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 Reportage : «Jakarta», l’alcool qui fait des ravages chez les jeunes

Société

 IGFM – La consommation de l’alcool dénommée «Jakarta» chez les jeunes des quartiers populaires de Dakar est une réalité. L’alcool y est devenu un vrai fléau. Les adolescents en usent et en abusent. Dans ce reportage, «L’Obs» a donné la parole aux jeunes consommateurs, aux vendeurs et aux habitants, pour essayer de connaître les tenants et les aboutissants de ce destructeur de vies. Reportage !

«Il ne m’est pas facile d’abandonner l’alcool. Je ne peux rester une journée sans boire.» Cette confession d’un jeune âgé d’une quinzaine d’années résume le voyage sans retour dans l’abîme de l’alcool. A quelques minutes de minuit, certaines ruelles du quartier de la Médina sont désertes. Ou presque. Doudou Diallo circule seul dans un coin de la Rue 7. En cette nuit du jeudi 28 au vendredi 29 mars, le jeune homme chemine seul, sans ses compagnons. L’odeur repoussante de l’alcool l’enveloppe en une fine brume. Le jeune garçon a déjà pris sa dose quotidienne. Ivre comme un Polonais, il allègue être «lucide». Doudou ignore depuis quand il a commencé à consommer la boisson alcoolisée dite «Jakarta». «Ma consommation est infime. Parce que même quand je bois, je parviens à reconnaître les gens. Je suis menuisier, mais je vais rarement au travail. Je préfère aller fréquenter les apprentis chauffeurs dans les garages pour avoir quelques pièces de monnaie afin d’acheter de la cigarette et de l’alcool. J’ai été renvoyé de l’école à cause de la cigarette. Ensuite, je me suis essayé à la menuiserie. J’ai commencé à me saouler avec du diluant. Maintenant, je consomme de l’alcool», explique-t-il. Combien dépense-t-il pour sa dose quotidienne ? Il répond : «Cela dépend. Je peux dépenser entre 250 et 500 FCfa. Je bois toujours du «Jakarta». Parce que c’est moins cher. Aujourd’hui, je suis seul, parce que je n’ai pas vu mes amis. Nous fumons et buvons ensemble. Mais aujourd’hui, ils sont partis sans moi. Je crois qu’ils sont dans les boites de nuit. On se cotise parfois pour acheter la bouteille.»

«Je consomme du Jakarta parce que c’est moins cher»

Mais ce caviste installé sur la Rue 31 de la Médina dit ignorer la boisson alcoolisée dénommée «Jakarta». «Je ne suis pas au courant de l’existence de cette nouvelle boisson appelée «Jakarta». Je ne la connais pas», réplique-t-il. Cette boisson est pourtant une réalité dans ce quartier, même s’il estime qu’au niveau de sa boutique, on y retrouve plusieurs types de boissons alcoolisées, sauf le «Jakarta». Quid de sa clientèle ? Notre interlocuteur dit ne pas connaître leur tranche d’âge. «Le plus souvent, je ne prête pas attention aux clients. D’ailleurs, je ne vends pas au détail. Ici, il n’y a pas de place pour la consommation. Les clients achètent et repartent aussitôt. Ce doit être les consommateurs qui appellent ainsi cette boisson. Parce qu’auparavant, il y avait des petites bouteilles qu’on vendait. Mais elles sont maintenant interdites. Les agents des services d’hygiène passent souvent faire le contrôle. C’est juste une appellation, mais il n’y a pas de boisson dénommée Jakarta. Auparavant, il y avait des sachets à 100 francs qui, désormais, sont interdits», révèle-t-il. Au moment de terminer la discussion, un jeune garçon débarque à vélo. Il tend au caviste un billet de 1 000 francs Cfa. «Donne-moi deux canettes de bière», dit-il au vendeur. Aussitôt servi, le jeune qui soutient être envoyé par son frère, enfourche son vélo avant de fondre dans les dédales de la Médina. La réponse est presque la même dans les autres débits de boisson visités. Ici, les propriétaires ne veulent pas se prononcer sur ce sujet qui serait tabou.

