés par la couleur noirâtre. C’est sûr qu’il s’agit d’hydrocarbure et comme la Sar effectue des travaux non loin de là, il est évident qu’elle ne peut être mise hors de cause», s’étrangle de colère un fidèle, la barbe fournie, le chapelet levé au ciel pour dire qu’il est sûr de ses propos. La mosquée a fait partie des étapes de la visite guidée qui a conduit le gouverneur de la région de Dakar sur la partie polluée de la plage de Thiaroye-sur-mer. «Nous avons alerté au niveau régional et le gouverneur s’est spontanément déplacé. Nous avons fouillé les environs de la plage, nous n’avons rien épargné, même les usines qui jouxtent le lieu où le produit noirâtre qui sentait le pétrole a été découvert. Le puits d’une mosquée située non loin de la plage nous a été signalé et lorsque nous sommes allés là-bas, nous avons constaté que le puits s’est spontanément rempli de ce produit qui s’est mélangé avec l’eau utilisée par les fidèles», informe l’inspecteur départemental des pêches de Pikine.

 «Le produit qui s’est enflammé comme du carburant»

«Une nappe en mer». Non loin de la plage de Thiaroye se dresse le bâtiment abritant le Centre national de formation des techniciens des pêches et de l’aquaculture (Cnftpa). Ici dès les premières heures de la ruée vers la plage, professeurs et élèves se sont intéressés à ce qui était présenté comme une découverte. Parmi eux, Ibrahima Sarr, un vacataire qui porte plusieurs casquettes : formateur, capitaine de pêche et commandant de navire. Depuis une quinzaine d’années, il parcourt la mer, s’il n’est retenu sur terre par ses cours au Cnftpa et à l’Ecole nationale de formation maritime. Dans la salle des profs où il accueille, il confie s’être rendu sur la plage. «J’ai constaté moi-même de visu qu’en creusant le sable fin sur le littoral, on découvre l’eau mélangée à des produits d’hydrocarbures. J’ai fait le test en faisant un prélèvement que j’ai brûlé, il s’est enflammé comme de l’essence ou du gaz oil. Je suis formel c’est un produit polluant qui peut affecter la mer et surtout tuer les poissons par asphyxie.» Et, il prévient que le produit d’hydrocarbure peut bien dériver et atteindre la plage située à moins de deux mètres. «Cela peut dériver et former une nappe en mer qui va s’étendre au gré des courants et du vent, ce qui n’est pas bon signe pour les produits halieutiques, c’est-à-dire la faune et la flore sous-marines». En d’autres termes, c’est un maillon essentiel de la chaîne alimentaire des espèces halieutiques qui va être ainsi fortement affectée, exposant ainsi du coup les individus qui vont manger ces produits halieutiques, dont le poisson.

Le service départemental des pêches en alerte 

«Pourquoi le mulet». C’est certainement ce qu’a compris le principal responsable du service départemental des pêches de Pikine, rencontré à son bureau jeudi soir, au quai de pêche de Thiaroye-sur-mer. Ibra Mbaye surveille tous les jours, le périmètre affecté se trouvant sur le littoral et la partie de la mer qui fait face. Il confie : «Nous avons interdit toute activité de pêche sur cette partie de la mer. Et nous veillons à ce que la mesure soit scrupuleusement respectée. Nous sommes en alerte, en attendant les résultats des analyses sur des espèces de poissons et d’algues marines que nous avons prélevées et envoyées en laboratoire. Nous en avons également remis à la Sar qui a pris l’engagement, sur instruction du gouverneur, de les faire analyser. Les résultats seront confrontés.» Ce n’est pas tout, car des prélèvements sur la couche d’eau ont été effectués dans des zones éloignées telle que Yoff pour analyser et constater des variations, s’il y a lieu et voir si elles (ces variations) ne sont pas dues au produit assimilé à du carburant. Parmi les espèces de poissons ciblées par l’opération de prélèvement figure le mulet, communément appelé «Guiss». «Parce que c’est un poisson qui fait de la bioaccumulation en amplifiant le produit polluant ingurgité», explique-t-on.

 Panique et déception chez les populations de Thiaroye-sur-mer

 «Cancérigène». Dans ce gros village lébou érigé en commune, les populations appelées communément « peuples de la mer », sont passées par différents états en l’espace d’une dizaine de jours. Elles ont été ballottées entre l’espoir de voir leur commune abriter une plateforme off shore et la déception, lorsqu’il a été établi que le produit qui s’est répandu sur le littoral n’avait rien de l’or noir. Et comme si cela ne suffisait pas voilà qu’on leur annonce que le produit que certains ont prélevé lors de la ruée pour le stocker dans des maisons est d’une extrême toxicité. «C’est un produit cancérigène», renseigne un spécialiste rencontré jeudi dernier, sur le littoral et qui n’a pas souhaité que son nom soit mentionné. Plus tranché, Ibrahima Sarr, capitaine de pêche, est formel : «C’est un produit très dangereux et il y a toujours un risque qu’il prenne feu, quel que soit où vous le stockez, on ne doit pas le garder dans des maisons ni des dépôts, sauf si c’est un dépôt sécurisé.» En effet, motivés par la recherche effrénée du gain facile ou simplement ayant agi par ignorance, des individus n’avaient pas hésité à remplir des bidons avec le liquide inflammable. A la mairie de Thiaroye-sur-mer, le secrétaire municipal Ousseynou Fall Basile reconnaît que des causeries ont été effectuées dans la commune, à l’initiative des freys (chefs traditionnels lébous), pour inviter les détenteurs de ce produit à «le restituer à qui de droit». Et on souffle également que face à la récurrence des fuites, il n’est pas exclu que des actions soient menées pour réclamer une réparation financière au pollueur selon le principe de droit qui stipule que «le pollueur répare et paie».

ALASSANE HANNE