Sénégalaise tuée en Espagne : enquête sur un « crime passionnel »

Société

 

IGFM-Pikine-Nord est encore sous le choc. Quarante huit heures après la mort de Maguette Ndiaye, ressortissante de cette commune, tuée en Espagne par son époux, les interrogations subsistent encore. Comment la belle histoire entre Maguette Ndiaye et son époux, Bara Ndiaye, a pu se terminer dans l’horreur. «L’Obs» qui a rencontré les familles, a pu recueillir des témoignages pour tenter de reconstituer une relation qui a démarré à Pikine et s’est terminée de manière tragique, à des milliers de kilomètres du Sénégal, en Espagne où la police a mis fin à la cavale de Bara Ndiaye, arrêté à Bilbao, alors qu’il tentait de regagner le Sénégal, par la voie terrestre.

Qui aurait pu croire à une fin aussi tragique pour une femme si joyeuse qui respirait la vie ? «Personne»,  souffle-t-on en chœur à Pikine-Nord, au quartier Médina-Pikine où les voisins continuent d’affluer vers la villa 4059. Celle de la famille de Maguette Ndiaye. Là où tout a commencé. C’était en 2013. Il y a cinq ans, lorsque Maguette Ndiaye, qui venait de souffler sa vingtième bougie, convolait en justes noces avec Bara Ndiaye. Des fiançailles brèves, qui n’ont duré que 45 jours, avant que le mariage ne soit scellé à la mosquée du quartier, séparée de la maison des Ndiaye juste par un bâtiment. Une mosquée qui porte la marque du vieux Ndiaye Lambaye. «C’est le patriarche de la famille», confie un voisin venu compatir à la douleur. A 20 ans,  elle était déjà portée à la tête de deux Dahiras, avant que Bara Ndiaye, introduit par un frère de Maguette, ne toque à la porte de la famille, pour chercher une épouse. Émigré établi en Espagne, Bara tenait à avoir une femme modèle. «C’est ainsi qu’il a été orienté vers la famille du vieux Ndiaye Lambaye», explique Serigne Ndiaye, celui-là même qui a guidé ses pas vers Maguette. Le mariage scellé avec fastes, les deux époux se retirent à Guédiawaye, auprès des parents de Bara, qui ont couvé leur belle-fille. Très épris l’un de l’autre, ils ont toujours renvoyé l’image du parfait couple. Le mari, bon vivant, jovial pouvant tenir en haleine, pendant des heures, «n’importe quel groupe d’individus, tant il est un bon orateur», alors que l’épouse, «certes joyeuse, mais sobre dans son attitude, était plus dans la spiritualité et son amour pour les poèmes (Khassaïdes) de son guide religieux, Cheikh Ahmadou Bamba».

Un an plus tard, en 2014, le couple baptise son premier enfant. Une nouvelle étape qui motive l’époux, après plusieurs navettes entre l’Espagne et le Sénégal, à opter pour le regroupement familial. Là-bas, l’épouse Maguette Ndiaye, d’un niveau d’études beaucoup plus élevé que son époux, décide de se parfaire. Après l’obtention de ses papiers auprès des Services espagnols de l’immigration, grâce à l’aide de son époux, elle s’inscrit et poursuit des cours en Secrétariat-Comptabilité. Rigoureuse, elle décroche ses diplômes, maîtrise parfaitement la langue de son pays d’accueil et se dégotte un bon boulot. Son intégration réussie, ses revenus augmentent beaucoup plus vite que ceux de son Modou-Modou d’époux, certes assez bien loti, «mais bien loin du niveau de son épouse». «Cela n’a certainement pas été bien vu par l’époux», selon un proche de la défunte qui témoigne que plus d’une fois, dans une parfaite discrétion, Maguette Ndiaye, disposant de revenus importants, aidait sa famille. En 2017, soit quatre années après leur installation en Espagne, une deuxième naissance est accueillie par le couple Ndiaye. Malgré tout, des signaux d’alerte vont se succéder, sans que l’épouse ne les décode. Le mari se braque très souvent, boude parfois, avant de se reprendre. A-t-il eu peur que son épouse, dont le standing de vie s’est beaucoup amélioré, lui échappe un jour ? Nourrissait-il le complexe de vivre avec une femme aux revenus beaucoup plus importants que les siens ? Possible, mais pour l’époux, pas question de baisser les bras et rester sans réagir.

Un couac au dernier Magal, le plan machiavélique et la cavale

2017, année de naissance de leur deuxième fille, les époux Ndiaye, en bons disciples mourides, décident de venir célébrer à Touba, le départ en Exil du Cheikh, fondateur du Mouridisme. Là également, un couac survient au moment de choisir le lieu, où le couple va s’installer à Touba. Cette fois, c’est le frère de Maguette Ndiaye, celui-là même qui les avait mis en relation qui s’investit pour régler le différend. «Après le Magal, je les ai invités tous les deux, à Saly et nous avons pu régler le problème», explique Serigne Ndiaye. Mais le mal était déjà fait.

A la dernière Tabaski, célébrée le 22 août 2018, les esprits s’échauffent et une petite dispute éclate. «C’est à cette date que les vrais problèmes ont commencé. Cependant Maguette, compte tenu de son éducation, n’était pas du genre à se plaindre des agissements de son époux. Elle est restée stoïque», explique son frère, Cheikh Abdou Lakhat Ndiaye. Alors, elle n’a pas senti la menace, ignorant que son époux avait ourdi son plan, celui de se débarrasser d’elle. Un plan machiavélique que Bara a exécuté mardi dernier, en début d’après-midi, froidement. Un couteau à la main, il s’est attaqué à son épouse, devant leurs deux filles. L’une va boucler ses quatre ans en novembre prochain, l’autre a juste un an et quelques mois. Pour ne donner aucune chance à son épouse, Bara a choisi la manière radicale : lui trancher la gorge.

Son crime accompli, l’époux quitte la maison, abandonnant ses deux filles restées seules avec le cadavre de leur maman. Puis, pris de remords, alors qu’il tentait de quitter l’Espagne, pour rejoindre le Sénégal par la voie terrestre, «il a appelé un de ses amis, du nom de Bakhé, pour le supplier d’aller donner à manger à ses deux filles qui ont faim, se gardant bien de lui révéler qu’il avait tué leur maman», raconte Serigne Ndiaye. L’ami, précédé sur les lieux par la police, alertée, sera cueilli par les carabiniers, à son arrivée. Son témoignage a permis de mettre fin à la cavale de Bara Ndiaye, arrêté à Bilbao, alors qu’il tentait de quitter l’Espagne.

El H. ALASSANE HANNE