La nuit, meilleur moment pour se saouler

Toujours plus vite, toujours plus fort, toujours plus tôt. Si Certains jeunes boivent désormais de l’alcool dès 15 ans à la Médina, voire plus tôt, dans d’autres quartiers de la capitale, comme Hlm, Colobane ou encore Grand-Dajkar, le phénomène a le vent en poupe. C’est une gangrène, devenue un fléau depuis quelque temps. La consommation de bière prise comme une boisson et surnommée «Jakarta» par les jeunes et souvent associée à de l’alcool, fait fureur. Peu importe l’ivresse. Pourvu qu’elle soit rapide ! Telle semble être la devise des jeunes de ces populeux quartiers dakarois. En ce mardi matin au quartier Grand-Dakar, le jour se lève et le soleil commence à scintiller à travers la fenêtre à croisillons du cinéma «El Mansour». Ibrahima Ndiaye ouvre péniblement l’œil. Son crâne est lourd comme une massue. Il reprend peu à peu ses esprits, malgré un corps entièrement courbaturé et un cerveau qui tourne au ralenti. Le bonhomme de 18 ans réalise enfin qu’il n’est pas chez lui, mais dans un lieu inconnu. Pis, il n’a aucune idée de comment il est arrivé jusqu’ici. Il ne se souvient de rien. Le dernier souvenir d’Ibrahima remonte à la nuit dernière avant 23 heures, quand il se rendait au bar pour prendre sa dose quotidienne. Il vient de vivre une amnésie de plusieurs heures liée à une consommation excessive d’alcool. «Je n’ai pris qu’une seule bouteille et je l’ai achetée à 700 FCfa. Mais, j’ai mal à la tête et tout mon corps est endolori. Ce sont les gens qui aggravent les choses. Nous ne sommes pas de mauvaises personnes. Je ne dérange pas les gens. Quand je bois de l’alcool, je vais dormir. Je n’habite pas Grand-Dakar et je viens juste pour acheter de l’alcool et repartir. La bouteille coûte entre 700 et 1 000 FCfa. Mais parfois, j’achète au détail à 200 ou 500 FCfa», hoquète l’ado. Ibrahima Ndiaye et beaucoup de jeunes de son âge des quartiers de Grand-Dakar, Colobane, Gaule-Tapée, Fass et de la Médina ont fait de leur passe-temps favori la consommation d’alcool. «Jakarta» est devenue la nouvelle boisson préférée des jeunes de ces quartiers de la capitale sénégalaise. Ndèye Marème Gueye est restauratrice au quartier Gaule-Tapée. Âgée de 47 ans, la dame confirme la consommation abusive de l’alcool dit «Jakarta», surtout chez les jeunes. «La majorité des adolescents de nos quartiers boivent de l’alcool. Ils ne sortent que la nuit pour aller dans les bars. Vous ne les verrez jamais en plein jour. Ils roupillent ou sont en train de cuver. Le plus dramatique dans tout ça, c’est qu’ils sont à peine sortis de l’enfance. Ils n’ont même pas 20 ans. «Jakarta» a fini de détruire la vie de nos enfants. Il faut que le gouvernement prenne de mesures pour en interdire la vente. On est fatigué. Nous ne dormons plus», déplore-t-elle.

«Deux cents francs pour une dose quotidienne»

La consommation abusive d’alcool chez les jeunes est de plus en plus fréquente. Ils sont âgés entre 13 et 17 ans et leur addiction est même banalisée. «Le phénomène de l’alcoolisme chez les jeunes est une réalité. Ils sont devenus de grands consommateurs. La raison est toute simple : il y a trop de boîtes de nuit et de bars dans les quartiers et les jeunes âgés entre 13 et 15 ans, les fréquentent assidument. Au delà du chanvre indien, ils passent tout leur temps à prendre de l’alcool. Parce que cela se vend moins cher. Fumer du chanvre et boire sa dosette d’alcool est synonyme de belle vie pour eux», regrette Abou Diop. La trentaine, l’homme connait bien les relations dangereuses entre ces jeunes et l’alcool. Les phénomènes de dépendance pourraient s’étendre bien au delà même de la jeunesse. Des jeunes, désœuvrés se retrouvent toujours à l’école Médina, au terrain Jaaraf ou à la Rue 10 pour tuer le temps et monter un business. Boire de cette boisson appelée «Jakarta» est un passe-temps, comme un autre qu’aucune mise en garde sur les dommages pour la santé ne pourrait troubler. «Nos quartiers ne sont plus ce qu’ils étaient. Les jeunes sont désœuvrés. La consommation de drogue y est banalisée. Ces jeunes ont facilement accès à cette boisson. Pour se payer leur dose, ils sont prêts à agresser ou voler. Je ne peux pas concevoir qu’un jeune de 9 ans qui devait aller à l’école, soit poussé à apprendre de la menuiserie, de la mécanique ou autre chose. Ce sont ces jeunes qui finissent dans l’alcoolisme. Parce que c’est à l’innocence qu’ils sont détournés. On les pousse à agresser, voler et à consommer de l’alcool. Ils sont partout et aiment se retrouver sur les terrains de foot, leurs de débauche. Certains adultes les poussent à fumer et à boire de l’alcool», poursuit notre interlocuteur, trouvé à son lieu de travail à la Rue 4 de la Médina. A l’en croire, ce phénomène est dû à l’accès facile des jeunes à cet alcool. «Ce que je ne peux concevoir, c’est l’accessibilité de l’alcool dans nos quartiers. Avec 200 francs, tu peux te saouler. C’est inacceptable de vendre de l’alcool à un jeune de 13 ou 14 ans. Les distributeurs ne sont pas trop regardants. On doit vite trouver une solution à cette situation qui risque d’avoir des conséquences lourdes», dit-il, estomaqué par les conséquences d’une consommation trop précoce et excessive d’alcool. Lesquelles peuvent aller de l’addiction aux problèmes scolaires en passant par la dépression. Chez ces jeunes, l’alcool est la substance psychoactive la plus consommée. A en croire le Docteur Idrissa Bâ, Psychiatre addictologue, il modifie la conscience et les perceptions et donc les comportements. C’est dire que le danger est réel sur la santé des jeunes.

JULES SOULEYMANE NDIAYE

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